reportage

Peste porcine, une région mise sous cloche

©Anthony Dehez

La crise de la peste porcine paralyse toute activité forestière dans le Sud-Luxembourg. Une catastrophe pour cette région qui vit largement de cet or vert.

Etalle, village de Gaume entre France, Belgique et Luxembourg. Ni tout à fait l’un, ni tout à fait les autres. Calme et paisible bourgade de 5.800 habitants. Son nom est mis en avant depuis une petite quinzaine de jours par la découverte d’un cadavre de sanglier atteint de la peste porcine africaine dans les bois qui la séparent du village voisin de Buzenol.

Le cadavre avait été découvert par un chasseur, formé à l’identification d’animaux potentiellement malades. Immédiatement, il relaye sa découverte à l’agent local du Département Nature et Forêt du SPW (DNF). Hasard du calendrier, Jean-Louis François, agent responsable du triage d’Etalle, venait d’être formé, comme ses collègues, aux mesures à prendre en cas de peste porcine. "On n’a pas réfléchi plus longtemps, on a appliqué le protocole, sans même savoir ce qu’il en était. Puisqu’on a été formé et qu’on a le matériel, autant l’utiliser."

©Anthony Dehez

La dépouille est emballée dans une bâche avant d’être conduite à Liège au laboratoire d’analyse de la Faculté vétérinaire, le sol désinfecté à l’aide d’un puissant anti-virus et de la chaux. Le verdict de l’équipe du docteur Linden est sans appel: peste porcine africaine. La stupeur est d’autant plus grande que la Belgique ne semblait pas menacée par le virus. La souche la plus proche est à près de 1.000 kilomètres de nos frontières.

"Il ne me fallait pas ça. J’aurais pu être pensionné il y a un an déjà. Depuis 10 jours, ça n’arrête pas. J’aimerais bien passer la main et transmettre mon savoir à des plus jeunes, explique encore Jean-Louis François, visiblement touché par la crise qui frappe sa région, son secteur, ses bois. Je n’en dors plus. La nuit, je vois des sangliers au pied de mon lit."

Pour endiguer la propagation de la maladie, qui risque de toucher les élevages de porcs, les mesures sont radicales: la forêt est fermée purement et simplement sur près de 63.000 ha. C’est toute la pointe Sud de la Belgique qui est mise sous cloche. Une interdiction de toute activité en forêt qui vaut aussi bien pour la chasse, qui devait ouvrir le 1er octobre, que pour les exploitations forestières, et ce jusqu’au 15 octobre… au moins.

"Ne rien pouvoir faire, c’est difficile à vivre. Mais les mesures prises sont les bonnes et il faut passer par là pour en sortir."
Jean-Louis François
Agent de Département nature et Forêt

Catastrophe

"C’est une catastrophe", analyse simplement Henri Thiry, le bourgmestre d’Etalle. Même si de plus en plus, les environs deviennent les "cités dortoirs" de Luxembourg, la population reste assez largement agricole dans la commune, et l’activité économique tournée vers les champs et les bois. "Nous n’avons pas d’éleveurs de porcs dans le coin, c’est une chance", constate Henri Thiry. Mais à quelques kilomètres de là, dans la zone de confinement, un plus gros éleveur a dû euthanasier des centaines de porcelets qu’il ne parvenait plus à vendre.

"Le plus grave ici, ce sont les bois", affirme Henri Thiry. La décision de fermeture est tombée à la veille de la grande vente annuelle qui regroupe les communes d’Etalle, Messancy, Saint-Léger, Attert, Arlon et Aubange. "D’un commun accord, tout a été suspendu, avant même l’arrêté de fermeture", précise Thiry. Le report de cette vente de bois, c’est un manque à gagner évident pour la commune. "Cela représente environ 600.000 euros par an, plus 70.000 euros pour les baux de chasse, sur un budget global de 7 à 8 millions d’euros."

"Nous n’avons pas d’éleveurs de porcs dans le coin, c’est une chance."
Henri Thiry
bourgmestre d'Etalle

Ça, c’est pour la vente des arbres sur pied. En décembre, il y aura encore la vente de bois de chauffage aux particuliers. "Une bonne centaine de familles vont faire leur bois pour l’hiver, pour eux-mêmes, pour un voisin ou un parent plus âgé. C’est une activité sociale dans la région. Si la fermeture se prolonge, je ne sais pas comment les gens feront cet hiver", soupire le mayeur.

©Anthony Dehez

Thierry Dejana est exploitant forestier, basé à Sainte-Marie-sur-Semois, à quelques encablures d’Etalle. "Pour l’instant, c’est le fait accompli. On attend de voir après le 15 octobre. Mais d’ici là, c’est clair que les nuits seront mauvaises…" Depuis la fin août, l’exploitation forestière entre dans sa période de rush. C’est le moment d’abattre les fûts, de débarder pour une clientèle internationale. Les bois belges ont une qualité dont la réputation s’étend jusqu’en Asie. "Si les forêts restent fermées plus longtemps, cela va poser des problèmes. On a peut-être pour deux ou trois mois de travail en dehors de la zone de confinement mais après…", s’interroge Dejana qui craint franchement pour la survie de sa société.

"On a renégocié une série de contrats il y a quelques mois. Et maintenant, on doit livrer. Mais je ne peux pas trouver la même qualité ailleurs. Si la situation doit durer plus de 4 ou 5 mois, ce sera Tchernobyl!", poursuit le patron de la petite entreprise qui emploie 7 salariés et 3 bûcherons indépendants, quasi à temps plein. "On vient de 22 personnes, mais la concurrence est de plus en plus féroce. De gros acheteurs raflent tout, la France et l’Allemagne ont de très gros stocks. Mes employés sont jeunes, ils ont des crédits sur le dos…"

"Si la fermeture se prolonge, je ne sais pas comment les gens feront cet hiver."
Henri Thiry

L’urgence est d’autant plus grande que la sécheresse estivale a affaibli les résineux en proie au scolyte, un coléoptère qui se glisse sous l’écorce de l’arbre. "Les feuillus ne perdront pas de valeur d’ici à la reprise, mais les résineux crèvent sur pied!" s’alarme Thiry.

"Lors des grandes tempêtes des années 90, au moins, il y avait du boulot. Et la nature s’en est remise. Mais la nature s’en remet toujours, elle, constate, philosophe, Jean-Louis François. Ne rien pouvoir faire, c’est difficile à vivre. Mais les mesures prises sont les bonnes et il faut passer par là pour en sortir, martèle-t-il avec fermeté. Il faut maintenir les bois le plus tranquilles possible pour éviter la propagation."

Tranquillité

La tranquillité du bois passe évidemment aussi par l’interdiction de toute forme de chasse. Et faute de pouvoir se remettre à leur loisir début octobre, les chasseurs cherchent à se rendre utiles dans la gestion de la crise. Le ministre wallon de l’Agriculture René Collin avait souligné la bonne coordination entre tous les acteurs de la forêt dans les premières heures de la crise. Sur le terrain, Jean-Louis François abonde en son sens. "On n’est pas toujours d’accord sur tout avec les chasseurs, mais dans ce cas-ci, on va tous dans le même sens. Les gardes-chasses et les directeurs de battue ont en général une très grande connaissance des places où se tiennent les sangliers. Cela nous aidera à détecter les nouveaux cadavres."

Laurent est traqueur "professionnel". Non qu’il vive de cette activité de rabatteur de gibier, mais cette passion les occupe, lui, sa compagne et leurs huit chiens, une grosse quarantaine de jour par an. "Mon père était chasseur, mon grand-père garde-chasse, ça fait trente ans que je traque et que je chasse. Outre quelques jours en été, on garde tous nos jours de congé pour la saison de la chasse", explique ce travailleur de nuit, qui n’hésite pas parfois à partir directement à la chasse, dès son boulot terminé.

Bon an mal an, il se fait de la sorte quelque 2.000 euros sur la saison. "On n’en vit pas évidemment, mais cela permet de payer les soins des chiens. C’est surtout pour eux que je suis triste de cette situation. Ils sentent que la saison approche et l’excitation monte. Mais ça va être dur de leur faire comprendre que le bois est fermé…"

Tout au bout de la chaîne de la chasse, Gérald Enthoven vient de reprendre l’atelier de découpe du gibier Protin à Chiny. La crise tombe assez mal dans son business plan. "Heureusement, je ne dépends pas que de la Gaume pour m’approvisionner, mais il est clair que je vais devoir surveiller mes coûts et réduire sans doute le nombre de saisonnier à la découpe et au transport." Même s’il enregistre une progression naturelle des affaires et du gibier enlevé ailleurs, il craint tout de même un effet de défiance général qui pèserait sur la vente de la viande, même si le virus est totalement inoffensif pour l’homme.

En remontant dans son véhicule de service pour accompagner le vétérinaire au bois, Jean-Louis François lâche: "Si la crise devait durer trop longtemps, j’en aurais gros… Et je ne me fais pas trop d’illusions. C’est dommage, parce qu’on a tous bien travaillé pour avoir un beau pays."

Les chasseurs, cause de tous les maux?

Le monde de la chasse, par la voix du Saint-Hubert Club, l’association des chasseurs, a formulé une série de propositions pour prêter son concours à la gestion de la crise. Cela passe notamment par l’érection d’une clôture de confinement de 52 km de long autour d’une zone restreinte de 12.000 ha au lieu des 63.000 actuels. Une clôture qui longerait les nationales en triangle autour d’Etalle, à partir de l’autoroute E411, barrière "naturelle" pour le gibier. Autre proposition, renforcer la formation des chasseurs en matière de biosécurité pour seconder les agents de la DNF dans le travail de détection.

Ces propositions sont accueillies avec intérêt au cabinet Collin, qui tempère toutefois un trop grand empressement. "Il faut d’abord être absolument certain de la zone à clôturer. Si un seul animal malade est du mauvais côté de la barrière, tout serait à recommencer", estime également Henri Thiry, le bourgmestre d’Etalle.

Par ailleurs les critiques fusent, accusant la chasse d’être la source de tous les maux. Surnourrissage, densité trop élevée qui favoriserait les maladies, lâcher de gibier importé… "Ce sont toujours les mêmes rumeurs, constate Jean-Louis François, agent du département Nature et Forêt de la Région wallonne. Mais je n’y crois pas totalement. D’abord parce qu’il n’y a jamais eu de flagrants délits de ces fameux lâchers de sangliers. Quant à la densité, on n’est clairement pas dans la région la plus riche de Belgique. Ce qui ne nous empêche pas de choper cette crasse…", dit-il avec un bon sens bien gaumais.

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