Les Pays-Bas, un eldorado pour les logisticiens

©© Joerg Brueggemann / Ostkreuz

Zalando et les autres | Le choix, pas encore confirmé, mais probable, de Zalando d’implanter son nouveau centre logistique aux Pays-Bas s’explique avant tout par des motivations financières.

Depuis le début de la semaine, les responsables politiques et économiques wallons ne parlent pratiquement plus que de cela: le choix de Zalando d’implanter son centre de distribution aux Pays-Bas plutôt qu’en Wallonie. Où on lui servait pourtant sur un plateau d’argent un site idéalement situé à Dour, près de la frontière française. Les 1.500 emplois promis par le géant allemand de l’e-commerce iront donc, selon toute probabilité, outre-Moerdijk.

Zalando s’apprête ainsi à couvrir les marchés français et belge à partir de la Hollande. Curieux, n’est-il pas? Ministres, patrons et syndicats glosent à qui mieux mieux sur les raisons qui ont poussé l’entreprise allemande à privilégier une implantation néerlandaise. Celle-ci n’a du reste pas encore été choisie. On parle de plusieurs sites en balance, dont deux dans le sud-est.

Zalando ne serait jamais que le énième acteur à choisir nos voisins du nord pour installer un centre logistique. Selon les chiffres de Comeos, la fédération du secteur de la distribution, l’implantation de ces vastes centres de distribution, essentiellement dans les provinces néerlandaises du Brabant du Nord et du Limbourg, a entraîné la création de 16.000 emplois en cinq ans.

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"Même des logisticiens belges choisissent de s’implanter aux Pays-Bas. C’est le cas, par exemple, de la société flamande WDP, qui s’est installée du côté de Tilburg", relève Rodrigo dos Santos, attaché économique et commercial de l’Awex à La Haye.

La carte ci-dessus est très parlante: les grands centres de distribution sont essentiellement implantés en Allemagne et aux Pays-Bas. Pourquoi pas chez nous?

La nuit porte conseil

Une plus grande flexibilité dans les contrats est sans aucun doute l’élément premier qui joue en faveur des Pays-Bas. Environ 20% des Néerlandais travaillent à temps partiel, contre 9% chez nous.

Cette flexibilité se reflète également dans la législation sur le travail de nuit. Alexander De Croo (Open Vld), ministre fédéral de l’Agenda numérique, et Kris Peeters (CD&V), son collègue en charge de l’Emploi, s’accordent pour incriminer en priorité ce facteur, le régime légal étant plus souple aux Pays-Bas.

En Belgique, le travail de nuit est officiellement prohibé, sous réserve de dérogations accordées à certaines activités spécifiques, comme dans la logistique et le commerce. Et depuis 2015, le travail de nuit est autorisé dans les entreprises d’e-commerce, moyennant une convention collective signée par un seul syndicat.

Les Pays-Bas donnent aux entreprises la possibilité de nouer des "contrats zéro heure" permettant une embauche sans horaire fixe.

La législation néerlandaise est plus libérale en la matière. Sous réserve de quelques règles plus contraignantes en matière de durée de travail et de temps de repos, le travail de nuit est en principe autorisé d’office.

Formellement, celui-ci couvre une période courant de minuit à 6h. En Belgique, la plage du travail nocturne s’étend de 20h à 5h, avec ce que cela implique comme conséquences en termes de primes. Aux Pays-Bas, la durée maximale du travail de nuit est de 10 heures (pauses non comprises) et peut être portée à 12 heures dans certaines conditions.

La loi n’impose pas le versement de primes, celles-ci étant fixées par conventions collectives (CCT). En général, les CCT prévoient des primes pour les prestations en soirée (après 19h ou 20h selon les types d’activité) et un supplément pour les services assurés entre 22h et 6h.

La FGTB incrimine le "laboratoire social en matière de flexibilité" qu’est devenue la Hollande. Les entreprises y multiplient les recours à des contrats à durée indéterminée, à des intérimaires.

Les Pays-Bas donnent même aux entreprises la possibilité de nouer des "nuluurcontracten". Ces "contrats zéro heure" permettent une embauche sans horaire fixe: le travailleur vient quand on l’appelle. Avantageux pour les entreprises confrontées à des pics de production, qui peuvent ainsi recourir à de la main-d’œuvre supplémentaire quand elles en ont besoin.

Mais pour le syndicat socialiste, l’argument central qui pousse Zalando à choisir les Pays-Bas pour couvrir la Belgique et la France, c’est le recours massif à des travailleurs détachés, essentiellement polonais.

Cette opinion est corroborée outre-Moerdijk par le FNV Bondgenoten. "Un argument utilisé par les employeurs pour justifier l’engagement d’intérimaires d’Europe de l’Est, c’est la demande trop forte par rapport à la main-d’œuvre disponible", dit Ron Sinnige, porte-parole du plus gros syndicat néerlandais.

Au total, ces "fleximigrants" sont environ 120.000 aux Pays-Bas. Quatre-vingts pour cent d’entre eux sont polonais. Détail piquant: de nombreuses entreprises publient leurs offres d’emplois également en polonais. Le discounter Action va même plus loin en donnant à son personnel des casques de traduction polonais-néerlandais.

Horticulture, boucherie, logistique

Contrairement à chez nous, où c’est essentiellement le bâtiment qui est touché, ce recours à de la main-d’œuvre venue d’Europe de l’Est concerne une large palette de secteurs: construction, horticulture, mais aussi la boucherie et la logistique, notamment les centres de distribution.

Dans le secteur de l’e-commerce, le recours aux travailleurs "flexibles", essentiellement d’Europe de l’Est, a fortement augmenté ces dernières années.

"Auparavant, les entreprises y recouraient uniquement afin de pallier des absences pour cause de maladie. Aujourd’hui, selon nos estimations, environ 70% des travailleurs de nuit dans les centres de distribution sont des ‘travailleurs flexibles’, autrement dit des intérimaires. Et entre 30 et 70%, selon les entreprises, sont des travailleurs amenés d’Europe de l’Est", souligne Ali Aklalouch, administrateur du FNV Bondgenoten.

À l’entendre, l’intérêt des entreprises à recruter des travailleurs venus d’Europe de l’Est est essentiellement lucratif: ils sont plus facilement malléables et acceptent des conditions de travail et financières plus modestes. Les primes de nuit sont souvent inférieures de 50% à celles de salariés néerlandais. Et les heures supplémentaires ne sont pas rares. "Aux Pays-Bas, les travailleurs intérimaires viennent pour l’essentiel de Pologne, de Roumanie, mais aussi d’Espagne et du Portugal. Ils sont recrutés par des sociétés d’intérim qui n’ont pas d’obligation d’agréation pour déployer leurs activités", précise Ali Aklalouch.

Les entreprises qui amènent ces travailleurs détachés aux Pays-Bas sont légion outre-Moerdijk. On dénombre quelque 1.500 sociétés d’intérim, dont certaines qui se sont spécialisées dans le recrutement de main-d’œuvre hors frontières: N2People, T&S Flexwerk et surtout, Otto Work Force, la plus importante.

Environ 20% des Néerlandais travaillent à temps partiel, contre 9% chez nous.

"Le problème, avec ces entreprises, c’est qu’elles favorisent l’arrivée d’une main-d’œuvre bon marché et engendrent ainsi une dégradation des conditions générales proposées par les employeurs dans le cadre de nouvelles CCT pour les travailleurs basés aux Pays-Bas", souligne Ali Aklalouch.

Créée en 2000, Otto Work Force, qui s’appuie sur 45 agences disséminées en Europe, est un gros acteur avec ses quelque 20.000 intérimaires mis au travail essentiellement en Pologne, en Allemagne et aux Pays-Bas.

Flexibilité extrême

Les syndicats critiquent régulièrement les pressions et les intimidations dont ces travailleurs précaires font l’objet. Un magazine d’Amsterdam épinglait même récemment les conditions de travail très difficiles imposées par Albert Heijn aux quelque 2.000 intérimaires polonais travaillant dans ses centres de distribution.

Cette flexibilité poussée à l’extrême explique sans doute pourquoi la proportion de travailleurs nocturnes est nettement supérieure chez nos voisins du nord. En Belgique, la main-d’œuvre prestant de nuit représente un peu plus de 3% du total, contre 8,7% aux Pays-Bas.

Le modèle batave est peu susceptible d’être importé en Belgique, ne fût-ce qu’en raison de la puissance de feu des syndicats, bien supérieure à celle de leurs confrères néerlandais.

Côté politique aussi, on est plus que tiède. "Je ne me battrai pas pour attirer ce type d’emplois", disait jeudi le ministre wallon de l’Économie, Pierre-Yves Jeholet (MR). L’affaire semble réglée: d’accord pour attirer l’emploi, mais pas à n’importe quelle condition.

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