Publicité
interview

Philippe Henry: "Il y a eu un manque de capacité de secours dans les moments critiques"

Le ministre wallon en charge notamment des Infrastructures a demandé un audit de la gestion des voies d'eau wallonnes. ©Valentin Bianchi

Philippe Henry, ministre écolo en charge des Infrastructures et des voies hydrauliques, défend son administration en attendant d'y voir plus clair dans la chronologie de la gestion des inondations.

La gravité est de mise au cabinet de Philippe Henry. Au moment de notre entretien, le gouvernement wallon n'a pas tout à fait encaissé le choc des inondations qui ont dévasté une partie de la Région.

Son visage se ferme encore à l'évocation de la remise en cause de la gestion du barrage d’Eupen. L’administration en charge des voies hydrauliques a-t-elle mal évalué les risques en vidant le réservoir avant le désastre? "Fake news", dit Philippe Henry qui dénonce d'emblée de fausses allégations accusant "injustement" le Service public de Wallonie (SPW). Il s’en explique. "On n’avait pas de prévisions à la hauteur de la catastrophe. Il est tombé sur 48 heures le double de la pluie la plus extrême sur 200 ans. On rentre dans une zone de prévisions inconnues. Si les services de l’administration qui gèrent les voies hydrauliques avaient su une semaine avant l’ampleur de la pluie et sa densité, il y aurait eu forcément d’autres initiatives prises. Mais c’était impossible à savoir."

"Même vide au départ, le barrage d'Eupen n’aurait pas empêché une catastrophe."

Pour se justifier et désamorcer la polémique, il va un cran plus loin en pointant les multiples alertes sur la pluviosité émises depuis le dimanche qui précéda les inondations. "Je peux comprendre ces personnes qui ont tout perdu. Elles sont dans une détresse absolue et elles ont peut-être l’impression que cela a été mal géré. Mais la réalité, c’est qu’on n’est pas du tout préparé à recevoir des pluies de cette ampleur-là. Il y a eu des alertes, mais ces alertes ne donnaient pas d’éléments longtemps en avance sur la quantité réelle de pluie qu’on a eu. Il est cependant trop tôt pour retracer toute la chronologie. Une analyse indépendante sur toute la gestion des voies hydrauliques va être demandée afin d’avoir une vue complète et rationnelle".

Et il répète que la Wallonie était prête à la crue. "Selon les calculs, toutes les précipitations en amont d’Eupen pouvaient être absorbées par le barrage. Mais vous ne savez pas lutter contre une pluie de cette intensité. Certains ont cru pertinent de pointer le barrage d’Eupen, mais la pluie qui vient en amont de ce barrage n’est qu’une petite partie de la quantité de l’eau. Le plus gros du flux d’eau est venu après Eupen. Même vide au départ, le barrage n’aurait pas empêché une catastrophe."

D’après lui, le travail de ses services d’hydrologie a même permis d’éviter le pire sur certaines zones comme à Liège: "Il n’y a pas eu d’inondation de Liège ou en aval de Liège, notamment grâce à des détournements de l’eau au niveau de certaines écluses."

Sur l'alerte du mercredi

Si le temps des réponses viendra au fil des éléments fournis par le SPW et ses services en hydrologie, il faudra probablement se pencher sur cette autre question, plus interpellante, autour du temps qui s’est écoulé entre les alertes de mercredi matin et les premières évacuations en début d’après-midi. Une zone d’ombre que le ministre n'est pas en mesure d'éclairer.

"Les scientifiques le disent depuis longtemps: le dérèglement climatique est inéluctable. Il se concrétise déjà chez nous."

"Le mercredi à 6h04, l’alerte rouge a été transmise au centre de crise régional. Cette alerte implique des évacuations. Mais pour le temps qui s’est écoulé entre le moment où l’alerte a été donnée et les premières évacuations, je n’ai pas d’explication. C’est du ressort des centres de crise. Je peux simplement redire que les alertes ont été signifiées. On doit reconnaître qu’il y a eu clairement un manque de capacité de secours dans les moments critiques. Les bourgmestres se sont retrouvés sans communication, sans matériel. C’était pourtant une crise qui dépassait totalement la capacité d’intervention d’une commune. Ce sont toutes les leçons de la gestion de cette catastrophe qui vont devoir être réévaluées."

Tout en reconnaissant que c’est la première fois que la Wallonie doit faire face à un tel événement, il pose ce constat : "Dans les 24h les plus compliquées, il n’y a pas eu suffisamment de services de secours sur place. Je l’ai constaté sur le terrain. Toute la population s’est retrouvée fort seule." Or, pour le ministre, cette absence sur le terrain ne vient pas d’un manque d’évaluation de l’ampleur de la catastrophe.

"L’alerte rouge était claire depuis le mercredi matin. Nous avons sans doute un problème dans la gestion des secours et dans la gestion des crises d’une ampleur pareille. Il y a clairement un déficit constaté d’intervention sur le terrain. Mais je ne veux pas tirer des conclusions hâtives parce que ce sont des compétences que je ne gère pas."

"Il ne faut cependant pas se voiler la face. Nous sommes face à un chantier colossal pour la Wallonie."

Si le temps des réponses devra venir rapidement, Philippe Henry pense déjà à l’après catastrophe avec une Wallonie qui devra se reconstruire en tenant compte de cette nouvelle menace. "C’est une évidence. Il faudra à l’avenir adapter certaines infrastructures face aux événements qui vont se reproduire à l’avenir. Les scientifiques le disent depuis longtemps: le dérèglement climatique est inéluctable. Il se concrétise déjà chez nous. La fréquence des épisodes extrêmes comme des inondations, des pics de chaleur ou de sécheresse ou des pics de froid augmente bel et bien. On doit donc organiser notre aménagement sur le territoire, notre manière d’organiser l’habitat, les entreprises, l’agriculture… C’est ce qu’on appelle de l’adaptation. Nous sommes nous-mêmes dans une situation où désormais nous devons nous adapter au dérèglement climatique."

Limiter l'artificialisation des sols

Cette adaptation forcée passera, selon le ministre Ecolo, par "une évaluation globale de notre agriculture, de nos infrastructures, de nos forêts, de notre aménagement du territoire." Et il le dit sans détours: "Nous n’avons pas le choix. Le dérèglement climatique va changer les choses. Il va changer la biodiversité, il va changer la pluviosité, il va changer les épisodes de chaleur."

"Dire que tout l’habitat qui se trouve en zone inondable devra être déplacé, c’est juste pas possible, à moins de déplacer la moitié de l’habitat wallon."

Tous ces changements ne se feront évidemment pas en deux ou trois ans, mais Philippe Henry s’en remet déjà au plan de relance de la Wallonie. "Il est extrêmement ambitieux et va être pour partie réorienté vers la reconstruction de la Wallonie."

Sans pouvoir entrer dans les détails de cette nouvelle ère qui s’ouvre pour la Wallonie, Philippe Henry ébauche déjà certaines pistes concrètes. "En matière d’urbanisme, on doit limiter l’artificialisation des sols avec le stop béton. Ce stop béton est prévu en 2050 et il faut maintenant se donner une trajectoire pour y arriver. Avec le cataclysme que nous venons de connaître viendra la question de la reconstruction des habitations détruites. Où reconstruirons-nous ces milliers de logements? Ces logements doivent être bien localisés par rapport aux déplacements, aux services afin de ne pas multiplier notre consommation d’énergie et notre bétonisation du territoire. On doit aussi veiller à ce que ces logements soient peu énergivores et pas exposés à des situations que nous venons de connaître. On a toujours construit le long des vallées, on doit faire en sorte aujourd’hui que les zones les plus risquées ne soient plus bâties."

"La levée de nouveaux impôts est un paramètre possible. Dans l’équilibre général, nous devons tout envisager même si personne ne souhaite charger ni les entreprises, ni les citoyens."

Voilà pour la trajectoire à traduire dans les textes et décrets… Faut-il pour autant en conclure qu’un habitant qui a perdu sa maison le long de la Vesdre devra la reconstruire loin de l’eau? "On devra analyser les choses au cas par cas. Certaines zones d’habitat permanent situées dans des endroits inondables sont totalement détruits. Il n’est pas raisonnable de reconstruire ce type d’habitat à ces endroits-là. Mais de là à vous dire que tout l’habitat qui se trouve en zone possible d’inondation devra être déplacé, c’est juste pas possible, à moins de déplacer la moitié de l’habitat wallon. Les maisons qui ont été détruites seront donc soit reconstruites plus loin, soit reconstruites au même endroit en tenant compte des risques d’inondation. Il y a des solutions techniques comme les constructions sur pilotis. On doit vivre avec la capacité d’adaptation."

Outre la cruciale question de la localisation des nouveaux noyaux d’habitats, le ministre appelle à un questionnement profond sur les infrastructures ou dans l’agriculture. "Il y a un lien entre l’érosion des sols et les inondations. Les pratiques agricoles doivent évoluer. Un des enjeux est aussi celui du circuit court. Il faut arrêter d’échanger des marchandises sur des milliers de kilomètres. Dans la limitation du problème climatique, l’aviation ne doit pas être un vecteur central de développement. Mais pour cela, on a besoin d’une politique européenne et mondiale. Je peux personnellement regretter que la Wallonne ait par le passé misé sur les aéroports pour son développement, mais un aéroport comme Liège ne va pas tout changer. La solution, doit s’inscrire globalement."

"Le fédéral doit intervenir en matière de rail, de soutien aux CPAS. J’espère que la solidarité sera au rendez-vous."

Reste cette lancinante question: la Wallonie aura-t-elle les capacités financières d'absorber ce nouveau choc alors que son niveau d’endettement est au plus haut? "Les questions budgétaires seront évidemment au centre des attentions. Mais outre l’endettement, la levée de nouveaux impôts est un paramètre possible. Dans l’équilibre général, nous devons tout envisager même si personne ne souhaite charger ni les entreprises, ni les citoyens. Il faudra aussi avoir une discussion avec le fédéral sur la manière dont il va prendre ses responsabilités dans les conséquences de la catastrophe. Il doit intervenir en matière de rail, de soutien aux CPAS. J’espère que la solidarité sera au rendez-vous. Il y a aussi un espoir d’intervention de l’Europe dans la reconstruction. Il ne faut cependant pas se voiler la face. Nous sommes face à un chantier colossal pour la Wallonie. Nous devrons donc faire les bons choix. À l’intérieur des budgets pour la reconstruction ou la relance, nous allons devoir investir de manière cohérente avec cette nouvelle donne climatique et ses enjeux de long terme. Il n’est pas question de reconstruire à l’identique", martèle le ministre en pointant à titre d’exemple ce cas bien concret.

"Il ne faut pas qu’on réinstalle des chauffages au mazout dans toutes ces maisons détruites alors que l’objectif de la Wallonie est d’être décarbonée en 2050. Nous avions prévu dans le plan de relance une prime pour favoriser le changement vers des chaudières au pellet ou à l’électricité. L’idée est d’accélérer la mise en œuvre de cette prime de façon à encourager ce type de chauffage compatible avec les objectifs à long terme lors de la reconstruction."

Vingt ans de retard

Si Philippe Henry croit en la capacité de rebond du sud du pays, il admet que c’était  il y a 20 ans qu’il fallait réorienter fortement les investissements de la Wallonie au niveau de la circularité, du bas carbone, etc. "On est obligé d’agir très vite aujourd’hui. Ce qui va être crucial dans les prochains mois, c’est de trouver des réponses rapides qui ne soient pas des mauvaises réponses qui nous rembarquent dans des mauvais scénarios. Les constats sont partagés par mes partenaires politiques. Nous devons être dans une situation d’adaptation au dérèglement climatique en cours. Chaque décision prise par le gouvernement sera évaluée en amont sur son impact sur le climat ou l’emploi. Tout sera monitoré."

Et de conclure par une évidence: "Les investissements des particuliers et des pouvoirs publics doivent être les bons. Les entreprises savent que les objectifs européens vont vers la décarbonation en 2050. C’est un objectif plus important que la révolution industrielle qui va impliquer énormément de changements dans les processus de fabrication."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés