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Nethys, enquête en cours | Chute, curée et nettoyage

Retour sur quelques semaines tendues qui aboutiront à la nomination de Renaud Witmeur comme CEO. ©BELGA

Notre série en quatre volets nous replonge au cœur de l’affaire Nethys. Deuxième acte: de juillet à novembre 2019, les questions se précisent et la pression politique monte.

Juillet 2019. L’été est mitigé et brumeux à Liège. Ambiance studieuse, rue Louvrex, dans les locaux d’Enodia et Nethys. Le conseil d’administration d’Enodia se réunit cette fois-ci autour de Stéphane Moreau pour causer ingénierie interne... En l’occurrence, de Finanpart. Finanpart? C’est la structure détenue à 100% par Enodia… qui détient Nethys à 100%. Pour les détracteurs de Stéphane Moreau, le MR Fabian Culot en tête, mais il est loin d’être le seul, Finanpart, véritable coquille vide, n’est là que pour servir de chambre stérile entre Enodia et Nethys, histoire d’éviter que les administrateurs de l’intercommunale n’aillent trop fourrer leur nez dans les affaires du fleuron liégeois.

En février 2018, la commission d’enquête parlementaire avait expressément demandé à Enodia de supprimer purement et simplement Finanpart. Un an et cinq mois plus tard, ce n’est toujours pas fait. Devant le conseil d’administration, Pierre Meyers, président du CA de Nethys et Stéphane Moreau, son CEO, freinent des quatre fers, le premier menaçant d’une démission de tous les administrateurs de Nethys si Finanpart devait disparaître, pour des raisons de "contraintes juridiques". Fabian Culot, passablement énervé, dénonce un "chantage". Finalement, le conseil d’administration décide… de reporter le débat à la rentrée. Finanpart reste en place, encore.

18 juillet 2019. Toujours plus de pression politique.

Valérie De Bue, ministre (MR) des Pouvoirs locaux, n’avale pas l’écueil Finanpart. Dans un nouveau courrier à la sécheresse désertique, elle s’inquiète de la non-suppression de Finanpart, du passage en mode minoritaire dans VOO et de la persistance du conflit avec les Éditions de L’Avenir. Elle exige une triple réponse au 31 juillet. Mais cette réponse ne sera pas donnée: le quorum d’administrateurs d’Enodia ne sera pas atteint… Les administrateurs de Nethys s’achètent encore quelques semaines de répit.

11 septembre 2019. La lancinante rumeur d’un "management buy-out".

C’est la rentrée et certains administrateurs d’Enodia en ont assez de se faire mener par le bout du nez. Ils vont, malgré les demandes une nouvelle fois exprimées par Stéphane Moreau, décider à l’unanimité de supprimer Finanpart avant la fin de l’année. La suite du conseil d’administration est encore plus saignante, avec un courrier de l’administrateur Fabian Culot qui "vise, au regard de nombreuses interpellations et rumeurs de presse sur les opérations en cours, à (…) faire taire toute rumeur quant à un éventuel ‘management buy-out", c’est-à-dire un rachat d’activités par le top management de Nethys en toute discrétion.

Le top management "sera appelé à quitter Nethys et poursuivre leurs carrières respectives dans la sphère des activités privatisées".
Stéphane Moreau
CEO de Nethys, lors d'un CA d'Enodia

Stéphane Moreau lui répond en personne, précisant que les opérations sont confiées "à une task force dirigée par Pierre Meyers et Jacques Tison", dont il souligne tant "l’intégrité que le professionnalisme". Moreau juge également "tout à fait légitime" que le CA d’Enodia soit consulté pour un avis conforme sur ces opérations. Il précise enfin ses intentions pour l’avenir et dit que le top management "sera appelé à quitter Nethys et poursuivre leurs carrières respectives dans la sphère des activités privatisées". Voilà qui devait suffire. Mais Stéphane Moreau ne se doute peut-être pas que le bel édifice va s’écrouler seulement trois jours plus tard…

14 septembre 2019. Les ventes sont dévoilées, le CA d'Enodia en ébullition.

Chose assez rare pour le signaler, Pierre Meyers, ancien CFO d’Arcelor et président du conseil d'administration de Nethys, est présent à la réunion du conseil d’administration d’Enodia, ce 14 septembre. Entre ses mains, la gazette du jour. Avec ce titre, du Soir: "Pourquoi Nethys a vendu secrètement VOO en mai dernier". Le quotidien évoque l’offre liante conclue avec le fonds d’investissement Providence, juste avant les élections.

"La fuite vient d’une source très bien informée et Nethys fera tout ce qui est possible pour en rechercher l’auteur."
Pierre Meyers
Président du CA de Nethys, lors du CA d'Enodia

Pierre Meyers n’est pas seul présent à cette réunion décisive, ce jour-là. Stéphane Moreau est aussi présent. Tout comme François Fornieri, ou encore Bernard Serin, PDG de CMI (John Cockerill), co-investisseur et repreneur d’Elicio, en visio-conférence. C’est le signe que le moment est d’importance. Tout est aujourd’hui sur la table: le rachat de VOO par Providence, celui de Win par une nouvelle société de François Fornieri, celui d’Elicio par un consortium comprenant également Fornieri, la cession d’Integrale, tout est acquis, tout est signé, sans l’avis conforme, pourtant réclamé de longue date, de l’autorité que doit représenter Enodia.

 Pierre Meyers enrage: "La fuite vient d’une source très bien informée et Nethys fera tout ce qui est possible pour en rechercher l’auteur." Il l’assure: Nethys n’a "pas travaillé dans le secret, mais le respect des règles de confidentialité" et qu’il "ne peut être question de collusion entre McKinsey et le management de Nethys". Meyers poursuit en affirmant que les recommandations de la commission d’enquête parlementaire "ont quasiment toutes été mises en œuvre" et que "les rémunérations ont été mises en conformité avec le décret gouvernance". Point qui fera l’objet d’un important bémol quelques semaines plus tard. "L’intention du conseil d’administration de Nethys n’a jamais été de court-circuiter celui d’Enodia, mais ça aurait tué le deal", se défendra Meyers à l’issue de la réunion.

"L’intention du conseil d’administration de Nethys n’a jamais été de court-circuiter celui d’Enodia, mais ça aurait tué le deal."
Pierre Meyers
Président du CA de Nethys, lors d'un CA d'Enodia

Sont donc mises sur la table les ventes de VOO à Providence, de l’assureur Integrale et de Win et Elicio. Stéphane Moreau, le CEO, est lui aussi furieux. Il chiffre le prix de cette fuite à 100 millions d’euros, évoque les "effets sanctionnateurs immédiats sur les marchés financiers", craignant une "débâcle économique" générant "des troubles sociaux". Jacques Bughin, le patron de McKinsey Belgique, est présent et exige la totale confidentialité sur ce qu’il va dire, signature des administrateurs à l’appui. Si ces derniers s’engagent à ne pas divulguer les détails, ils ne paraissent pas pour autant, du moins ceux qui ne sont pas étiquetés PS, particulièrement impressionnés. Pour Muriel Gerkens (Ecolo), il est "inacceptable" d’entendre que des accords liants ont été émis sans demande d’avis conforme d’Enodia. Muriel Targnion, la présidente du CA d’Enodia, reste fidèle au management de Nethys et rappelle que les opérations ont été menées dans le cadre du mandat décerné par l’intercommunale à Nethys mi-2018.

"Les précautions de bonne gouvernance ont été respectées dans mon chef, dans le cadre du processus décisionnel intervenu."
François Fornieri
Patron de Mithra, lors du CA d'Enodia

Et François Fornieri dans tout ça? Le boss de la biotech à succès Mithra crie sa bonne foi et son attachement à "participer au développement économique en région liégeoise". Il évoque aussi des "sollicitations par le monde politique liégeois en vue de contribuer au maintien des 80 emplois de Win" au sein duquel "le management de Nethys" – à savoir Stéphane Moreau himself – "serait appelé à poursuivre sa carrière". Il persiste et signe: "les précautions de bonne gouvernance ont été respectées dans son chef, dans le cadre du processus décisionnel intervenu". Neuf jours plus tard, dans un entretien accordé à L'Echo, il a ces mots: "Quand je suis arrivé chez Nethys, on m’a demandé de sortir les actifs concurrentiels et de sortir Stéphane Moreau. Lui et le management vont s’en aller à la fin de l’année, sans indemnités. Soit dit en passant, avec indemnités, ça aurait coûté 25 millions d’euros."

Le CA d’Enodia, du moins sa présidente Muriel Targnion, publie un communiqué de presse à l'issue de la présentation, en soutien à l'équipe dirigeante de Nethys. "Les administrateurs d’Enodia ont pu comprendre pourquoi il y avait une confidentialité, et non pas un secret, car la volonté n’est pas de cacher, mais dans le monde des affaires, il y a des clauses de confidentialité et des risques financiers et donc économiques, et donc en termes d’emplois, importants, s’il y a des fuites", écrit-elle. Le "damage control" ne prendra pas. Le Parti socialiste en décidera autrement.

10 octobre 2019. La curée.

Muriel Targnion a la mine des mauvais jours. La bourgmestre de Verviers et présidente du conseil d’administration d’Enodia annonce, devant les administrateurs, son intention de démissionner "pour des raisons personnelles". Muriel Gerkens (Ecolo) la tacle sévèrement, l’accusant d’avoir agi "en dépit de l’intérêt général". La raison? Malgré la tenue d’un CA d’Enodia le 8 octobre, elle n’a pas prévenu celui-ci que la veille, le 7 octobre, tous les administrateurs de Nethys avaient été licenciés… avec d’importantes indemnités à la clé. Pire, elle avait refusé que soit mise à l’ordre du jour la question du licenciement du CA de Nethys.

Je veux "ramener la sérénité, de manière à ce que les CA de Nethys et Enodia puissent redéfinir à l’abri de toute pression médiatique et négative la vision stratégique du groupe".
Renaud Witmeur
Nouveau CEO (ad interim) de Nethys

Le 6 octobre, Pierre-Yves Dermagne, le nouveau ministre wallon (PS) des Pouvoirs locaux, avait annulé les ventes de VOO, Win et Elicio, engendrant le départ du CA de Nethys, désavoué par sa tutelle. Muriel Targnion garde cependant le soutien de certains administrateurs PS comme Laura Crapanzano qui souligne "le bilan positif" de Muriel Targnion et son "esprit d’ouverture et de synthèse". Une semaine plus tard, 18 octobre, après l’ouverture d’une instruction judiciaire sur les ventes de VOO, Win et Elicio, les enquêteurs de l’Office central de répression de la corruption mènent 21 perquisitions, dont celles au siège de Nethys, Enodia, ainsi qu’aux domiciles de François Fornieri, Stéphane Moreau ou Muriel Targnion. Lors de la perquisition rue Louvrex, les enquêteurs se saisissent des clés USB et de l’ordinateur de Bénédicte Bayer, directrice générale de l'intercommunale.

30 octobre 2019. Renaud Witmeur, nettoyeur.

Il y a un nouveau shérif dans la ville, il se nomme Renaud Witmeur. Avocat durant 10 ans, ancien chef de cabinet des ministres (PS) de l’Économie et des Affaires sociales, il est le nouveau CEO de Nethys. Son but, décrit-il devant le conseil d’administration d’Enodia: "Ramener la sérénité, de manière à ce que les CA de Nethys et Enodia puissent redéfinir à l’abri de toute pression médiatique et négative la vision stratégique du groupe." Il annonce le licenciement pour faute grave de Stéphane Moreau. Pendant ce temps, Laurent Levaux, CEO d’Aviapartner, devient président du conseil d’administration de Nethys en lieu et place de Pierre Meyers.

14 novembre 2019. "Je partage l'indignation des administrateurs".

C’est un Renaud Witmeur décidé à en découdre qui se présente face aux administrateurs d’Enodia. Et il ne vient pas les mains vides: il a sous le bras un rapport, encore confidentiel, qui révèle les décisions du comité de nomination et de rémunération de Nethys, datant de mai 2018 et 2019. Plus de 15 millions avaient ainsi été transférés au top management de la société, dont plus de la moitié au seul Stéphane Moreau. "Je partage l’indignation des administrateurs à l’égard de ces montants", souffle Witmeur devant le CA, tandis qu’il cherche le donneur d’ordre des versements, soupçonnant à voix haute le directeur financier Pol Heyse d’en être l’instigateur. À l’issue de la réunion, le conseil d'administration d’Enodia décide, à l’unanimité, de licencier Bénédicte Bayer pour faute grave.

Les réunions suivantes du conseil d’administration d’Enodia montrent l’importante reprise en main des actifs du groupe par le tandem Witmeur-Levaux. La justice, elle s’est mise en branle et s’attache à comprendre ce qui a poussé François Fornieri et Stéphane Moreau à pousser si loin leur alliance. C’est un nouvel acte qui se joue, dans le secret du cabinet du juge d’instruction liégeois Frédéric Frenay.

Rectificatif | Des précisions de Pol Heyse

Dans le cadre de la série d’articles consacrés notamment, du 3 au 6 août, à l’affaire Nethys, Pol Heyse, ancien directeur financier, tient à faire une série de remarques. Il précise ainsi que le mécanisme permettant les fameuses indemnités de rétention a bénéficié aux sept membres du comité de direction de Nethys, et pas aux seuls Stéphane Moreau, Bénédicte Bayer et Pol Heyse. Il indique aussi n’avoir pas participé aux réunions du comité de nomination et de rémunération ainsi que du conseil d’administration de Nethys qui ont accordé les indemnités de rétention. Il «conteste fermement» être l’instigateur du paiement des indemnités. Il réfute enfin le caractère «secret» eu compte ING dévoilé par le «rapport forensic» commandé par la nouvelle direction de Nethys à Deloitte. «L’ensemble des chiffres étaient d’ailleurs repris dans la comptabilité, identifiables et audités par le réviseur d’entreprise de Nethys», dit-il.

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