interview

"Le secrétaire d'État Theo Francken est clairement de l'extrême droite"

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Jean-Pascal Labille, secrétaire général de Solidaris et ex-ministre, nous livre sa vision du monde politique actuel. "L’intelligence de la N-VA est d’avoir plusieurs figures."

Ex-ministre des Entreprises publiques (janvier 2013-octobre 2014), Jean-Pascal Labille a retrouvé son fauteuil de secrétaire général de Solidaris (mutualité socialiste). Dégommé de son mandat de président de la SRIW qu’il exerce depuis 2009, il a renoncé à en être administrateur.

Je veux lutter pour une meilleure société.

La politique ne vous manque-t-elle pas?

J’ai toujours dit que je fais toujours de la politique, dans la fonction que j’occupe, de par les contacts avec les responsables politiques. J’en fais plus que mes collègues des autres mutualités par l’histoire de cette maison et par ma personnalité. Donc, ça ne me manque pas.

Envisagez-vous de revenir à une responsabilité ministérielle?

Ce que je veux, c’est me battre pour des valeurs. La vie a été ce qu’elle est, elle m’a beaucoup amené à m’interroger sur son sens. S’il y a une chose que je veux faire encore plus qu’avant, c’est me battre pour des valeurs, pour des projets. Je veux lutter pour une meilleure société, ne pas laisser les précarisés au bord du chemin comme on le fait aujourd’hui, s’occuper de la classe moyenne qui est en train de se sentir déclassée socialement et qui sombre dans le populisme ou dans l’extrême droite.

On voit bien qui donne le "la" aujourd’hui. C’est clairement à Anvers que ça se situe.

Voyez-vous encore une frontière entre la N-VA et l’extrême droite?

L’intelligence de la N-VA est d’avoir plusieurs figures. On peut parler avec Jan Jambon (N-VA, vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur), on se dit que c’est un type respectable, mais quand on entend Theo Francken (N-VA, secrétaire d’État à l’Asile et la Migration, on est clairement à l’extrême droite. Sa mission est d’aller chercher les voix de l’extrême droite, de siphonner les voix du Vlaams Belang. Ses déclarations sur les réfugiés sont hallucinantes.

Pensez-vous que l’attitude de Theo Francken bafoue l’autorité du Premier ministre Charles Michel (MR)?

À tout le moins. Je comprends la difficulté de Charles Michel. Ça fait combien de recadrages? C’est un peu beaucoup. J’ai déjà assisté à plusieurs sommets européens, je n’aurais jamais osé m’exprimer de la sorte sans avoir à un moment donné un soutien du gouvernement. Mais il l’a parce que le gouvernement ne veut pas tomber. François De Smet (directeur de Myria, centre fédéral Migration) a bien réagi en disant qu’on ne négocie pas avec les droits humains. Il n’y a pas d’interprétation possible. Chaque fois que Theo Francken s’exprime, il le fait au nom du gouvernement. Il est ministre, donc il ne peut pas venir dire qu’il le fait à titre privé.

Pensez-vous aussi que le vrai pouvoir est à Anvers?

On voit bien qui donne le "la" aujourd’hui. C’est clairement à Anvers (Bart De Wever, président de la N-VA y est bourgmestre) que ça se situe. On peut se poser la question de savoir si ce ne sont pas des provocations délibérées. On envoie Francken au feu avec comme objectif de tester jusqu’où on peut aller au niveau du gouvernement et faire un tabac dans les sondages. Ce que Francken fait, c’est monter les gens les uns contre les autres. Il surfe sur la peur du déclassement social. Vous avez cette classe moyenne à laquelle on s’adresse pour faire basculer les choses, qui a tellement peur de tomber dans le déclassement social, de devenir pauvre, qu’elle se fait le porte-parole de ces politiques en stigmatisant les plus faibles qu’eux. C’est le côté cynique, machiavélique, pervers du système. On ne contribue pas à la cohésion sociale en agissant ainsi. Il n’y a pas de happy end au populisme.

Que répondez-vous à Didier Reynders (MR, ministre des Affaires étrangères), qui accuse la gauche de vouloir ouvrir les frontières extérieures de l’Europe?

J’ai beaucoup de respect pour l’homme, pour son intelligence. Mais il est dans la caricature. On n’a jamais dit qu’on voulait ouvrir toutes les frontières de l’Europe. Ceux qui disent aussi qu’on est envahi par les immigrés ont tout faux. Dans un stade rempli de 10.000 personnes, on dénombre 80 immigrés. Il faut relativiser les choses. Je pense qu’à un moment donné, il faut plus aider ces populations dans leurs pays à travers la coopération au développement. On est en train de se créer une dette colossale vis-à-vis de l’Afrique. L’Europe se referme sur elle-même. Elle va finir comme une citadelle assiégée. Il n’y a dans l’histoire aucune citadelle qui n’a pas été prise à un moment donné.

On ne contribue pas à la cohésion sociale en agissant comme le fait Theo Francken.

Le décret gouvernance? "Une catastrophe annoncée"

Pourquoi avoir démissionné de votre mandat d’administrateur de la SRIW?

C’est la manière dont les choses se sont passées. On m’aurait dit qu’il y a un nouveau gouvernement, que de nouvelles règles s’appliquent et que plus aucun mandat ne subsiste, je l’aurais accepté. Ce qui est déplaisant, c’est la forme. Un actionnaire a des droits, notamment celui de changer le président du conseil d’administration (CA). Mais il a aussi des obligations. J’aurais voulu qu’on me révoque puisque mon mandat allait jusqu’en 2019, mais l’exécutif wallon n’a pas osé le faire. Je l’ai fait moi-même. En matière de politesse et de convivialité, on a déjà vu mieux. Il y a des administrateurs libéraux qui n’ont même pas été prévenus qu’ils ne sont pas renouvelés. Quand le politique se comporte de la sorte, qu’il ne s’étonne pas du fossé qu’il creuse avec la population.

Comment analysez-vous l’évolution de la SRIW?

Le grand changement au niveau du CA concerne la manière dont on a géré les start-ups. Au début des années 2000, on ne les connaissait pas bien. Elles étaient logées dans l’une ou l’autre filiale. Aujourd’hui, elles sont considérées comme un vrai pôle de développement avec des secteurs comme la biotechnologie. Quelqu’un comme feu Jean Sequaris (ex-directeur à la SRIW) a été un visionnaire. Il avait très tôt perçu qu’il y avait un potentiel important sur ce plan. Il a formé des collaborateurs qui sont particulièrement brillants aujourd’hui au sein de la SRIW. Il y a aussi l’augmentation des participations.

Un autre élément est la participation dans de grandes structures comme Ethias, la gestion de la FN Herstal et de la Sonaca. S’il y a un élément parmi d’autres qui témoigne de l’importance cruciale d’un outil public de financement, ce sont ces participations. Sans l’intervention de la SRIW, Ethias ne serait plus ce qu’il est, ou encore la dynamisation de la Sonaca. La SRIW, sa force et sa faiblesse, c’est qu’elle est généraliste. Or aujourd’hui, on va vers la constitution de pôles. Je pense que la SRIW doit se profiler comme un réel opérateur quitte à prendre des participations majoritaires dans des entreprises comme en France avec la Caisse des dépôts et consignation ou la Banque publique d’investissement.

Que pensez-vous de la réforme des outils économiques portée par le gouvernement wallon?

La réforme était déjà dans les cartons depuis un petit temps et Jean-Claude Marcourt (ex-ministre wallon de l’Economie, PS) l’aurait menée si le cdH n’avait pas débranché la prise. Même chez les libéraux, il est considéré comme le meilleur ministre de l’Economie qu’on ait jamais connu. En ce qui concerne la réforme, la complémentarité Sowalfin (coupole des invests)-SRIW est intéressante. Mais il y a des incohérences. Je ne vois pas l’intérêt, ni l’utilité d’avoir laissé la Spaque à la Sogepa. De plus, créer une filiale santé qu’on loge à la Sogepa, on sait pourquoi, mais ça n’a aucun sens. S’il y a un analyste de dossier pour un hôpital, ça peut très bien se faire soit dans les invests, soit à la SRIW.

Quid du décret gouvernance?

C’est une catastrophe. Il n’est jamais bon de légiférer dans l’urgence et dans l’émotion. Je ne dis pas qu’il ne fallait pas faire les choses, mais comme toujours quand on réforme de cette façon, le balancier repart dans l’autre sens. Dans le cadre de la notion de participation qualifiée, dès que la SRIW a une participation dans une entreprise, le décret gouvernance s’applique si l’exception n’est pas prévue. La limitation du nombre de comité d’audit est une mauvaise piste, car il a toute son importance. On a le sentiment que le fil rouge de la réforme c’est d’avoir le moins de CA possible, avec le moins de personnes possible et le moins bien payé possible. En faisant ça, on affaiblit la gouvernance.

Petit coup de griffe: pourquoi mettre à la SRIW un vice-président alors qu’il n’y en avait pas et ça fonctionnait très bien? Pourquoi y mettre deux commissaires du gouvernement, alors que le chef de cabinet du ministre-président et celui du ministre de l’Economie sont déjà nommés au CA. On est dans des trucs que même les socialistes n’auraient pas osé faire et qui ne sont pas bon pour l’entreprise. Ces règles ne vont pas apporter grand-chose. Il aurait fallu interroger les acteurs de terrain qui n’avaient rien à se reprocher. Ce n’est pas parce que certains ont fauté que tout le monde doit payer.

Pourquoi mettre à la SRIW un vice-président alors qu’il n’y en avait pas et ça fonctionnait très bien?

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