Pourquoi les biotechs fleurissent à Liège

©Anthony Dehez

Le développement des sociétés de biotechnologie et de technologie médicale s’est accéléré ces dernières années dans la région liégeoise où l'on compte aujourd'hui 82 sociétés actives dans les sciences du vivant. Il faut dire que de nouveaux outils ont été créés pour renforcer la tendance.

Début 2018, elles étaient déjà une septantaine. Aujourd’hui, elles sont douze de plus: la Province de Liège comptait à la mi-novembre quelque 82 sociétés actives dans les sciences du vivant, dont près d’un tiers ont moins de cinq ans et 70% moins de quinze ans, selon les derniers chiffres recensés par Noshaq (ex-Meusinvest), le fonds d’investissement public liégeois.

Il y a dix ans, il n’y avait à Liège que trois ou quatre sociétés qui développaient des médicaments. Maintenant, il y en a quinze!
Marc Foidart
COO de Noshaq

Le crash en plein vol d’Asit Biotech, qui a annoncé lundi des résultats négatifs en essai clinique de phase III pour son produit phare contre les allergies aux pollens, n’a en rien écorné l’optimisme de Marc Foidart, COO de Noshaq. Selon lui, Liège est engagée dans une tendance lourde depuis une douzaine d’années, à savoir un développement spectaculaire des sociétés biotechnologiques et de technologie médicale. Une mutation économique profonde et rapide, qui sera sans doute un jour comparée à l’essor de la sidérurgie et de la mécanique dans la région il y a près de 200 ans…

"Une perte sèche comme Asit est toujours difficile, surtout quand on ne s’y attend pas", estime Marc Foidart. Mais nous avons joué notre rôle de capital-risqueur en connaissance de cause par rapport à la stratégie de l’entreprise et au risque inhérent à ce type d’activité thérapeutique. C’est un secteur où nous savons que le risque est important, mais où la possibilité de créer de la valeur économique, des retombées en termes d’emplois et indirectes est la plus forte."

Des emplois et des investissements

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, fait-il valoir: "plus de 1.400 emplois ont été créés depuis 10 ans, ce qui porte le total à 2.617, fin 2018. Mais on voit que ce rythme s’accélère, avec 550 emplois créés entre 2015 et 2017 et 350 l’année suivante. Des emplois pérennes qui profitent beaucoup à des Liégeois, même si on sait que le prochain challenge sera la formation. Il y a dix ans, il n’y avait à Liège que trois ou quatre sociétés qui développaient des médicaments, dont Mithra. Maintenant, il y a en quinze!"

Autre indicateur qui ne trompe pas: les montants financiers investis dans le secteur. Quelque 196 millions d’euros ont été levés en 2018 dans la région. Si les chiffres de cette année n’ont pas encore été arrêtés, on sait que 2019 a été marquée par quelques belles opérations: 35 millions pour Imcyse (lutte contre le diabète), 28 millions pour EyeD Pharma (implants intra-oculaires), 8 millions pour KiOmed Pharma (arthrose du genou) et Osivax (vaccins contre la grippe), 7 millions pour CryoTherapeutics (artériosclérose)…

Le seul comité d’investissement de Noshaq a, depuis le début 2018 et jusqu’à présent, pris des décisions pour des financements dans le secteur des sciences du vivant – equity et prêts – pour 73 millions d’euros, dont 33 millions depuis 2019. À titre de comparaison, il y a une décennie, 8 millions d’euros étaient investis annuellement par Meusinvest, tous secteurs confondus.

Un succès qui ne doit rien au hasard

On parle souvent d’eldorado pour le secteur des sciences du vivant en Wallonie. Mais l’image est partiellement tronquée. Car la multiplication des bonnes nouvelles ces dernières années dans ce secteur ne doit rien au hasard. Elle est le fruit d’une stratégie mise en place à l’échelle de la Wallonie et améliorée à Liège.

Si on part du constat que les biotechs vont là ou il y a de l’argent, on doit se mettre dans des réseaux financiers.
Marc Foidart

"L’écosystème wallon dispose d’avantages décisifs avec la DG06, les modes de financement non dilutifs et le pôle Biowin", poursuit Marc Foidart. C’est clairement ce qu’on vend aux investisseurs étrangers et les fonds d’investissement comprennent cela très vite. Si vous êtes une biotech en phase de démarrage et que vous avez 45 à 50% de prêts qui sont non-dilutifs, et qu’en plus les outils d’investissement wallons – Noshaq dans notre cas –, vont encore faire 15 ou 20%, c’est incomparable. Quand on peut avoir du non-dilutif à ce stade, c’est le Graal! Il n’y a pas cela en France, en Flandre ou dans l’Ouest de l’Allemagne. Il ne faut pas se mentir: dans la biotech, c’est la première chose qui attire les sociétés, qui vont là où il y a de l’argent".

Un dispositif financier sophistiqué

Ces dernières années, le dispositif financier s’est affiné et est devenu plus sophistiqué. Noshaq continue à prendre des participations directes, mais créée également des fonds majoritairement privés logés en son sein, comme Epimède ou plus récemment White Fund, dédié aux technologies médicales. Noshaq prend, d’autre part, des participations gérées ailleurs, mais spécifiques aux sciences du vivant.

"Ces fonds privés, comme Fund +, Capricorn ou encore la Fondation Fournier-Majoie, ne sont pas en conflit avec nous. Ce sont des acteurs complémentaires, selon Marc Foidart. "L’idée est d’avoir un effet levier, mais aussi une diversification du risque, puisque tous ces fonds ont fait leur preuve depuis des années. Il y a aussi un effet réseautage. Si on part du constat que les biotechs vont là ou il y a de l’argent, on doit se mettre dans des réseaux financiers."

Une solide expertise grâce à l'ULiège et au CHU

Liège et la Wallonie, ce n’est pas Boston, Munich ou Lyon.
Marc Foidart

Bien qu’il soit nécessaire, ce critère financier n’est à lui seul pas suffisant. Après, il y a l’accès à l’expertise scientifique et aux infrastructures. Pour l’expertise, on retrouve le CHU de Liège et l’Université, ainsi que plusieurs outils qui en dépendent, comme le Giga, une structure originale de recherche fondamentale en étroite collaboration avec le monde de l’entreprise.

L’ULiège est derrière les spin-offs qui alimentent une partie du pipeline. À côté de ces sociétés endogènes, qui ont donné naissance à des Trasis, Synolyne et autres Phasya, Liège attire également des start-ups étrangères. Ces dernières années, la région a vu débarquer les biotechs françaises PDC*Line Pharma (immuno-oncologie) et BCI Pharma (thérapies ciblées), ainsi que les medtechs autrichienne Miracor et américaine Mitral Technologies (cardiologie interventionnelle). Elle a même réussi à attirer une start-up australienne, Clarity Pharmaceuticals.

"En tout, on crée 5 à 6 sociétés par an, dont 3 à 4 exogènes, qui arrivent avec des niveaux de maturités plus importants. Liège et la Wallonie, ce n’est pas Boston, Munich ou Lyon. On doit aussi faire de la région liégeoise un nid qui attire de la recherche d’excellence mise au point ailleurs et qui est valorisée chez nous. On doit faire venir des sociétés d’autres pays", observe encore Marc Foidart, qui souligne que "l’essentiel, dans le développement des sciences du vivant, réside dans la collaboration entre les écosystèmes wallons – Gosselies, Louvain-la-Neuve-Marche-Namur – pour ne pas reproduire des concurrences sous-régionales aussi inopportunes qu’inutiles."

Une coupole pour chapeauter l'écosystème liégeois

Pour simplifier la tâche de ces biotechs étrangères intéressées par Liège, les différents acteurs locaux se sont réunis au sein d’une coupole, B2H (pour Bridge to Health) qui joue à la fois le rôle de facilitateur et d’ensemblier.

B2H associe le CHU de Liège, un représentant de l’équipe rectorale, le doyen de la Faculté de médecine, le patron du Giga et Noshaq, Marc Foidart en étant l’administrateur délégué. Tous les décideurs locaux ont donc une seule stratégie et un seul message commun. Quand Noshaq prend une décision d’investissement, c’est en réalité l’écosystème qui est derrière. "B2H assure une visibilité à l’écosystème. Quand une société vient de l’étranger, il faut qu’elle n’ait qu’un seul interlocuteur pour trouver de l’argent, des expertises et de l’infrastructure" selon le COO de Noshaq.

Deux nouveau sites 

L’hébergement. Voilà le dernier atout qui peut faire pencher la balance. B2H s’apprête à faire changer de dimension les infrastructures allouées aux sciences du vivant, avec deux investissements majeurs qui vont multiplier les surfaces actuelles (10.000 m2) par… cinq. Un nouveau bâtiment de 30.000 m² va être construit sur le site de la nouvelle clinique du MontLégia. Il doit être livré dans un an et demi et sera alors le plus grand édifice pour les sciences du vivant en Wallonie. Situé sur l’autoroute de Bruxelles, non loin de l’aéroport, il abritera en priorité les start-ups étrangères qui ont opté pour liège.

Il sera suivi peu après d’un deuxième projet qui sera lui implanté sur le site du CHU au Sart-Tilman. Ce nouvel immeuble de 20.000 m² doit, quant à lui, servir d’incubateur pour les spin-offs et les sociétés de recherche qui ont besoin d’expertise.

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