reportage

Liège face au virus: "Le virus, nous, on s'en fout un peu"

Liège est la province du pays la plus touchée par l'épidémie. Son système hospitalier est au bord de l'asphyxie. ©Debby Termonia

À Liège, l'heure des choix a sonné. L'évolution de la situation sanitaire risque de dépasser les capacités hospitalières. C'est une question d'heures. Le personnel soignant est sur le pied de guerre, mais devra établir des priorités sur qui l'on soigne et qui devra attendre.

La place était presque vide. Devant moi marchait une jeune fille, qui aurait pu s'appeler Nathalie. Nous ne sommes pas sur la place Rouge, à Moscou, mais sur la place de la Cathédrale, ou place Cath, en bordure du Carré, dans le cœur historique de Liège. Ce mercredi midi baigné du soleil d'un été indien, le lieu aurait dû regorger de monde, les terrasses des tavernes qui bordent le parterre auraient dû être bondées. Et du boulevard d'Avroy tout proche, aurait dû retentir le tintamarre des manèges et des attractions de la Foire d'octobre.

Mais ce mercredi, rien de tout cela. Les cafés et restaurants sont fermés, les magasins plutôt déserts, le parc d'Avroy laissé aux oiseaux et aux mémères à chiens-chiens. Depuis quelques jours, Liège est regardée comme le nouvel épicentre de la pandémie.

Avec un taux d'incidence de 1.022 cas pour 100.000 habitants la dernière semaine, des taux de positivité de près de 30%, Liège affiche les résultats les plus alarmants du pays, et de loin. À tel point que le monde entier se presse "au chevet" de la Cité ardente pour observer la situation. "Hier, c'était la BBC et une télé américaine", note Philippe Olivier, directeur médical du CHC Montlégia. "On nous regarde aujourd'hui comme le nouveau Bergame. Mais c'est une question d'heure pour que la situation soit la même dans les autres grandes villes", affirme-t-il, graphique à l'appui.

©Debby Termonia

"Nous, on s'en fout"

Sur la place Cath, mon "guide" s'appelle finalement Lucie. Elle se pose sur un banc avec une copine et baisse son masque pour croquer dans son sandwich. "On a l'impression d'être puni. On ne comprend rien à ces mesures. En fermant les bars, en limitant la présence au cours, c'est clairement les jeunes que l'on vise", fait remarquer l'étudiante en biologie.

"Ma meilleure amie est positive. Mais je ne ferai pas le test. Je ferai attention aux plus anciens, mais la transmission entre étudiants, ce n'est pas grave!"
Lucie
Étudiante

Elle n'en démord pas: "On est laissé de côté... Pour les cours en présentiel, il y a plein de monde dans les audits. Le 48 (le bus qui relie le centre-ville de Liège au campus de l'ULiège au Sart-Tilman, NDLR) est bondé tous les jours. Protéger les personnes à risque, je comprends. Mais nous, on s'en fout. La plupart d'entre nous sont asyptomathiques ou peu malades!"

Lucie et Fanny, sa copine, ne se disent pas grosses sorteuses, mais tout de même, les virées dans le Carré, les cinoches, ça manque. Alors bien sûr, il y a encore des soirées dans des kots. La transmission du virus? "Évidemment, il circule et il faut qu'il circule! Ma meilleure amie est positive. Mais je ne ferai pas le test. Je ferai attention aux plus anciens, mais entre étudiants, ce n'est pas grave!"

Ce genre de discours fait bondir Christelle Meuris, infectiologue et chef de service de médecine interne au CHU de Liège. "Les gens n'ont pas intégré la gravité de la situation et continuent à sortir comme si de rien n'était. Mais il faut bien comprendre que c'est fini!", martèle-t-elle.

Christelle Meuris, infectiologue au CHU de Liège: "On va clairement dépasser les pics que l'on a connus au mois de mars!" ©Thomas Van Ass

Dans son service, qui accueille généralement des patients liés aux urgences, le nombre de patients Covid a explosé ces derniers jours. Vendredi dernier, on en comptait 91, ce mercredi, le nombre de lits occupés est passé à 155. "Lors de la première vague on a connu un pic à 171. On va le dépasser très nettement!" avertit-elle. Ces chiffres reflètent la réalité générale de la province de Liège et de la ville en particulier. Et elle est similaire dans les trois institutions hospitalières que compte la ville.

La faute à la rentrée scolaire?

Pour la cellule de crise de la ville, la cause principale de cette flambée de cas, pour ne pas pointer directement une faute, est à mettre sur le dos de la rentrée scolaire et universitaire. "On observe une différence dans les courbes entre la Flandre, qui a opté pour une rentrée en code orange, avec moins de présence physique sur les campus et dans les écoles, alors que la Fédération a mis le curseur sur le jaune", fait remarquer Willy Demeyer, le bourgmestre de Liège, qui compte 40.000 étudiants, dont la moitié de koteurs.

"L'heure n'est pas à l'accueil des réfugiés, mais à celui des malades!"
Willy Demeyer
Bourgmestre de Liège

Et qui dit rentrée scolaire, dit aussi transport en commun. Comme le faisait remarquer Lucie et Fanny, les bus liégeois sont bondés aux heures de pointe. Demeyer le constate aussi, chiffre à l'appui. "Avec près de 400.000 usagers par bus et par an, le TEC Liège-Verviers est le plus fréquenté de Wallonie. C'est quatre fois plus qu'à Namur. Ce qui signifie que la probabilité de contamination y est de 3,79, pour 1 à Namur..."

Si ce n'est par le pouvoir d'influence que lui donnent ses années de mandats politiques, le bourgmestre de Liège reconnaît une relative impuissance pour prendre des mesures à même de réduire la crise actuelle. "J'active tous les leviers dont je dispose, je contacte. Ce que je peux faire, je le fais!"

La Foire de Liège devrait être en cours. Mais cette année, tout est annulé. ©Debby Termonia

Hôpital de campagne

Le bourgmestre a, par exemple, sur son bureau, un arrêté de réquisition de l'ancien hôpital Saint-Joseph, rendu libre par le déménagement du CHC dans les nouveaux bâtiments du MontLégia, à l'entrée de Liège. Une réquisition au nez et à la barbe de Fedasil qui convoitait le lieu pour y loger des réfugiés. "L'heure n'est pas à l'accueil des réfugiés, mais à celui des malades!"

L'idée est d'y établir un véritable hôpital de campagne, avec l'aide logistique de l'armée pour sa mise en œuvre de manière à accroître la capacité en lits. Restera à trouver le personnel soignant qui accompagnera les patients. "Si les directeurs d'hôpitaux acceptent cette idée, je suppose que c'est parce qu'ils ont une solution sur ce point", estime Demeyer.

L'ardent maïeur pèsera également de tout son poids auprès des autorités du TEC pour accroître la capacité de transports dans sa ville. "Ça ne va pas du tout! il faut que cela bouge!"

"Le plus gros échec dans l'anticipation de cette deuxième vague, c'est de devoir de nouveau refuser du monde."
Julien Compère
Directeur général du CHU de Liège

"Je n'ai plus de lits!"

Quelle que soit la cause, la situation est là et il faut la gérer, constate le monde hospitalier avec un certain fatalisme. "Il ne faut pas se demander quand la situation sera critique. Elle est critique! Pour preuve, un hélicoptère a dû rebrousser chemin hier (mardi, NDLR), faute de trouver de la place ailleurs pour un transfert de malade", relate Olivier. Depuis lors, certains transferts de malades ont pu s'organiser notamment vers la Flandre. Demeyer évoque aussi les partenariats qui existent dans le cadre de l'Euregio Meuse-Rhin, avec Maastricht et Aix-la-Chapelle. "En Allemagne, notamment, les capacités d'accueil existent encore", affirme-t-il.

Julien Compère, le directeur général du CHU de Liège relit le message alarmiste d'un de ses collègues de la province. "Je n'ai plus de lits disponibles aujourd'hui, me disait-il y a quelques heures." Le CHU voit arriver cette crise depuis 15 jours déjà. "On a diminué l'activité chirurgicale de 20% il y a 15 jours, de 30% la semaine dernière. Aujourd'hui, on essaye de se limiter à l'urgent et à l'indispensable. Le plus gros échec dans l'anticipation de cette deuxième vague, c'est de devoir de nouveau refuser du monde", constate-t-il avec beaucoup d'amertume.

Pour une salle Covid que l'on ouvre, c'est 1,5 salle qui doit fermer ailleurs, calcule un médecin.

Concrètement, en temps normal, le CHU effectue quatre opérations cardiaques par semaine. Aujourd'hui, l'hôpital en est à deux. "Quand passera-t-on à une seule? Durant la première vague, nous avons eu 20% de diagnostics de cancer en moins. Ce sont autant de gens pris en charge plus tard et donc moins bien soignés..."

Tout en répondant à nos questions, Christelle Meuris jongle avec son agenda pour décommander des consultations, qui devront attendre. "C'est compliqué. Je ne veux pas que les gens se sentent abandonnés", regrette-t-elle.

Au CHU, on en est déjà à une dizaine d'unités Covid. Ce qui signifie qu'il faut mobiliser des ressources complémentaires. Depuis jeudi soir, les hôpitaux sont passés en phase 2 A, ce qui signifie que la capacité d'accueil consacrée aux patients Covid a encore dû être augmentée.

"Entre les deux vagues, on a appris à mieux réagir sur le plan opérationnel. Mais la gestion des ressources humaines est certainement un des nœuds du problème", reconnaît encore Meuris. Il faut "recruter" dans les autres services pour constituer des équipes aussi homogènes que possible. "Je ne suis pas inquiète pour la prise en charge à très court terme. Mais pour la suite..." Pour une salle Covid que l'on ouvre, c'est 1,5 salle qui doit fermer ailleurs, calcule un médecin.

L'idée d'un hôpital de campagne avancée par Willy Demeyer laisse donc un peu perplexe dans le monde médical. "On peut toujours mettre davantage de lits pour les patients Covid, ou les délocaliser à un autre endroit. Mais si on n'a pas le personnel, que faire de cet espace?", interroge Meuris. "J'en appelle à la réserve fédérale. Mais je sais qu'elle est inexistante", clame Philippe Olivier.

Toute aide est bienvenue, reconnaissent les médecins et gestionnaires. "Les infirmières ne poussent pas sur les arbres, mais toutes les tâches hospitalières ne doivent pas être effectuées par des infirmiers confirmés", avance Julien Guntz , chef de service des soins intensifs du CHC MontLégia. On cite notamment l'armée pour un support logistique, mais aussi les étudiants les plus avancés en médecine ou en infirmerie.

Pénurie et absentéisme

La pénurie de personnel médical, particulièrement infirmier, est structurelle, s'accordent les médecins de première ligne. À laquelle s'ajoute un absentéisme supplémentaire dû au personnel malade, en quarantaine ou en burn-out depuis l'effort de la première vague... Et comble de malchance, la formation en infirmerie passe de trois à quatre ans. La Haute école de la province de Liège, gros pourvoyeur de ressources qualifiées pour les hôpitaux de la région, ne livrera donc pas de promotion cette année...

Durant la première vague, les unités Covid avaient pu être renforcées parce que tout le reste de l'activité hospitalière était à l'arrêt. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. "On ne veut pas s'arrêter! Nous sommes donc obligés de fonctionner avec un staff minimum, de manière à assurer tous les services de la meilleure manière possible", assure Compère.

"Aujourd'hui, Liège est vue comme le nouveau Bergame, mais c'est une question d'heure pour que la situation soit la même partout", estime Philippe Olivier, directeur médical du CHC Montlegia. ©Debby Termonia

"Dans le cadre d'une catastrophe, l'hôpital est généralement la solution. Aujourd'hui, l'hôpital devient le problème, parce qu'il est engorgé."
Julien Compère
Directeur général du CHU de Liège

Les soins intensifs du Montlégia fonctionnent avec un cadre de 108 infirmiers et infirmières. Durant l'été, l'hôpital privé a pu engager une dizaine de personnes pour renforcer les équipes. "Mais cela a surtout servi à résorber le retard accumulé lors du premier confinement", fait remarquer Julien Guntz. Un cadre qui répond aux normes d'encadrement légales. Une infirmière pour trois lits en soins intensifs. "Mais c'est une norme qui a plus de 10 ans. Le travail des soins s'est alourdi, il est devenu plus complexe entre-temps. Et le soin des patients Covid est plus gourmand encore en terme de ressources", constate le chef de service des soins intensifs du CHC MontLégia.

Tenir jusqu'en mars

Les semaines à venir suscitent donc pas mal de craintes. "Clairement, on est parti pour une longue période", analyse Julien Guntz. Et de montrer un graphique prévisionnel. "Les mesures prises permettront au mieux d'amoindrir le pic et de raboter la crête de la crise. Mais la situation ne reviendra pas à la normale avant le mois de mars prochain, au mieux!"

Dans ces conditions, les hôpitaux mettent tout en œuvre pour protéger et soulager le personnel soignant. "Dans le cadre d'une catastrophe, l'hôpital est généralement la solution. Aujourd'hui, l'hôpital devient le problème, parce qu'il est engorgé et ne peut plus accueillir de patients, faute de bras", regrette Julien Compère, le directeur général du CHU Liège. "Que fera-t-on quand tous les hôpitaux seront saturés? Selon la progression actuelle, en décembre nous devrions accueillir 1.500 malades Covid. La capacité totale de l'hôpital est de 800 lits", constate Philippe Olivier, le directeur médical du MontLégia, pourtant flambant neuf.

"Nous avons moins de visibilité à long terme. Si ce n'est que ce sera plus long que la première fois."
Julien Guntz
Chef de service des soins intensifs du CHC Montlegia

Julien Compère, comme ses collègues des autres institutions liégeoises, sait qu'il peut compter sur un personnel fantastique. "Jusqu'ici, nous n'avons pas dû faire appel à la réquisition de personnel. Nous avons assez de volontaires. Mais demain..."

"Lors de la première vague, le personnel avait peur de venir travailler et nous prenions tous un luxe de précaution. C'est moins vrai aujourd'hui? Cela allège la procédure même si cela ne change rien à la lourdeur du travail", note pour sa part Gunte, le patron des soins intensifs du CHC MontLégia.

L'expérience de mars

"Sur la base de l'expérience vécue en mars dernier, on sait où l'on va, mais aujourd'hui on ne sait pas jusqu'où on ira", avoue Julien Guntz. La différence notable était qu'alors, le confinement généralisé donnait une perspective quasi certaine d'un ralentissement. Jusqu'ici, il n'est pas encore question d'une telle décision. "Nous avons donc moins de visibilité à long terme. Si ce n'est que ce sera plus long que la première fois. Il faudra tenir sur la distance", poursuit-il.

Le monde hospitalier peut compter sur sa cohésion et l'expérience acquise pour mieux aborder la crise. On cherche et on trouve les solutions ensemble, sur la base de nos acquis. Mais il faut faire attention au personnel infirmier. Il y a eu des effets d'annonce qui n'ont pas nécessairement été suivis d'effets. Le moral est touché", avertit le médecin-chef.

"Je ne réagis pas, je subis les gens qui ne respectent pas les mesures sanitaires. Cela traduit un problème plus général de cette société, basée sur l'égoïsme et l'immédiateté."
Julien Guntz

Pour l'instant, on tient le coup, résume-t-il en substance. Mais l'hôpital prend aussi les mesures pour soutenir au mieux son personnel. Des cellules de soutien psychologique ont été réactivées, tout comme des salles de détente et de repos ou la distribution de repas chaud à tout le personnel.

"On essaye d'écouter le personnel et de rester au plus près du cas par cas", affirme Guntz, qui se souvient d'un infirmier qui a dû loger dans un mobil-home devant chez lui durant la première phase pour préserver ses enfants atteints de mucoviscidose. Alors forcément, avec le surcroît de patients, les conditions de travail seront plus lourdes. Mis à rude épreuve, le personnel infirmier pourra moins bien faire son travail. "Mais il y a une limite psychologique autant que physique à la dégradation des conditions de travail."

Julien Guntz, qui se définit lui-même comme un brin misanthrope, revient sur l'attitude de Lucie et Fanny, nos étudiantes qui estiment que les mesures prises attaquent les jeunes. Il reçoit ce genre de réaction avec fatalisme: "Je ne réagis pas, je subis les gens qui ne respectent pas les mesures sanitaires. Cela traduit un problème plus général de cette société, basée sur l'égoïsme et l'immédiateté. Simplement, je n'ai pas de baguette magique, je fais ce que je peux avec ce que j'ai."

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