Publicité
analyse

Le territoire wallon, mine d'or pour l'emploi

De gauche à droite et de haut en bas: Florence Bosco, Marie-Hélène Ska, Philippe Destatte et Isabelle Ferreras. ©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Comment désembourber la Wallonie touchée par une précarisation endémique, la crise sanitaire et les inondations? L'Echo a rassemblé quatre personnalités. Elles ont apporté leurs solutions qui font la part belle à l'une de ses plus belles richesses: son patrimoine territorial.

Ils sont quatre, comme quatre mousquetaires appelés à sauver la Wallonie. L'Echo a invité ces personnalités d'horizons différents avec un mot d'ordre: trouver des pistes pour sortir la Région de son enlisement, et pour emporter toutes ses forces vives vers la réussite, avec comme horizon, disons, 2030.

Isabelle Ferreras, maître de recherches FNRS à l'UCLouvain et directrice de la Classe Technologie et Société de l'Académie royale de Belgique, y apporte son expertise sur le travail et sa défense de la citoyenneté. Philippe Destatte, prospectiviste, directeur de l'Institut Destrée, nous fait partager son expérience, sa vision et son impertinence. Toute présidente de la CSC qu'elle soit, Marie-Hélène Ska est aussi une Wallonne pur jus, elle porte le visage syndical. Enfin, Florence Bosco tient le flambeau de l'entrepreneuriat, elle qui fut directrice du Biopark à Gosselies, ruche bourdonnante de la biotech wallonne, et qui dirige aujourd'hui l'entreprise Akina Pharmaceuticals.

Quoi de plus inspirant que de réunir ces acteurs de terrain au cœur d'un espace créatif, un FabLab pour les plus branchés? Trakk, c'est tout cela: un vivier de petites entreprises culturelles et créatives, qui ont tout à gagner à partager leurs expériences, échanger leurs idées, créer ensemble le monde de demain. Le tout à Namur, pardi!, capitale de la Wallonie, à quelques encablures de l'Élysette et du Parlement wallon, moteur exécutif et législatif de la Région.

Préalablement à notre table ronde, nous avons demandé à nos quatre mandarins un petit "devoir à la maison": prendre dans son cartable un projet, un but aussi précis que de "faire marcher un homme sur la Lune", tout en décrivant comment cette mission d'avenir pourrait percoler dans la société et emmener le maximum de monde en Wallonie, pour qu'ensemble, société, économie, entreprises, environnement… puissent en profiter. Ces quatre devoirs, que nous avons résumés dans les encadrés ci-contre, nos interlocuteurs les ont ensuite décortiqués et ont débattus de leur pertinence lors de notre table ronde. Nous allons tenter, ici même, d'en retirer les aspects communs, de tracer quelques lignes directrices sans esquiver les nuances, ni les critiques posées par les membres de notre panel.

Les cinq qui ressortent le plus de notre rencontre sont, dans leur ordre croissant d'importance: "emploi", "entreprises", "politiques", "recherche", "territoires".

Un premier point positif, presque étonnant, c'est qu'effectivement, à la lecture de ces quatre projets, quelques lignes directrices se recoupent. Un sentiment qui a d'ailleurs dominé durant les deux heures de débats qui en ont découlé. Soumettons ce qui s'est dit, à l'exercice d'un nuage de mots. Vous voyez: cette représentation graphique qui comptabilise le nombre de fois qu'un mot apparaît dans un texte. Les cinq qui ressortent le plus de notre rencontre sont, dans leur ordre croissant d'importance: "emploi", "entreprises", "politiques", "recherche", "territoires". Le ton est donné: le territoire tient la corde. Partons dès lors de ce qui, semble-t-il, tient le plus au cœur de nos invités.

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

Le territoire: "À régénérer!"

Mais de quel territoire parlons-nous? C'est Isabelle Ferreras qui a le plus développé cette notion (voir aussi son encadré dédié à la fin de cet article). "Il faut régénérer les territoires", assène-t-elle, en posant ce constat: notre modèle économique produit une quantité de déchets et de pollutions qu'il nous faut intégrer dans nos cycles de production, il nous oblige aussi à régénérer la planète et le vivant. Or, défend-elle, "le marché ne répond qu'aux besoins solvables, il y a un tas de besoins qui ne le sont pas, et il y a un tas de besoins qui ne sont même pas exprimés sous une forme économique et quantifiable. C'est à cela qu'il faut répondre."

"Les Civilian Conservation Corps que Roosevelt avait mis en place durant la Grande dépression, étaient ce qu'on peut considérer comme un plan massif de remise à l'emploi."

Isabelle Ferreras
Maître de recherches FNRS à l’UCLouvain

D'où l’idée de lancer un bataillon de ce qu'elle nomme des "casques verts", prélevés dans les gorges profondes du chômage en Wallonie. "Ce n'est pas un plan à la soviétique de mise au travail dans des emplois 'fonctionnarisés' au sens négatif du terme. C'est une véritable logique d'activation du financement des allocations de chômages plutôt que des chômeurs. Il y a énormément de recherches sur le sujet du droit au travail. Pavlina Tcherneva (économiste américaine, Bard College, et research associate au Levy Economics Institute, NDLR) en est l'autrice de référence. Elle a travaillé sur les Civilian Conservation Corps que Roosevelt avait mis en place durant la Grande dépression, ce qu'on peut considérer comme un plan massif de remise à l'emploi. Il s'agit ici de la construction de postes de travail, avec les chercheurs d'emploi eux-mêmes, en fonction de leurs capacités à contribuer et des besoins des territoires, à l'image de la soixantaine de territoires 'zéro chômeurs de longue durée' en France."

Isabelle Ferreras
  • Maître de recherches du Fonds national de la recherche scientifique (FNRS);
  • Présidente de l’Académie royale des Sciences, des Lettres et des Beaux-Arts de Belgique, et directrice de la Classe Technologie et Société;
  • Senior Research Associate, Labor and Worklife Program, Harvard Law School, Harvard University;
  • Professeure de sociologie à l'UCLouvain;
  • Travaille depuis une vingtaine d'années sur le thème du travail, et notamment l'expérience du travail au sein d'une société fondée sur cette valeur.

Et la professeure de l'UCLouvain de poursuivre sa réflexion: "Tout ça permet de dire que la Wallonie, incroyablement localisée au niveau européen, peut devenir une terre d'écotourisme remarquable, actuellement sous-valorisée (on est en-dessous de la moyenne européenne), tout en lui donnant la résilience qu'elle n'a pas aujourd'hui. Ceci pourrait être un nouveau poumon économique pour la Wallonie."

L'on voit sa voisine, Florence Bosco, hocher du bonnet. "Le mot régénératif est très important. On est dans un système avec des ressources limitées, ces combustibles fossiles qui ont mis des millions d'années à se créer et qu'on brûle en quelques décennies. L'avenir devra se faire dans la sobriété et dans une croissance sélective basée sur un esprit régénératif. L'agriculture peut avoir un impact très fort dans cette régénération de l'économie, et créer énormément d'emplois accessibles à tous, à toutes sortes de profils différents."

L'ex-patronne du Biopark développe alors son propre plan (voir son encadré): "Si on doit développer un entrepreneuriat qui soit un moteur, comme cela a été le cas pour la biotech, on pourrait le développer dans les technologies de l'agriculture et de l'alimentaire. Avec deux impacts positifs: d'abord, la transition écologique, agro-écologique, une agriculture qui va régénérer le sol. Aujourd'hui, l'agriculture a appauvri les sols et pour qu'elle produise encore suffisamment, on est obligé de la doper avec des intrants chimiques. C'est un cercle vicieux, l'inverse de ce qu'on veut. Le deuxième impact viserait à répondre aux besoins et aux défis alimentaires de demain et, pour ce faire, on aurait tout intérêt à augmenter l'autonomie de la Wallonie."

"Il est évident que notre indépendance alimentaire doit être une préoccupation majeure de nos gouvernements, appuie Isabelle Ferreras. C'est aussi très mobilisateur."

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

L'emploi et l'entreprise: "Embarquer tout le monde"

Le territoire, terre d'emploi. Nous touchons là l'un des autres mots-clés de notre rencontre. "Mais est-ce qu'on doit définir un objectif pour la Wallonie?, rétorque, provocatrice, Marie-Hélène Ska. La Wallonie est une région d'Europe, et ses objectifs ont été définis par l'Europe: c'est la neutralité carbone en 2050. On peut en rajouter d'autres parmi les objectifs de développement durable: zéro pauvreté, une éducation de qualité, etc. La question est de savoir comment les différents territoires vont y arriver, en embarquant tout le monde."

"Il y a un changement de paradigme. On sort de la logique d'un ennemi à abattre. Il n'y a pas d'ennemi, il y a un objectif commun."

Marie-Hélène Ska
Présidente de la CSC

Et la syndicaliste de pointer l'historique de la Région. "En Wallonie, on a connu des restructurations à gogo depuis les années 1970. La politique industrielle, pour peu qu'on en eût une, c'était: il faut sauver l'emploi. On n'a fait que ça. J'entends aujourd’hui mes collègues européens d'IndustryAll : ils ont tous pris acte de la neutralité carbone en 2050. C'est une position officielle. Et le cahier des charges est très clair: quoi, avec qui, et comment accompagne-t-on les 80.000 mineurs polonais, toute l'industrie allemande, etc. Il y a un changement de paradigme. On sort de la logique d'un ennemi à abattre. Il n'y a pas d'ennemi, il y a un objectif commun."

Marie-Hélène Ska
  • Née en 1969, elle est originale de Aye (Marche-en-Famenne), d’une famille d’agriculteurs.
  • A étudié la sociologie (UCLouvain) puis le management public (Solvay).
  • 1993: entre au service d’études de la CSC, la Confédération des syndicats chrétiens.
  • 2009: secrétaire nationale de la CSC.
  • 2014: succède à Claude Rolin comme secrétaire générale de la CSC.

"On doit embarquer tout le monde, embraye Isabelle Ferreras, je rejoins ce que dit Marie-Hélène. Aujourd'hui, les seuls qui gouvernent l'entreprise, ce sont ceux qui apportent du capital. Or, que lit-on dans le projet Get Up Wallonia? Qu'il existerait un 'pattern culturel de désamour vis-à-vis de l'entreprise'. Cela s'explique parfaitement quand on considère que les travailleurs ne peuvent avoir leur mot à dire sur les finalités de leur entreprise. Ils sont en fait exclus de participer réellement à l'entreprise qu'ils rendent possible. Il faut sortir de cette impasse: ce sont des citoyens à part entière, même au travail."

"Le politique n'explique pas ce qu'il fait, intervient Philippe Destatte. On le voit bien avec le plan de relance. Le Parlement wallon est au courant, mais les acteurs politiques ne viennent pas l'expliquer aux citoyens."

Les politiques et la recherche: "À unifier et à émanciper"

N'en jetez plus, les politiques ont les oreilles qui sifflent. Ils forment le troisième mot le plus prononcé durant le débat. Mais alors, que doivent-ils faire ?

"Ce qui a fonctionné pour stimuler l'entrepreneuriat dans la biotech, c'est une série de mesures, témoigne Florence Bosco du haut de ses cinq années passées à la tête du Biopark. D'abord, les subsides R&D apportés par la Région wallonne, jusqu'à concurrence de 70%, c'est énorme. Ils ont donné un vrai coup de pouce aux entreprises qui se lancent. Il y a aussi la réduction du précompte sur l'emploi des chercheurs et la fiscalité sur les revenus de la propriété intellectuelle. Il faut adapter ces aides, mais elles ont très bien fonctionné pour le secteur biophama. On pourrait appliquer les mêmes mesures sur les secteurs agritech et foodtech.­­"

Florence Bosco
  • Ingénieur civil en chimie de formation, Florence Bosco a dirigé le Biopark de Gosselies de 2017 à 2021.
  • Elle vient récemment d’être nommée CEO de l’entreprise Akina Pharmaceuticals.
  • Depuis les bancs de l’université de la faculté polytechnique de Mons, à ce jour, elle n’a jamais vraiment dévié du monde de la recherche médicale et de la biotechnologie. Elle a notamment exercé plusieurs fonctions chez GSK, Cytec ou Artelis.
  • Elle a également goûté au monde de l’entrepreneuriat comme freelance.
  • Aujourd’hui, elle décrit son arrivée chez Akina Pharmaceuticals comme un tournant en travaillant pour une entreprise " qui développe des médicaments qui soient abordables au plus grand nombre et aux populations les plus vulnérables. "

"Si le Brabant wallon surperforme dans la R&D, c'est grâce à GSK et d'autres entreprises biopharmaceutiques. Si GSK s'en allait, on tomberait dans un désert."

Philippe Destatte
Directeur de l'Institut Destrée

La recherche, un pilier pour l'emploi? Certainement! Et justement, des idées pour la doper, Philippe Destatte en a plein sa gibecière. "Que pèse la R&D?, pose-t-il en guise d'introduction. Le discours qu'on nous lance toujours, c'est qu'on n'est pas loin de 3% du PIB, et qu'on fait des efforts. Mais qu'est-ce que ça donne par province? En dehors du Brabant wallon, toutes les provinces wallonnes sont en dessous de la moyenne européenne. Si le Brabant wallon surperforme – près de 6 fois au-dessus de la moyenne européenne – c'est grâce à GSK et à quelques autres grosses entreprises biopharmaceutiques. Je fais une hypothèse de prospectiviste: et si GSK s'en allait (on se posait bien la question avant le Brexit)? Eh bien, on tomberait dans un désert de R&D. On nous dit alors: ce n'est pas grave, GSK a créé un tel écosystème que la recherche va survivre. C'est ce qu'on disait des ACEC à Charleroi, on voit ce que ça a donné."

Dur… Alors, que propose l'historien prospectiviste? Rien de moins qu'une Wallonia Institute of Technology ancrée dans une université de Wallonie, sur le modèle de l'université de Californie, du Québec, du Texas (voir encadré). Une fusion englobant les six implantations universitaires francophones existantes (y compris, pourquoi pas, l’Université libre de Bruxelles), construite par la base et gouvernée par les acteurs eux-mêmes, les universités, mais aussi les centres de recherche, le FNRS, etc.

"Je développe ce projet depuis les années 1990, explique Philippe Destatte, mais les freins sont énormes. Les centres de recherches ne sont pas prêts à se rapprocher, des acteurs majeurs hésitent parce qu'ils ont chacun leur lien de financement avec le gouvernement. Ils ont peur de le perdre." Pourtant, le projet fait sens, plaide-t-il.

"Nous sommes dans une région qui ne donne pas à la R&D la place qui lui est nécessaire pour figurer dans une société qui doit se développer dans les technologies pour suivre les mutations exponentielles."

"En quoi cette idée répond-elle à ce problème?, rétorque Isabelle Ferreras. Cela ressemble à une nouvelle machinerie, et tel qu'on connait les acteurs, on est très loin d'en réunir les conditions de réussite. L'ambition politique doit rester centrée sur les acteurs visés, sinon les projets ne seront pas compris."

"D'abord, je suis tout à fait d'accord avec l'idée de construire ce projet à partir de la base, lui répond Philippe Destatte. Dans le Wallonia Institute of Technology, il faudra faire des choix, des choix qui suivent les orientations, les filières, qui existent déjà. Mais je ne souhaite pas entrer là-dedans, c'est le boulot des chercheurs. Si on leur donne l'autonomie, ils vont pouvoir le faire. Ce n'est pas au politique de faire les évaluations ni de définir les stratégies."

"Ensuite, continue-t-il, cette idée répond à deux problèmes. D'abord, la fragmentation des chercheurs et des départements à l'intérieur de chacune des universités qui est catastrophique. Ensuite, la fragmentation globale des centres de recherches, des universités, etc."

"Dans un projet de ce type, renchérit Marie-Hélène Ska, ce n'est pas tant de faire plus de biologie, plus de physique, ou plus de n'importe quoi d’autre, mais plutôt de réaliser ce qui va permettre au territoire d'être plus résilient par rapport aux chocs futurs."

Philippe Destatte
  • Formé à la prospective en France et aux États-Unis, notamment à l'Université de Houston.
  • De 1992 à 1995, Directeur de Cabinet adjoint du ministre fédéral belge de la Politique scientifique.
  • Expert pour la Commission européenne (DG Recherche, DG Politique régionale et DG Entreprise) et y a contribué au développement des méthodes de la prospective territoriale.
  • Maître de conférences à l’université de Mons, chargé d’enseignement à l’université de Reims-Champagne-Ardenne, de Paris Diderot.
  • Directeur général de l’Institut Destrée depuis 1987.

Un dernier mot pour la route (qu'il faudra suivre)

Nous y revoilà, au territoire. Cela tombe bien, c'est ce qui définissait notre espace de travail. La Wallonie a des ressources, des entreprises, des idées innovantes, des gens prêts à s'engager, et pourtant, de notre rencontre, il ressort que ces atouts ne sont pas exploités, qu'il leur manque un ciment, une vision, une volonté d'avancer. Volontairement, nous n'avons pas invité d'homme ou de femme politique. Mais le politique est-il une réponse? Cette rencontre nous répond à l'unisson qu'il n'est en tout cas pas LA réponse.

"Quand on réfléchit à un projet, on définit une entité, et on évalue ce qu'on veut faire, où on veut aller, et comment y arriver. C'est cette idée que nous devons diffuser auprès des jeunes."

Florence Bosco
CEO d'Akina Pharmaceuticals, ancienne directrice du Biopark

Reste le mot de la fin, celui qui ne figure pas parmi les cinq apparaissant en grand dans notre nuage, mais qu'il nous faut accaparer, pour nous-mêmes et pour notre avenir. Il est de Florence Bosco. "Je suis issue de l'immigration italienne, mes grands-parents étaient mineurs. Mes parents ont énormément travaillé pour qu'on s'en sorte. On n'avait donc pas beaucoup de temps pour réfléchir à la vie en général. À 25 ans, j'ai rencontré quelqu'un qui m'a demandé: quels sont tes projets? Je me suis dit: quelle excellente question! Je n'avais jamais pensé à ce mot: un projet. Je pense que quand on réfléchit à son projet, on définit une entité, et on évalue ce qu'on veut faire, où on veut aller, et comment y arriver. Un projet de vie qui s'inscrit dans le projet d'une région. C'est cette idée que nous devons diffuser auprès des jeunes."

Isabelle Ferraras: "Régénérer les territoires et la démocratie"

Isabelle Ferreras prône le déploiement de "casques verts" et qualifie de "despotique" la gouvernance en entreprise.

Penser le court terme à l'échelle d'un territoire? Pour Isabelle Ferreras, la nécessité est de "préparer l'avenir" afin de faire face "à tous les chocs qui arrivent". Comment faire? En sortant "du régime extractif" caractérisant notre modèle économique. "On transforme tout en marchandises que l'on échange sur un marché."

Et en se tournant vers "une économie régénérative". À la fois des territoires et de la démocratie, faces d'une même pièce. Les territoires, en se penchant sur les sols et les forêts, la diversité des plantations ou encore les solutions de mobilité à l'échelon local. "Un seul exemple: les trajets vers l'école. Qui peuvent s'organiser en pédibus ou rangs à vélo."

Bien sûr, "réparer les territoires", cela va nécessiter des bras. Ce seront ce qu'Isabelle Ferreras appelle les "casques verts", des volontaires à qui l'on fournirait un emploi public rémunéré au salaire minimum et qui serait élaboré en fonction des compétences de la personne et des besoins du territoire. Le tout suivant la philosophie des "territoires zéro chômeur", voulant que cet emploi coûte moins cher à la collectivité que les allocations. "On parle de la garantie du chômage, mais on a oublié le droit au travail", insiste Isabelle Ferreras.

Tout bénéfice pour la Wallonie qui pourrait se positionner sur la carte de l'écotourisme. "Cela ne demande rien de neuf, aucune nouvelle technologie."

Adieu, "ressources humaines"

Et la démocratie, là-dedans? "Sortir d’un rapport extractif à notre environnement, cela ne pourra advenir qu’en sortant d’un rapport extractif des humains entre eux. Il faut cesser de traiter les humains au travail comme de simples ressources et assurer à chaque investisseur en travail le droit de peser sur les conditions de sa vie au travail, et ainsi de participer à définir les finalités de l'organisation pour laquelle il ou elle travaille."

Pour Isabelle Ferreras, la gouvernance en entreprise peut s'assimiler à du "despotisme". Considérer le travailleur "comme un citoyen à part entière" implique de donner nettement plus de pouvoir au conseil d'entreprise, là où est représenté le personnel, et de l'élever au même rang que le conseil d'administration. "Historiquement, c'est ainsi que les structures despotiques se sont démocratisées, en passant par le bicamérisme."

Florence Bosco: "Faire de la Wallonie un leader dans le domaine de l'agritech"

"Quel est notre projet?" C'est par cette question ouverte que Florence Bosco perçoit son interaction dans l'exercice. Ancienne responsable du Biopark à Charleroi, aujourd'hui à la tête d'Akina Pharmaceuticals, cette ingénieure civile en chimie de formation ne conçoit pas le redressement de la Wallonie sans un projet de vie qui permettrait d'embarquer un maximum de personnes.

Elle pose ensuite ce constat: "Nous sommes dans un système avec des ressources limitées. Le système a atteint la limite. Je suis convaincue que l'avenir va être dans la sobriété. Notre mode de fonctionnement est devenu extrêmement intensif."

Pour regénérer ce fameux "système", Florence Bosco mise sur le retour à la terre. "Nous avons les capacités de faire de la Wallonie un leader dans l'entrepreneuriat en matière de Foodtech et d'Agritech. L'agriculture est un domaine qui peut avoir un impact très fort dans la régénération de l'économie, et peut créer énormément d'emplois accessibles à tous, tout en accélérant l'implémentation de pratiques durables autour de l'agroécologie."

La Wallonie semble particulièrement bien positionnée. "Les terres agricoles représentent 50% du territoire de la Wallonie. Mais, en termes d'emplois, ce n'est que 20.000 personnes sur 1,5 million de personnes actives. C'est également 0,35% du PIB et 5% des exportations."

Au regard de ces chiffres, elle rappelle que seulement 35% des personnes en âge de travailler n'ont pas un emploi.

Le concept final serait donc de matcher la regénération du territoire avec un secteur sous-exploité qui pourrait ouvrir de l'emploi à une population moins qualifiée et répondre aux défis alimentaires. "L'agriculture a appauvri les sols. On met de plus en plus de pesticides. Il faut assurer une transition technologique et répondre aux besoins alimentaires de demain."

Philippe Destatte: "Le Wallonia Institute of Technology au cœur de l'université de Wallonie"

Le Wallonia Institute of Technology, c'est le projet que nous dépose le projectiviste et directeur de l'Institut Destrée Philippe Destatte, un "institut de recherche multidisciplinaire s'inscrivant dans une logique de convergence des technologies et dédié aux sciences et à l'innovation". Cet institut suppose la création d'une nouvelle université de Wallonie, constituée en six pôles géographiques: Mons, Charleroi, Liège, Louvain-la-Neuve, Namur et même Bruxelles, si l'ULB s'inscrit dans cette logique. N'oublions pas le Fonds de la recherche scientifique (FNRS), soutien indispensable de nos chercheurs. Les droits et les pouvoirs de l'université de Wallonie seraient exercés par "l'Assemblée des gouverneurs" regroupant le président, les recteurs, des représentants de la communauté universitaire, huit personnes qualifiées nommées par le gouvernement wallon "parmi lesquelles quatre personnalités étrangères de renom et quatre personnalités du monde de la recherche privée et des affaires".

Attention, il n'est pas question ici de hisser une nouvelle structure "au-dessus" des institutions existantes. "L'université en réseau, ainsi que présenté ici, est de nature à répondre aux deux grands enjeux qu'identifient les universités aujourd'hui": l'enjeu de proximité garantissant une offre locale, et l'enjeu de l'excellence "permettant des collaborations sectorielles et la création de pôles d'excellence de niveaux européen et mondial par une masse critique de ressources suffisante". Les objectifs seraient fixés collectivement avec des représentants de la société, l'idée étant de dresser une trajectoire commune au service de la société et des entreprises.

Marie-Hélène Ska: "Tout le monde à bord"

"La Wallonie n'a pas besoin d'un nouveau plan d'avenir, de redéploiement, Marshall au carré ou au cube." Marie-Hélène Ska, la secrétaire générale de la CSC, est formelle: il faut sortir la Wallonie des sempiternels plans en tous genres, sortir aussi "des démons des équilibres de boutiquier".

Son ambition? Un triple zéro. Zéro élève en décrochage, zéro personne sans emploi, zéro émission de CO2 à l'horizon 2050.

Et pour y arriver, il faut quitter une logique institutionnelle, mobiliser l'ensemble de la population et miser sur l'intelligence collective. "Ca ne marchera pas si on ne fait pas monter tout le monde à bord", souligne-t-elle. Elle illustre son propos par l'exemple du décrochage scolaire. Pour y faire face, "il y a un investissement massif dans l'enseignement à avoir. Mais ce n'est pas que quantitatif. Les cursus ne sont pas très cohérents, une partie de la population ne voit pas où elle va. Ma conviction est que pour arriver à la neutralité carbone et à un territoire zéro chômeur, il ne faut pas placer tout le monde sur la même autoroute, mais au contraire multiplier les voies de sortie et les embranchements", explique-t-elle.

Même idée sur le terrain entrepreneurial. "Il faut mettre ensemble, fédérer les énergies sans passer par des structures, faire confiance aux acteurs de terrain à tous niveaux, il faut connecter les écosystèmes locaux. Il faut un projet pensé par et pour les gens", dit-elle. "Regardez le paysage des fab labs en Wallonie. Il en existe des multitudes ancrés localement. C'est comme ça qu'il faut fonctionner: partir d'où les gens vivent." Elle cite aussi l'exemple du Biopark (de Gosselies). "Il faut donner des armes à chacun, dans chaque territoire, créer des liens", conclut la secrétaire générale de la CSC.

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité
Publicité
Messages sponsorisés
Tijd Connect
Echo Connect offre aux organisations l'accès au réseau de L'Echo. Les partenaires impliqués sont responsables du contenu.
Partnercontent
Partner Content offre aux organisations l'accès au réseau de L'Echo. Les partenaires impliqués sont responsables du contenu.