interview

Olivier de Wasseige et Jacques Crahay: "La crise rend encore plus évident le besoin de réformes en Wallonie"

Olivier de Wasseige (à gauche) et Jacques Crahay: "Oui, il faut gérer l'immédiat, mais il y a aussi les orientations à long terme." ©Tim Dirven

L’administrateur délégué et le président de l’Union wallonne des entreprises reviennent ensemble sur la crise du Covid-19. Et aussi sur la période compliquée qu'ils ont connue il y a un an.

"Les patrons savent qu’on ne peut plus continuer sur le modèle d’une croissance sans limite alors que les ressources sont limitées. Mais ils ne veulent pas en parler parce que cela met leur business à mal." Il y a un an, dans un entretien à L’Echo, Jacques Crahay bousculait comme jamais le patronat wallon. Les réactions ont déferlé. Le président de l’Union wallonne des entreprises (UWE) a été courageux, ont dit les uns. Irresponsable, ont dit les autres.

Un an et une pandémie plus tard, où en est l’UWE? Rendez-vous dans le bureau d’Olivier de Wasseige, administrateur délégué, en compagnie de Jacques Crahay.

Comment voyez-vous la suite de cette crise du coronavirus?

Jacques Crahay. C'est très difficile d'en parler de manière générale. Des secteurs sont fortement touchés, l'aéronautique par exemple, pour d'autres il y aura un effet retard. Pour l'événementiel par exemple, ce qui est perdu est perdu mais il y aura probablement deux fois plus de mariages l'an prochain! Bref, c'est très contrasté. Ce qui est sûr, c’est que cela va fortement transformer les entreprises. Chacune va réfléchir à ce qu'elle fait et se poser la question: comment mes clients vont-ils se comporter?

Olivier de Wasseige. Notre ressenti sur le terrain, c'est que ce n'est quand même pas ça. Il va y avoir un tassement du chiffre d'affaires. Dans certains secteurs, ça va dégager, parfois pendant des années. Dans l'aéronautique, le trou d'air sera jusqu'en 2023, 2024. Donc, ça ne va pas vite reprendre. Pour les grosses entreprises, ça ira mais il y a tous les sous-traitants qui en dépendent. 

Il faut se réinventer?

OdW. Oui mais cela ne va pas se faire en deux coups de cuiller à pot. On va avoir une vague de faillites, avec la fin du moratoire. Le nombre de PRJ explose, le chômage temporaire va se réduire, les licenciements et les procédures Renault vont se multiplier. On va avoir un automne et un hiver difficiles. Ce qu'il faut à présent, après les aides d’urgence déjà décidées, c'est aider les entreprises à rebondir.

"La relance passera par l'entreprise privée car c'est elle qui va recruter."
Olivier de Wasseige

Jacques Crahay, une crise comme celle-ci change-t-elle quelque chose à vos réflexions sur la transition?

JC. Ce qui est remarquable, c'est que tout le monde a subi cette crise et qu’elle a favorisé le questionnement chez beaucoup: patrons, employés, consommateurs,… De plus en plus de personnes sont conscientes que le monde change. Il y a des échéances en face de nous. Oui, il faut gérer le présent, l'immédiat, mais il y a aussi les orientations à long terme. C’est là qu'Olivier et moi sommes complémentaires.

"Si on veut décarboniser notre économie, plus on attend et plus on sera dans la contrainte."
Jacques Crahay

Ce qui m'anime le plus, c'est le problème de l'énergie. Cela ne fait pas la “Une” des journaux mais l'approvisionnement énergétique de l'Europe est un vrai problème alors qu'elle a peu de ressources propres. Avec la crise du Covid-19, on parle de rapatriement d'activités mais avec quelle énergie va-t-on produire? Pour moi, c'est le principal problème à un horizon de cinq ans. C'est fondamental pour l'activité économique européenne de demain. 

Sauf que tout le monde est braqué sur l'urgence: sauver l'activité, les emplois…

JC. Ce serait pourtant une erreur de ne pas s'intéresser à cette question dès maintenant. Si on veut décarboniser notre économie, plus on attend et plus on sera dans la contrainte. Je ne sais pas si les politiques en sont conscients. 

Quand on parle de réindustrialiser l'Europe, on parle d'investissements à long terme. Il faut se demander si on investit de manière intelligente, adaptée, notamment sur le plan énergétique. Autre dimension importante, les chaînes d'approvisionnement: comment s'approvisionner pour ne plus dépendre d'échanges transcontinentaux. C’est essentiel mais la Wallonie est très orientée vers l’exportation, ce qui implique de réfléchir avec tous nos voisins. Dans un secteur comme le mien, l'alimentaire, l'autonomie ne peut se concevoir que dans un rayon de 500 km. On est vite hors de Wallonie.

Jacques Crahay. ©Tim Dirven

Un des gros défauts de notre époque, c'est qu'on n'a pas le temps. On court comme des damnés pour essayer de résoudre les problèmes de court terme alors qu'on devrait consacrer beaucoup de temps à réfléchir à ce qui nous attend à long terme. Et ce, non seulement au niveau des politiques, des entreprises, des académiques ou des syndicats mais aussi entre ces différents piliers de la société. Il faut des connexions beaucoup plus fortes. Ne pas rester chacun dans sa tour et s'envoyer des scuds par médias interposés. Je ne parle pas de faire une grand-messe pour dire qu'on fait quelque chose. Je parle d'entretenir des contacts suffisamment réguliers pour être au courant de ce que les uns et les autres pensent, comment ils évoluent. Il faut dépasser les idéologies partisanes et les logiques de piliers. Nous aussi, les entreprises, nous devons dépasser notre posture traditionnelle. Pour cela, il faut du temps mais personne ne le prend. 

Comment fait-on alors?

JC. Voilà bien un enseignement de la crise du Covid: le temps, on peut le trouver. On en a récupéré, notamment parce qu'on se déplace moins. Utilisons-le mieux!

Au début de la crise, la relocalisation était sur toutes les lèvres. Y travaille-t-on vraiment aujourd'hui? 

OdW. Oui et il faut commencer par choisir les domaines dans lesquels on veut une réindustrialisation. Au début, les containers n'arrivant plus à nous, on a dit: il faut tout relocaliser chez nous. Mais la Wallonie n'est pas une île, elle doit rester ouverte sur l'étranger car elle ne peut pas tout faire toute seule. Entre tout et rien, la vérité est sans doute au milieu. N’oublions pas que réindustrialiser implique un coût de production plus important. Le client est-il prêt à payer plus? En la matière, il faut des décisions au moins au niveau européen, sinon ça ne marchera pas. Par ailleurs, ne perdons pas de vue les grands équilibres commerciaux: on veut réduire les importations lointaines, mais évitons de nous fermer certains marchés d'exportation. Si on n'achète plus rien à la Chine, la Chine nous achètera-t-elle encore quelque chose? 

"Si on n'achète plus rien à la Chine, la Chine nous achètera-t-elle encore quelque chose?"
Olivier de Wasseige

J’ajoute un dernier point: le citoyen va-t-il passer de la parole aux actes et accepter d'accueillir des industries près de chez lui? C'est déjà difficile aujourd'hui de trouver du terrain pour cela, il suffit de voir le nombre de recours introduits contre les projets existants. Il y a dix ans, tout bourgmestre était fier d'accueillir un zoning industriel dans sa commune, aujourd'hui beaucoup freinent des quatre fers. 

Vous n'y croyez pas trop, à cette réindustrialisation?

OdW. Il ne faut pas partir perdant. Il y a des secteurs où cela a du sens: dans la santé ou l'alimentaire, par exemple, on est probablement prêt à payer plus cher pour consommer local. Mais dans d’autres domaines, il faut veiller à rester compétitif. Ne fonçons pas tête baissée, réfléchissons avant d’agir. 

JC. C'est facile de dire ‘il faut réindustrialiser’ mais c’est une question très complexe. Une chaîne de valeurs, c'est un plat de spaghettis: vous tirez d’un côté et ça bouge de tous les côtés. De même que la globalisation ne s'est pas faite en un jour, la déglobalisation prendra du temps. 

"On ne va plus importer des produits agricoles d'un continent pour les transformer sur un autre et les vendre sur un troisième. Le Covid a montré que ces échanges étaient d'une vulnérabilité extrême."
Jacques Crahay

Dans l'alimentaire, oui, la chaîne logistique va considérablement se raccourcir. C'est évident: on ne va plus importer des produits agricoles d'un continent pour les transformer sur un autre et les vendre sur un troisième. Le Covid a montré que ces échanges étaient d'une vulnérabilité extrême. 

Si je prends le cas de mon entreprise (Cosucra, NDLR), nous sommes de gros consommateurs d'énergie fossile pour sécher des produits et les transporter loin. Si on veut réduire notre empreinte carbone, ça veut dire qu'on doit sécher moins et transporter moins loin. Notre rayon de chalandise est mondial aujourd’hui mais, d’ici dix ans, il va se réduire à 500 kilomètres. Nous ne produirons plus les mêmes produits, nous n'aurons plus les mêmes clients. Or, dix ans, c'est proche de nous.

L'agriculture elle-même change du tout au tout. Entre la volonté de supprimer de plus en plus de molécules de phytopharmacie et le changement climatique qui nous impose des sécheresses depuis trois ans, les lignes bougent à grande vitesse. C’est toute la chaîne alimentaire qui va évoluer, de l'approvisionnement à la vente en passant par la transformation. 

Le gouvernement wallon est-il conscient de ces enjeux? Est-il à l'impulsion?

OdW. Le gouvernement a eu le nez dans le guidon et on ne peut pas lui reprocher d'avoir été à 100% focalisé sur la crise. Pour ce qui est de l’aide aux entreprises, il a fait le job. S'il y a eu des bugs, comme sur le testing et le tracing, ils sont plutôt liés à l'inertie de notre système institutionnel complètement fou. Pour la suite, il faut un plan de redéploiement qui passe par des réformes structurelles importantes. La crise rend encore plus évident le besoin de réformes en Wallonie. 

"Pour la suite, il faut un plan de redéploiement qui passe par des réformes structurelles importantes."
Olivier de Wasseige

Quelles réformes?

On l’a dit, une réindustrialisation de la Wallonie s’impose. La part de l'industrie est de 14% dans le PIB wallon, alors que la moyenne européenne est à 20%. Il faut rattraper ce retard. J'espère que, maintenant, tout le monde en est bien conscient et qu'on va enfin faire les efforts nécessaires pour y arriver. 

Olivier de Wasseige. ©Tim Dirven

On a aussi besoin d'entreprises innovantes pour créer plus d'emploi. On est à 200.000 demandeurs d'emploi en Wallonie, on en prédit jusqu’à 50.000 en plus, ce qui veut dire qu'on retomberait au niveau de 2014. La relance passera par l'entreprise privée car c'est elle qui va recruter. 

Enfin, il y a l’immense chantier de la formation. Il faut plus d'adéquation entre l'offre et la demande. L’UWE a demandé que les gens mis au chômage pour force majeure soient formés pendant cette période d’inactivité. Ce n'était pas compliqué à mettre en oeuvre mais on n'a pas été suivis. On a toujours 29.000 emplois vacants en Wallonie sur une centaine de métiers en pénurie. Le Forem n'en forme toujours que 10.000 par an alors que 400.000 personnes passent par lui chaque année. On ne bouge pas assez en matière de formation.

La crise n’a-t-elle pas fait baisser l'engagement de collaborateurs?

JC. C'est vrai pour les jeunes diplômés, pour eux c’est compliqué. C’est beaucoup moins vrai pour ceux qui travaillent déjà. Ils se disent: J'ai de la chance d'avoir un job. Ils ont tendance à reconnaître l'importance de l'entreprise.

"On ne bouge pas assez en matière de formation."
Olivier de Wasseige

OdW. La crise a mis en avant la valeur travail. Pendant la crise, le mot d'ordre, même chez les délégués syndicaux, c’était: il faut tout faire pour que l'entreprise tienne le coup. Il y avait une forte conscience, chez tout le monde, du besoin de sauver les entreprises. Ce qui m'interpelle aujourd'hui, c'est que des demandeurs d'emploi ne cherchent pas plus un emploi. 

Il y a un an, Jacques Crahay, vous déclariez à L'Echo: “Notre modèle économique est dans l'impasse, il faut le changer.” Cela a créé des tensions au sein de l'UWE et notamment entre vous deux. Un an plus tard, où en êtes-vous?

JC. Cela été détonant mais on s'est expliqué. On a mis les choses à plat, on est vite sortis de la polémique pour rentrer dans une dynamique positive. Cela a été très bénéfique. Je ne dis pas ça pour ma gloriole, c'est autant à mettre au crédit d'Olivier qu'au mien. Ce fut peut-être une période dure mais elle nous a fait avancer. 

Pas de regrets?

JC. Certainement pas. Mais la question n'est pas de savoir si j'ai eu raison ou pas. La question qui compte, c'est: faut-il ouvrir la fenêtre pour regarder ce qui se passe en dehors de nos habitudes et de nos connaissances? La réponse est oui. J'ai peut-être joué le rôle de lanceur d'alerte. Il fallait remettre en cause des façons de fonctionner qui ne tiendront plus longtemps. Je prenais l'exemple de l'énergie il y a un moment. Le monde a des limites, une fois qu'on le comprend, on ne peut plus se comporter de la même façon. J’ai été frappé d’entendre de grands économistes nous dire: “On ne m'a jamais enseigné la notion de limite, je la découvre aujourd’hui.” 

"Le monde a des limites, une fois qu'on le comprend, on ne peut plus se comporter de la même façon."
Jacques Crahay

Olivier de Wasseige (à gauche) et Jacques Crahay. ©Tim Dirven

Et vous, Olivier de Wasseige, quel est votre avis avec le recul?

OdW. Il est illusoire de croire que tout le monde est aligné en permanence au sein d'une fédération. A fortiori dans une fédération de patrons: ce sont plutôt de fortes têtes qui n'ont pas peur des divergences.

Mais vous étiez très fâché de cette sortie de Jacques Crahay…

OdW. Disons que cela a donné à certains l'impression que les entreprises ne faisaient rien. Oui, cela a énervé des patrons. Parce que, non, les entreprises ne font pas rien, elles font au contraire beaucoup d'efforts. Je rappelle que le secteur industriel est celui qui a le plus diminué ses émissions de CO2: moins 40% depuis 20 ans, alors qu’elles ont augmenté dans le transport et qu’elles ont stagné dans le bâti. On ne doit pas se reposer pour autant, mais il faut quand même garder cette réalité en tête.

"On ne s'est pas assez attaqués à ce cliché 'entreprise = pollueur'."
Olivier de Wasseige

Ceci dit, cela nous a éveillés sur un point: on communique mal sur ce que fait le monde de l'entreprise. On ne s'est pas assez attaqués à ce cliché “entreprise = pollueur”. On a découplé la productivité et la croissance de la question énergétique et on doit le faire comprendre. Depuis le 1er septembre, il y a à l'UWE un conseiller à la responsabilité sociétale des entreprises. Avant, on s'en occupait quand on avait le temps. Aujourd'hui, c'est une matière aussi importante que l'emploi ou l'énergie. 

Mais ce n'est quand même pas qu'une question de communication?

OdW. Non, c'est d'abord une question de mentalité et c'est là que ça bouge. Trop souvent, on met l'entreprise dans une case: elle fait des profits, elle pollue. Si on considère la triple transition voulue par le gouvernement wallon (sociale, environnementale et économique), l'entreprise est concernée et active sur les trois niveaux: économique évidemment mais aussi social (en recrutant, en formant, etc. ) et environnemental puisque les solutions viennent des entreprises.  

L'UWE c'est aussi le syndicat des patrons avec des positions carrées: "Il faut moins de charges sociales, le gouvernement ne bouge pas assez, les syndicats doivent évoluer…"

OdW. Nous ne sommes pas qu’un lobby, nous devons aussi mettre en évidence l'entrepreneuriat wallon et l'entreprise. L'entreprise contribue à la société car elle génère de la valeur ajoutée qui permet de financer l'enseignement, les soins de santé, les infrastructures. Rien ne me fait plus mal que de voir des jeunes diplômés chercher directement du boulot à l'étranger, persuadés qu'ils ne trouveront jamais un job en Wallonie. Non! La Wallonie est une terre de talents, il y a plein de très belles boîtes, plein de très belles possibilités de carrière. On cite toujours les dix ou quinze plus grandes entreprises mais il y en a tant d'autres!

"Rien ne me fait plus mal que de voir des jeunes diplômés chercher directement du boulot à l'étranger, persuadés qu'ils ne trouveront jamais un job en Wallonie."
Olivier de Wasseige

Bref, Jacques Crahay a eu raison de taper dans la fourmilière?

OdW. Sur le fond, il y avait peut-être un juste milieu à trouver mais, oui, cela a été positif de susciter le débat. Sur la forme, je suis plus réservé. À l'Union wallonne, on a l'habitude que les communications se fassent quand elles ont été... validées.

"Je n'ai pas voulu reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit. C'était un message d'avertissement."
Jacques Crahay

JC. C'est la liberté du président. (sourire) Je n'ai pas voulu reprocher quoi que ce soit à qui que ce soit. C'était un message d'avertissement: le changement est bien plus profond qu’on ne le pense et ce qu'on a déjà fait ne suffit pas. 

OdW. En tout cas, ce n'était pas un combat de personnes. On a dit: ils ne s'entendent pas. Ce n'est pas la question. Simplement, moi je suis payé pour garder l'église au milieu du village et j'ai donc dû expliquer que la position de l'UWE n'était pas celle de Jacques. 

JC. Cela a permis d’accélérer les choses. La responsabilité sociétale des entreprises, il y a quelques années, c'était encore une forme de greenwashing. Mais le mouvement a pris de l'ampleur et du fond. Cela vient de l'approche "parties prenantes", qui repositionne l'entreprise dans la société et sur le fondamental: pourquoi une entreprise existe, que fait-elle, à quoi sert-elle?

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