Olivier de Wasseige (UWE): "Quand le chômage temporaire ne sera plus là, ça va saigner"

Olivier de Wasseige estime que l'appel à la grève des syndicats est un scandale. ©Tim Dirven

9.000 emplois wallons ont été perdus en 2020. Pour Olivier de Wasseige, l'administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises, le pire peut encore venir.

Douze mois après l'éclatement de la crise sanitaire, l'économie wallonne tourne toujours au ralenti. Mais pour Olivier de Wasseige, "les gouvernements ont fait le job". L'administrateur délégué de l'Union wallonne des entreprises appelle à ne pas relâcher l'effort.

Les phrases clés

"Le coût de licenciement va être un problème pour les entreprises."

"Get up Wallonia ne doit pas se limiter à quelques mesures à court terme."

"Il y a un décalage total entre les syndicats et l’ampleur de la crise."

"On a toujours un handicap salarial de l’ordre de 7 à 8% par rapport à nos voisins."

Un an de crise… Dans quel état d’esprit sont les entreprises aujourd’hui?

Cela reste compliqué. Les résultats de nos enquêtes montrent qu’on reste à 12% de pertes de chiffre d’affaires en Wallonie et 10% pour la Belgique. Les prévisions pour 2021 évoquent, elles, toujours une perte de 7% sur la Wallonie, et -5% sur 2022. C’est énorme. À cela s’ajoute une perte de confiance sur les exportations, sur les investissements, sur la trésorerie et la solvabilité et les menaces sur l’emploi. On en parle très peu de l’emploi! Trois mois après le début de la crise, nos projections parlaient d’une perte de 15.000 emplois en 2020. Les chiffres ne sont pas encore officiels, mais on termine avec une perte de 9.000 emplois. C’est moins catastrophique qu’imaginé, mais c’est parce qu’il y a des stabilisateurs économiques comme le chômage temporaire. Le jour où le chômage temporaire ne sera plus là, cela va saigner.

"Les entreprises ne sauront pas payer les 100% du salaire tout en faisant face à un carnet de commandes qui diminue de 7 à 8%."
Olivier de Wasseige
Administrateur délégué de l'UWE

La vague de licenciements serait devant nous?

Oui, parce que les entreprises ne sauront pas payer les 100% du salaire en reprenant les travailleurs après leur chômage tout en devant faire face à un carnet de commandes qui diminue de 7 à 8%. Croyez-vous par exemple que les traiteurs vont refaire une année 2022 comme en 2019? Jamais! Si on leur remet 100% de leur personnel à charge, ils ne tiendront pas. Il faudra, secteur par secteur, poursuivre le chômage temporaire tant que la crise économique n’est pas derrière nous. Mais il faut aussi renforcer les fonds de roulement des entreprises. Aujourd’hui, les entreprises ont épuisé leurs fonds de roulement pour produire 60 à 80% de leur chiffre d’affaires. Avec quoi ces entreprises vont-elles acheter les produits nécessaires pour la fabrication? On va arriver à un problème de liquidité qui va s’additionner au retour des travailleurs.

Mais au niveau des liquidités, les banques ont un rôle à jouer.

C’est dans leur logique. Elles ont plus à perdre en risque crédit que de sauver des entreprises. Mais il faudra aussi aller vers un renforcement de la solvabilité des entreprises. C’est d’ailleurs une mesure qui a été prise par la Région wallonne. Le coût de licenciement va d'ailleurs être un problème pour les entreprises. Ce coût est l’un des plus chers d’Europe. Je ne discute pas de l’aspect social, mais c’est colossal pour une entreprise. Devront-elles emprunter pour licencier?

Jusqu’ici, estimez-vous que les pouvoirs publics ont été au rendez-vous? On entend des secteurs comme l’horeca wallon ou bruxellois rouspéter, car le niveau d’aide est nettement plus important en Flandre.

La comparaison avec la Flandre est difficile et il ne faut pas s’en cacher. La Flandre est plus riche et a donc plus à distribuer. J’ai des patrons qui m’ont parlé de rapports de un à dix par rapport  à leurs concurrents flamands. Mais globalement, les gouvernements ont fait le job. Il ne faut cependant pas négliger la notion de chaîne de valeur dans les aides. Le gouvernement wallon l’a fait en soutenant le secteur B2B et les sous-traitants de l’horeca. Il faut avoir la même approche avec les fournisseurs B2B de secteurs industriels comme l’aéronautique. Une attention doit aussi être faite à l’égard des grandes entreprises pourvoyeuses d’énormément d’emplois.

"Aujourd’hui, il y a près de 120 plans en Wallonie. Il faut tout rassembler dans le plan Get up afin de mener des réformes et pas uniquement dépenser de l’argent."
Olivier de Wasseige
Administrateur délégué de l'UWE

Le gouvernement wallon travaille sur le plan de relance Get Up Wallonia. D’après ce qui remonte des groupes de travail, ce plan répond-il aux attentes?

Ce qui est sorti de ces groupes de travail a un potentiel. Au niveau de l’emploi, il a des mesures intéressantes, comme la réforme de l’insertion à l’emploi, la formation en alternance. Sur l’économie, le groupe de travail est sorti avec un classement de 15 priorités qui sont satisfaisantes. Ce fut plus compliqué au niveau du groupe de travail environnement. Là, l’UWE a émis des réserves. Il y avait des choses qui ne sont pas acceptables pour le monde des entreprises, comme le fait d’arriver à zéro carbone en 2030. Nous, on dit neutre en carbone, mais pas zéro carbone. C’est impossible en neuf ans d’être à zéro carbone.

La question est maintenant de voir comment ce potentiel sera converti? Êtes-vous inquiet de la traduction politique qui sera faite des projets rédigés par les experts?

Il y a un risque de resaupoudrage, comme ce qui s’est passé dans les fiches rentrées pour le plan de relance européen avec le métro à Charleroi ou le tram à Liège. Mais le principal risque par rapport au choix politique, c’est que l’on commence le plan par quelques quick wins qui vont rapidement donner des résultats visibles. Get up Wallonia ne doit pas se limiter à quelques mesures à court terme. Cela doit être un plan structurant de réformes qui changent la Wallonie. La gouvernance dans le pilotage de ce plan sera importante! Aujourd’hui, il y a près de 120 plans en Wallonie. Il faut tout rassembler dans le plan Get up afin de mener des réformes et pas uniquement dépenser de l’argent.  

"Cela ne sert à rien de commencer la rénovation du bâti si on n’a pas mis les conditions qui vont faire qu’on en tire un retour et un effet multiplicateur."
Olivier de Wasseige
Administrateur délégué de l'UWE

Comment changer de braquet?

Il faut réaliser un rétroplanning de tous les projets structurants afin de les commencer rapidement et ainsi empêcher les nouveaux ministres de revenir en arrière sous la prochaine législature. La réforme de la formation en alternance est par exemple une des clés pour la Wallonie. Si on va jusqu’au bout, on aura vraiment fait une réforme structurante. Mais quelle est la volonté politique de le faire? Il va falloir par exemple discuter avec Bruxelles sur des accords-cadres, car on ne va pas transférer l’enseignement d’un coup de la Fédération vers la Région.

L’autre exemple important concerne la rénovation du bâti, qui fait l’objet de nombreux projets au niveau du plan européen et de Get Up. Cela ne sert à rien de commencer la rénovation du bâti si on n’a pas mis les conditions qui vont faire qu’on en tire un retour et un effet multiplicateur qui soit supérieur à 1 (niveau de la dépense, NDLR). Il faut anticiper la formation avant de lancer les appels d’offres afin que les 6.000 emplois vacants du secteur de la construction soient remplis. Si on ne fait pas cela, ces contrats vont partir vers des firmes étrangères, ou vers des firmes belges mais peut-être pas avec des emplois locaux. Il faut en parallèle profiter de la rénovation du bâti pour créer une filière d’écoconstruction en Wallonie.

Pourquoi ne pas laisser les secteurs décider par eux-mêmes des niveaux d’augmentation plutôt que de leur dicter un cadre et une norme de 0,4%?

La norme est là pour être une guideline en termes de compétitivité. On ne peut pas la dépasser, mais on sait aussi qu’il y a toujours moyen d’augmenter les travailleurs via des formules parallèles comme des incentives. La grève du 29 mars, c’est un véritable scandale. On sort de la crise la plus importante qu’on ait eue depuis la deuxième guerre et on demande aux gens de faire grève pour qu’ils soient mieux payés? Il y a un décalage total entre les syndicats et l’ampleur de la crise.

"Après la crise, si les travailleurs estiment qu’ils n’ont pas été entendus, il sera toujours temps de revendiquer. Mais aujourd’hui, on met la charrue avant les bœufs."
Olivier de Wasseige
Administrateur délégué de l'UWE

Ce n’est pas que syndical. Le PS soutient à 200% la grève et donc la demande des travailleurs.

Je ne comprends pas ce soutien, sauf s’il s’agit d’un soutien politique face au PTB. Je suis allé retrouver une citation du bureau politique de la CGT (syndicat français, NDLR) du 6 décembre 1944. Elle appelait à "produire d’abord, revendiquer ensuite". La source de cette citation est l’institut des recherches marxistes. C’est frappant de se dire que la CGT disait cela après la guerre et de voir aujourd’hui autre chose. On a toujours un handicap salarial de l’ordre de 7 à 8% par rapport à nos voisins!

Le compromis serait de sortir de la crise, relancer la machine et ensuite revoir la norme salariale...

Après la crise, si les travailleurs estiment qu’ils n’ont pas été entendus dans les négociations, il sera toujours temps de revendiquer. Mais aujourd’hui, on met la charrue avant les bœufs. Prenez Liberty Steel à Liège. Les syndicats demandent à l’actionnaire de conserver l’emploi. Et en même temps, ils vont descendre dans la rue pour exiger une hausse salariale qui aura forcément un impact sur la compétitivité de l’entreprise. Il y a une contradiction dans le message syndical.

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