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Les scieries wallonnes souffrent de l'appétit chinois

À Morville, la scierie Vica-Bois peut encore tenir quelques mois grâce à ses stocks de grumes. Mais si elle n'arrive pas à acheter de nouveaux lots de chêne, elle devra mettre ses outils à l'arrêt. ©Valentin Bianchi

La ruée chinoise sur les chênes wallons fait exploser les prix du bois et prive les scieries d'une matière première essentielle pour travailler.

Le rendez-vous est fixé dans la salle de la plaine des sports à Couvin ce vendredi après-midi. Patrons de scieries, négociants spécialisés dans l’exportation de bois, observateurs du Département de la Nature et des Forêts (DNF) et de l’Office économique wallon du bois, tous se pressent pour participer à la vente d’automne du cantonnement de Couvin. La vente est prévue au rabais.

275.727
ha de forêts publiques
Sur les 557.909 hectares de forêts qui recouvrent le territoire de la Wallonie, un peu moins de 276.000 ha sont publics, dont 80% aux mains des communes.

Dans la salle, un crieur se charge d'égrener les prix de manière dégressive. Celui qui crie en premier stoppe le prix et remporte le lot. Depuis plusieurs jours, les acheteurs de la société flamande de négoce Walter Ral n'hésite pas à mettre le prix fort pour acheter les plus beaux lots de chêne à travers la Wallonie avant de les envoyer par conteneur vers l'Asie. Un bois de 2m³ tourne à 300 euros, contre 200 euros avant la crise du covid. "C'est désespérant. Nous étions deux ou trois scieurs dans la salle, mais tout est parti pour l'exportation", confie Martial Camps, patron de Vica-Bois, une des plus importantes scieries de Wallonie installée du côté de Florennes.

La matière première se taille

Dans cette Wallonie verte où 33% du territoire sont occupés par la forêt, recouvrant 558.000 hectares répartis à parts égales entre propriétaires publics et privés, la filière sylvicole est en pleine ébullition depuis que la Chine se rue sur les chênes wallons. "Le marché est extrêmement perturbé, avec des prix qui ont grimpé de plus de 30%", constate Eugène Bays, responsable veille stratégique et prospective à l'Office économique wallon du bois. "Tout ce dérèglement a un impact sur les scieries wallonnes. Les prix du marché sont largement au-dessus des capacités d’achat de nos scieries."

"Tout ce dérèglement a un impact sur les scieries wallonnes. Les prix du marché sont largement au-dessus des capacités d’achat de nos scieries."
Eugène Bays
Responsable veille stratégique et prospective à l'Office économique wallon du bois

La problématique enfle depuis quelques mois, et les scieries peinent à se fournir en grumes (troncs débarrassés des branches), notamment de chêne, face à la fièvre acheteuse chinoise. "C’est révoltant", estime sans ménagement le patron de Vica-Bois. "Cela fait des années que nous tirons la sonnette d’alarme. Jusqu’ici, on arrivait encore à s’approvisionner avec de quoi faire tourner notre scierie à 65% de ses capacités, mais si la situation persiste, nous n’aurons plus de matière première pour faire tourner la scierie à partir de février. C’est maintenant, à l’automne, que l’approvisionnement se fait grâce aux ventes des communes. Les besoins en feuillus pour les scieries wallonnes sont de 50.000 m³. Or, nous arrivons à peine à avoir 5.000 m³." La faute aux prix, poussés vers le haut par la reprise économique, des ventes de printemps plus faibles et… la Chine. "La plupart des pays leur interdisent d’acheter du bois local, comme la Russie. La France, elle, oblige une transformation locale avant que le bois parte à l’exportation. Il n’y a pour ainsi dire plus qu’en Wallonie que la Chine peut s’approvisionner aussi facilement, car rien n’interdit d’exporter les grumes", regrette le patron de la scierie.

©Valentin Bianchi / Hans Lucas

"Si la situation persiste, nous n’aurons plus de matière première pour faire tourner la scierie à partir de février."
Martial Camps
Patron de la scierie Vica-bois

Pression sur les communes

Si des mesures existent pour favoriser les scieries locales lors de la vente de lots de bois provenant des forêts publiques, elles sont jugées trop limitées et ne s'imposent que pour les forêts domaniales qui sont la propriété de la Région wallonne et représentent 20% de la forêt publique. "C'est une bonne chose que l’accès des ventes de gré à gré gérées par la DNF soit limité aux scieries locales. Mais ces ventes ne concernent que des petits lots dont la valeur ne peut pas dépasser 35.000 euros", explique le responsable de l’Office économique wallon du bois.  L'essentiel des ventes de bois en provenance des forêts publiques passe donc par les communes. "Mais rien n’oblige les communes à adhérer au système de vente de gré à gré, même si le système leur permet de réserver 15% de leurs lots à la vente locale. Aujourd’hui, les ventes publiques organisées par les communes sont devenues quasiment inatteignables pour les scieurs wallons. En théorie, les communes auraient même intérêt à passer par des ventes publiques afin de faire monter les prix", explique Eugène Bays de l’Office économique wallon du bois.

Dans ce jeu du commerce mondialisé, la loi de l’offre et de la demande viendrait donc semer la zizanie dans les scieries wallonnes, avec des exportations de chênes wallons en direction de la Chine qui ne font qu’augmenter. D’une dizaine de m³ de chênes ronds exportés vers la Chine depuis la Belgique en 2005, la Belgique en a envoyé 180.000 m³ en 2020, pointent les données de l'Office économique wallon du bois. Cela fait de la Chine de loin le premier client international, devant la France qui achète une petite dizaine de m³.

Une filière à restructurer ?

Négociant actif dans la vente de bois dans différents pays d’Europe, ce trader reconnaît que la situation est devenue compliquée pour les scieries wallonnes. Sous le couvert de l’anonymat afin de ne pas compliquer une situation déjà très tendue, cet acteur du négoce se dit ouvert à un débat sur le protectionnisme. "Je ne suis pas contre le fait qu’on aide les scieries. Mais ce débat doit s’accompagner d’un contrôle. Il y a des situations que nous dénonçons depuis longtemps, comme des scieries qui achètent du bois à bas prix et revendent ensuite une partie de ce lot à l’exportation."

"Il y a un problème structurel. Le secteur a sous-investi dans l’outil ces dernières années et il y a trop de petits acteurs. Il y a eu aussi une absence de diversification qui aurait pu atténuer la hausse des prix."
Un négociant en bois

Mais pour ce trader, les scieries ne pourront s’en sortir que par une consolidation du secteur. Résineux et feuillus confondus, on compte une soixantaine de scieries sur le sol wallon, qui occupent un peu plus de mille personnes. "Injecter 8 millions de subsides via le plan de relance de la Wallonie ne servira à rien. Il y a un problème structurel. Le secteur a sous-investi dans l’outil ces dernières années et il y a trop de petits acteurs. Il y a eu aussi une absence de diversification qui aurait pu atténuer la hausse des prix", analyse ce négociant.

Sans lui donner raison, Eugène Bays reconnaît que l’industrie wallonne s’est trop focalisée sur la transformation des résineux ces dernières années. "Il faut investir dans les outils pour les feuillus et donner de nouveaux outils aux scieries."

Sous pression, le ministre de l’Économie Willy Borsus (MR) réfléchit à une parade. Outre un éventuel label qui, comme en France, garantirait une transformation intra-européenne, ou un système de contractualisation comme en Allemagne, il entend encourager les communes à recourir au système de ventes de gré à gré qui garantit du bois aux filières locales. "Nous aurions une partie du problème qui serait immédiatement résolu. Ce dispositif pourrait par ailleurs être adapté", a-t-il assuré aux députés wallons mercredi tout en mettant en garde les communes contre les impacts négatifs que cachent ces surplus financiers dégagés aujourd’hui. "Un feu de paille ne fait pas un financement durable et un retour économique durable de la forêt. Les communes sont elles-mêmes enracinées dans la volonté de soutenir l'emploi local, l'économie wallonne et d'éviter que les filières ne s’effilochent à l'exportation."

En attendant un retour à la normale dans les forêts wallonnes, Martial Camps redoute une paralysie de son outil, qui pourrait mettre au chômage les 17 personnes qui travaillent dans la scierie. "C’est une catastrophe sociale. Mais si c’est un choix réel économique de la Wallonie, je dois l’accepter comme entrepreneur." Il dénonce cependant une situation écologique complètement absurde, avec une matière première qui part vers la Chine et revient bien souvent en Europe sous la forme de produits finis. "Nous avons ici un véritable condensé du pire de la mondialisation. À quelques jours de la COP, nos communes vendent du bois à la Chine sous forme de grume alors que nos enfants marchent pour le climat."

Le résumé

  • Le prix du chêne wallon explose. En cause: la Chine, qui achète sans compter.
  • La situation met à mal le secteur wallon des scieries qui n'arrive plus à se fournir en matière première.
  • En 2020, la Wallonie comptait 63 scieries (31 en résineux et 32 en feuillus).
  • Le ministre de l'Économie réfléchit à une solution afin d'encourager les communes à réserver une partie de leurs ventes au secteur local.

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