interview

"Le gouvernement est en train de casser un outil qui a fait ses preuves" (Philippe Remy, ex-Nivelinvest)

©Frederic Raevens

Philippe Remy se dit très amer du petit jeu politique qui se trame pour l’instant autour du groupe Nivelinvest, sans égard pour le personnel et les missions premières de ces organismes d’aide aux PME. Interview.

Parallèlement à son souhait de réformer les outils financiers publics (SRIW, Sogepa, Spaque…), le gouvernement wallon avait lancé, dès 2017, le projet de réduire le nombre des invests publics existants (9) pour "atteindre une meilleure taille critique et optimiser la gestion des ressources", motivait-il.

L’idée de regroupement avancée alors était de former trois pôles géographiques (Hainaut, Liège et E411) avec huit des neuf invests wallons. Le doyen, InvestSud, presque entièrement aux mains d’une dizaine d’actionnaires privés, poursuivrait sa route de son côté. Last but not least, la réforme devait – bonne gouvernance oblige – s’accompagner d’une réduction du nombre d’administrateurs par invest. Sur le papier, le projet semblait cohérent.

Deux ans plus tard, il faut bien avouer qu’on n’a guère avancé. Le départ de Philippe Remy, qui vient de remettre son tablier de directeur général de Nivelinvest et qui achève son mandat de président du conseil d’administration de la Sarsi, était l’occasion de faire le point. Il se dit très amer du petit jeu politique qui se trame pour l’instant autour du groupe Nivelinvest, sans égard pour le personnel et les missions premières de ces organismes d’aide aux PME. Inventaire non exhaustif.

Vous deviez normalement déposer votre tablier il y a 9 mois. Vous quittez vraiment vos fonctions, cette fois-ci?

Mon billet d’avion est réservé. Si je vous livre cette interview sans filtre, c’est que je baisse le volet. D’ailleurs, le 30 juin dernier, le décret "gouvernance" a mis officiellement fin à mes fonctions d’administrateur délégué. De mon côté, j’avais émis précédemment le souhait de quitter, vu l’ambiance de suspicion et de délation qui régnait à l’époque dans les organismes financiers publics. Mais faute d’accord sur ma succession, on m’a demandé de jouer les prolongations. D’abord jusque fin 2018, puis jusqu’à fin mars 2019. Et je n’ai toujours pas de successeur…

"Je voulais quitter Nivelinvest vu l’ambiance de suspicion et de délation qui régnait à l’époque dans les organismes financiers publics."

Quelle goutte a fait déborder le vase? Des couleuvres, vous en aviez déjà avalé non?

Moi, passe encore. J’ai le cuir épaissi. Mais l’ambiance est devenue trop délétère pour la pérennité de nos activités et pour mes employés, dont certains travaillent avec moi depuis plus de 20 ans. Le départ inopiné d’Eric Schartz, récemment arrivé et en charge du développement immobilier, s’inscrit d’ailleurs dans ce contexte de lente déstabilisation du groupe que j’ai dirigé pendant 26 ans. Sur les sept employés qui me secondaient, deux ont déjà remis leur tablier, faute de perspectives d’avenir. Et il n’est pas exclu que d’autres départs imminents se préparent. Si le but est de tout détricoter, c’est réussi.

Quel bilan défendez-vous au juste?

Nivelinvest, cela représente 200 millions d’euros d’investissements dans 200 PME du Brabant wallon, avec des centaines de créations d’emplois à la clé. On a lancé des sociétés comme IBA, Telemis, Intopix, Medi-Market, Keemotion, Promethera, et bien d’autres. Ce n’est pas rien. D’ailleurs, 78 sociétés sont encore en portefeuille. Je vous épargne les plus-values latentes, qui ne sont pas l’essentiel, mais qui aident à disposer aujourd’hui de fonds propres dix fois supérieurs au capital social.

On parle depuis des mois de la fusion entre invests de la dorsale wallonne (Luxembourg/Namur/Brabant wallon). Pourquoi cela a-t-il capoté?

Il y a deux ans déjà qu’on a lancé une négociation avec le groupe InvestSud pour un rapprochement et une prise de participation plus importante du privé dans Nivelinvest. Cela nous paraissait indispensable de créer un invest sur l’axe E411 afin d’avoir une taille critique par rapport à Liège et au Hainaut. Mais lors du changement de gouvernement l’an dernier, le ministre Jeholet, appuyé par le ministre-président Borsus, nous a "suggéré" de nous rapprocher plutôt de Namurinvest.

On a donc repris des discussions en novembre pour restructurer l’actionnariat, fusionner des actionnaires privés, reprendre la dette de la Région wallonne et revoir l’organigramme commun avec Renaud Hattiez (expert au Cabinet Jeholet) comme directeur général des deux entités fusionnées.

Et pourquoi ce nouvel échec?

Je me suis aperçu que nous jouions dans un jeu de dupes. Tous les aspects structurels – les plus importants – ont été mis de côté. Et tout à coup, la seule chose qui importait, c’était la réorganisation du personnel et la désignation du directeur général. De passage au Mipim pour présenter un projet porté par la Sarsi à Genappe, je me suis aperçu que deux des plus importants actionnaires de Namurinvest n’étaient pas au courant de l’opération qui se préparait. La représentante MR (Jodoigne) au sein du CA de Nivelinvest a donc, comme moi, rejeté ce plan de rapprochement ficelé par le cabinet Jeholet. Ces gens qui se drapent dans leur gouvernance en montrant du doigt les administrateurs de Publifin reproduisent encore peu ou prou les mêmes travers que ceux qui ont produit les dérives d’hier. Pour moi, la bonne gouvernance, c’est désigner les bonnes personnes aux bonnes places et pas limiter les salaires des "parachutés" politiques.

"Bien gouverner, c’est désigner les bonnes personnes au bon endroit; et pas limiter les salaires des parachutés politiques."

Il y aurait volonté cachée de décapiter cet outil provincial? Quel est l’objectif?

Après le vote du décret "Gouvernance", qui est un vrai bricolage juridique, on a déstabilisé les invests comme sociétés de droit privé. Et le gouvernement wallon a mis en place un plan de restructuration des outils financiers régionaux qui prévoit clairement – à terme – la fin des invests tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui.

Sous couvert de responsabilisation de ceux-ci, on a mis en place une centralisation administrative et politique du système alors que c’est justement l’autonomie des invests qui a fait leur succès pendant 30 ans.

Et du côté de la Sarsi, même chronique d’une mort annoncée?

On a remis la Sarsi sur les rails, avec une vraie vision d’avenir comme outil de développement immobilier pour les communes et la province du Brabant wallon. Mais le plan du ministre Jeholet est de faire reprendre les actions de Nivelinvest par la Spaque. C’est une aberration totale.

Et en quoi serait-ce une aberration?

D’abord, l’activité de dépollution est très minoritaire dans nos activités. Et quand c’est le cas, nous préférons d’ailleurs faire appel au privé via des marchés publics. Ensuite, les fonds propres de la Sarsi (5,5 millions d’euros) et son potentiel d’ebitda généré par les projets en cours nous permettent de fonctionner de façon autonome. En outre, il s’agit d’un outil vraiment adapté aux spécificités du Brabant wallon. Le rattacher à des administrations centrales serait préjudiciable à son développement. Tous les politiques qui comptent en Brabant wallon, y compris dans le parti de monsieur Jeholet, s’opposent d’ailleurs à ce déracinement contre nature.

On vous sent encore réactif, malgré vos 70 printemps. Vous comptez rebondir ailleurs ou vous occuper de votre jardin?

Les mandats exécutifs, c’est terminé. Mais je me tiendrai à la disposition des autorités du Brabant wallon si elles estiment que je peux encore être utile comme président de la Sarsi, sachant que la réhabilitation de certaines infrastructures, dont certaines que je connais particulièrement bien, risque d’être déterminante pour le développement économique de la province. J’ai quelques propositions de mandat dans le privé; mais rien qui m’emballe vraiment pour l’instant.

Réaction
"Que Monsieur Remy balaie devant sa porte"

Invité à réagir aux propos du patron de Nivelinvest, Pierre-Yves Jeholet, le ministre de tutelle, ne s’est pas fait prier. Il pointe d’abord le faible résultat de la société d’invest brabançonne. "C’est un constat d’échec criant que je tire pour cet invest public qui n’a pas su nouer les relations utiles avec un terreau pourtant fertile, entre un pôle universitaire porteur de jeunes pousses et la capitale", pose-t-il avant de se montrer dubitatif du fait que, parmi les actionnaires privés de Nivelinvest, on trouve un actionnaire flamand (AvH). "On a dans le coin de très belles sociétés wallonnes qui ne demandent pas mieux que de participer à la dynamique provinciale. Mais pour avancer, il faut en finir avec les baronnies locales et montrer un peu de bonne volonté. M. Remy, qui fait la morale aux autres, aurait dû admettre de travailler avec les experts mis en place sous la tutelle de la Sowalfin", réagit encore le ministre, qui dit assumer pleinement sa réforme de fusion des invests locaux et toujours œuvrer à un rapprochement de Nivelinvest avec Namurinvest et Investsud.

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