Les 27 communes unanimes pour vendre Brutélé aux Liégeois

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L’option privilégiant le mariage de raison entre actionnaires publics liégeois, wallons et bruxellois est sur les rails. Elle permettra une valorisation optimale de Voo remembré pour le vendre au privé.

Le conseil d’administration de Brutélé a marqué cette semaine son accord de principe en vue de la cession de son réseau câblé. La question du prix est toujours au cœur des discussions en cours, mais la répartition du futur produit de la vente entre les 27 communes actionnaires semble désormais balisée. À l’issue de la procédure en cours, rien ne devrait donc normalement plus empêcher Enodia-Nethys de devenir propriétaire à 100% de VOO. Cette opération ouvre la porte à un deal majeur en Wallonie: la mise en vente de 51% du câblo-opérateur liégeois à un acteur privé.

L’encre n’a pas encore coulé. Les derniers détails – et non des moindres financièrement – doivent encore être réglés entre les deux parties autour de la table. Mais, après quatre mois d’intenses négociations, les 21 communes wallonnes et six bruxelloises actionnaires de l’intercommunale de télédistribution Brutélé – y compris celle d’Uccle, atypique car restée propriétaire de son réseau local – ont négocié le partage du fromage tiré de la revente de leurs parts à sa consœur liégeoise, partenaire privilégiée (via Nethys) aux côtés de laquelle elle cogère déjà la marque VOO.

1,5 milliard €
C’est, selon les analystes de Crédit Suisse, la valorisation nette de Voo, en tenant compte des dettes cumulées.

La décision a été négociée lors d’un discret conseil d’administration de Brutélé tenu mardi 27 août en soirée. Outre le prix négocié, qui reste au cœur des dernières tractations, le processus de vente est soumis légalement à l’avalisation du deal accepté par les représentants publics au sein du C.A. par chaque conseil communal actionnaire.

Si la procédure toujours en cours se finalise dans les règles cadrées par le décret de bonne gouvernance de la Région wallonne et que le contrat final est purgé de tout recours, Enodia aura au final bien manœuvré pour couper l’herbe sous le pied des deux autres candidats acquéreurs potentiels du réseau Brutélé: la filiale belge du géant français des télécoms Orange et surtout le poids lourd flamand Telenet. Suite au rachat de SFR Belux (ex-Coditel, devenu Numéricable puis SFR) fin décembre 2016, ce dernier détenait déjà deux tiers du réseau câblé bruxellois et rêvait légitimement de s’offrir le tiers restant entre les mains de Brutélé. Il y avait d’ailleurs mis le prix: certains évoquent une promesse d’achat de quelque 300 millions… que d’autres réfutent.

Entre 250 et 300 millions

Selon nos informations, l’intercommunale liégeoise Enodia a pour sa part, en avril dernier, mis quelque 250 millions d’euros sur la table de Brutélé pour s’offrir le réseau de sa consœur active à Bruxelles et dans le Hainaut, avec laquelle elle partage les opérations de Voo. Une fusion entre structures publiques qui tombait sous le sens… pour autant que les mariés s’entendent sur le prix et les termes.

Brutélé

Nom social: Société intercommunale pour la diffusion de la télévision

Fondée en 1968 au départ de la Régie d’électricité d’Ixelles. S’étend progressivement sur d’autres communes bruxelloises ainsi qu’en Région wallonne

Regroupe 6 communes bruxelloises (Ixelles, Auderghem, Saint-Gilles, Woluwe-Saint-Pierre, Evere et Uccle), ainsi que 21 communes wallonnes (dont Charleroi, Seneffe, Wavre, Rochefort, Gembloux ou Thuin)

Cogère la marque commerciale Voo avec le groupe liégeois Nethys

Chiffre d’affaires supérieur à 116 millions d’euros en 2016 (dernier chiffre publié)

250 emplois environ (2016), dont nombre de statutaires à connotation politique

Valorisation estimée à quelque 300 millions d’euros

Suite à cette démarche officielle, mandat a été donné au conseil d’administration de Brutélé – et aux représentants respectifs des communes actionnaires – pour entamer les négociations avec les Liégeois "aux meilleures conditions possibles dans l’intérêt des (27) communes", évoquait alors un document interne dont nous avions pu prendre connaissance.

Du côté de Brutélé, certains espèrent toujours pouvoir négocier une enveloppe de 300 millions, à se répartir selon une clé calquée sur les dividendes actuellement versés aux communes. Mais du côté des acheteurs, on mentionne quelques solides ombres au tableau actuellement scruté de près; et notamment un volet "pensions" inclus dans le deal, très onéreux sur le long terme pour le repreneur.

Reste qu’au final l’opération sera, quoi qu’il arrive, très lucrative et permettra aux communes bruxelloises et wallonnes respectives de renflouer solidement leurs caisses, parfois exsangues. Dans le chef de certaines d’entre elles, l’apport financier direct dégagé est une motivation prioritaire. Même s’il s’agira d’un one-shot et que les dividendes récurrents versés annuellement vont disparaître. Pour d’autres, il s’agit d’une volonté de se séparer "à temps" d’activités sortant du giron public.

Ce sont ces motivations croisées qui ont longtemps opposé collèges bruxellois et wallons dans ce dossier, les premiers optant pour une ligne plutôt libérale quand les seconds continuaient à défendre l’idée plutôt socialiste de maintenir les participations publiques.

La pièce qui vaut de l’or

Une mise en vente inscrite dans les astres depuis l’éclatement de l’affaire Publifin.

Si l’opération en cours de finalisation est technique et complexe, il s’agit d’une étape stratégique pour le devenir du câble bruxellois et pour le marché francophone des services câblés (internet haut débit et accès à la télévision). Elle ouvre surtout la porte à un autre deal, bien plus stratégique encore, qui se prépare en coulisse: le futur de Nethys, via la mise en vente de 51% de sa division télécom-média, dont Voo est le morceau de choix à l’étalage. Brutélé et Nethys fusionnés et les réseaux respectifs intégrés feront exploser la valorisation des activités de Voo lors de sa mise en vente officielle.

Une mise en vente inscrite dans les astres depuis l’éclatement de l’affaire Publifin. Il s’agissait d’ailleurs d’une des premières revendications de la Commission parlementaire du même nom qui s’est ensuivie, soucieuse de voir cédées rapidement les activités commerciales logées au sein des intercommunales. La mise en vente des activités télécom et média d’Enodia est d’ailleurs aujourd’hui à nouveau au cœur des discussions politiques autour de la formation du nouveau gouvernement wallon: unanimement, Ecolo, PS et MR disent soutenir ce scénario.

Telenet et Orange aux aguets

Même si le diable se cache encore dans les détails, l’accord de principe aujourd’hui dégagé arrive à point nommé. Il va enfin permettre de planifier la vente de Voo. Une vente sans doute partielle: les communes liégeoises d’Enodia pourraient conserver une part minoritaire (49%) tout en cédant la majorité et les rênes opérationnelles à un acteur privé, comme l’exige la tutelle régionale.

Deux candidats naturels sont à nouveau au portillon: Orange et Telenet.

Deux candidats naturels sont à nouveau au portillon: Orange et Telenet, dont les managements respectifs ont déjà fait savoir à maintes reprises leur appétit pour le réseau câblé wallon et pour les millions de clients de Voo.

Pour Orange, il s’agit d’enfin s’offrir l’infrastructure fixe indispensable pour développer une véritable offre quadruple play (téléphonie mobile, fixe, internet haut débit et télévision) sans devoir recourir à un tiers et à la régulation des prix de gros. Pour Telenet et sa maison-mère Liberty, il s’agit de s’acheter une nouvelle poche de croissance alors que ses parts de marché plafonnent en Flandre et que l’intégration du réseau SFR à Bruxelles montre ses limites.

Coup de poker des Liégeois

Mais selon nos informations, plusieurs autres pistes moins évidentes sont actuellement examinées – voire préférées – par le management d’Enodia pour pérenniser au mieux la pépite liégeoise. Un fonds étranger serait en effet prêt à accompagner Stéphane Moreau et d’autres investisseurs regroupés autour du patron liégeois pour conserver l’ancrage principautaire tout en privatisant l’outil. À plusieurs sources revient surtout le nom de Providence Equity, acteur américain important du secteur des télécoms.

On cite depuis des mois l’intérêt marqué par des fonds internationaux comme le fonds de private equity américain KKR ou le britannique CVC Capital Partners.

On cite également depuis des mois l’intérêt marqué par des fonds internationaux comme le fonds de private equity américain KKR ou le britannique CVC Capital Partners, actionnaire momentané de bpost lors de sa privatisation. Certains avancent également celui de Xavier Niel (qui vient de racheter mi-juin les parts de Nethys dans Nice Matin). L’intéressé, contacté par nos soins, dément catégoriquement à ce stade.

Tous ces investisseurs étrangers seraient, dit-on, appâtés par les perspectives financières offertes s’ils parvenaient à appliquer au câble liégeois les règles du privé. Pour l’instant, Voo reste en effet déficitaire. Selon les comptes 2018 publiés par Nethys, ses pertes atteignent 21,6 millions d’euros. Mais ses activités sont en croissance. Et tant KKR, CVC, Providence Equity que Xavier Niel connaissent les marges de Telenet au nord du pays sur un business comparable: 52% de marges ebitda en 2018 pour un résultat opérationnel de 599,5 millions d’euros. Dans le cas de bpost, CVC avait réalisé en 8 ans une plus-value estimée à quelque 300% pour un investissement initial (partagé avec la poste danoise) de 300 millions d’euros.

L’état des lieux actuel permet à certains analystes de déjà scénariser l’épisode suivant: et s’il suffisait de se serrer la ceinture, de réduire les coûts et d’améliorer l’outil et les services pour revendre d’ici 5 ans à… Telenet ou à Orange?

Le jackpot serait alors doublé, y compris pour les communes liégeoises, toujours actionnaires minoritaires.

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