interview

"Sans les invests, pas d'EVS ni de Mithra"

©Debby Termonia

Le 23 février dernier, Jean-Michel Javaux était reconduit à la présidence de Meusinvest. L'homme nous livre aujourd'hui sa vision d'avenir sur l'économie liégeoise et wallonne.

C’est un Jean-Michel Javaux affable que L’Echo a rencontré pour sa première interview depuis sa reconduction à la présidence de Meusinvest le 23 février dernier. En homme de communication qu’il est, il a laissé le temps aux temps avant de réagir suite à la polémique liée au renouvellement de son mandat d’administrateur sur le quota privé de l’actionnaire NEB (Nethys, Ethias, Belfius).

Comment se portent les activités de Meusinvest?

On est dans la poursuite des résultats impressionnants des dernières années. L’année dernière, on avait présenté 87,6 millions d’interventions (10 fois plus qu’en 2008). De 180 sociétés participées en 2008, on arrive aujourd’hui à 420. Aujourd’hui, Meusinvest a un réseau de 650 sociétés qui sont en lien entre elles. Cela nous pousse à dire qu’on est un peu l’épicentre, la colonne vertébrale du développement économique liégeois. Le montant global investi est quand même de 700 millions d’euros et on a estimé qu’avec l’effet de levier, cela représente une levée de 2,8 milliards. En termes d’emplois directs et indirects, on est à 25.000 emplois.

Le monde des start-ups est-il de plus en plus présent dans votre portefeuille?

À l’origine, on a été créé pour faire de la reconversion industrielle. Jusqu’en 2015, on a aidé une start-up. En 2017, on en a aidé 40. Par ailleurs, ces dernières années, Meusinvest investit aussi le développement immobilier. Outre un bâtiment à côté de notre siège dans le centre de Liège, il y a le projet Grand Poste. Pour moi, c’est le cœur du développement économique liégeois. Il y a une union sacrée autour de ce projet avec l’université. Sur 8.000 m2, ce bâtiment va être un lieu d’incubation et de rencontre pour les start-ups et va également accueillir la faculté de communication. Une microbrasserie sera présente aussi.

Dans le numérique, Meusinvest travaille avec d’autres acteurs comme Namurinvest, Nivelinvest. Le fait qu’il n’y ait plus de limites géographiques pour les invests ne crée-t-il pas une concurrence entre les acteurs publics?

Avec son plan numérique, le cabinet du ministre Jeholet veut justement éviter qu’il y ait un shopping entre outils du même type. Les coachs que nous avons ne sont pas limités à Liège. Certains viennent du Microsoft center de Mons par exemple. Tout ce travail en commun avec les autres acteurs vise aussi à casser ce qui était à un moment donné l’histoire de l’arrogance liégeoise, de l’omnipotence liégeoise. Si les invests parviennent à correctement travailler ensemble sans se faire concurrence et réussissent à lever plus de moyens financiers pour aider les entreprises à grandir, c’est réussi. Je pense par exemple que le fonds Wing (qui dépend de la SRIW, NDLR) doit pouvoir travailler avec LeanSquare.

La Wallonie doit maintenir toutes ces structures?

La SRIW, la Sogepa et les invests ont leur spécificité et arrivent à éviter la concurrence. Ce qui est compliqué, c’est le nombre d’outils d’animation économique sur le territoire.

La Sowalfin va voir prochainement son rôle clarifié. La coupole des invests devrait mutualiser certaines tâches…

On le fait déjà dans le milieu numérique. Il y a beaucoup d’échanges entre les responsables de participations et les experts. Mais les différents invests restent indispensables. Bruno Colmant évoquait la capacité des invests à utiliser de l’argent pour des besoins chirurgicaux.

Meusinvest est rentré au capital de Mithra en 1999. L’entreprise semble définitivement lancée. N’est-il pas temps pour Meusinvest de vendre?

De nombreux observateurs nous disent qu’il faut vendre. On a déjà revendu un peu de Mithra et pratiquement remboursé notre mise de départ. Mais c’est là toute la différence entre un fonds d’investissement privé et nous, nous ne devons pas avoir un retour sur investissement. À côté du cours de Bourse, ce qui est important c’est l’emploi. L’usine de Flémalle est remplie. Il faudrait pratiquement la doubler. Nous avons aussi besoin de belles histoires pour faire attraction. En région liégeoise, Mithra devient un porte-étendard. La différence avec la Flandre, c’est justement qu’on n’a pas assez de sociétés qui grandissent. Nous devons donc aider ces sociétés à grandir en les accompagnant. C’est notre mission. Sans les invests, une boîte comme EVS ou Mithra n’existerait pas. On prend des risques et c’est notre rôle.

N’est-ce pas un peu particulier en termes de gouvernance de posséder une participation dans Mithra et en même temps que la société Mithra est elle-même actionnaire de Meusinvest?

Je ne trouve pas. C’est historique. Cela vient de l’ouverture au privé. Le tout, ce n’est pas d’avoir des conflits d’intérêts. Les personnes concernées ne sont pas présentes quand les décisions concernant leurs entreprises sont prises. Mithra possède 4,1% du capital de Meusinvest. François Fornieri est surtout là pour nous aider dans le secteur pharma et biotech.

Meusinvest n’a pas vocation à rester sur le long terme dans les entreprises participées.

On n’a effectivement pas vocation à rester longtemps dans les entreprises. A priori, la logique est d’entrer dans le capital d’une société, faire des exits et aider d’autres entreprises à grandir. Mais on se rend compte que ce sont souvent les sociétés qui demandent pour qu’on reste.

Ces dernières années, Meusinvest s’est fortement "privatisé"…

Les moyens publics vont diminuer. Auparavant public, l’invest est de plus en plus privé. Chez Meusinvest, nous sommes déjà à 52% pour le privé et 48% pour le public. Outre CMI, Lampiris, le groupe Herstal, Mithra et les 4 banques, on trouve dans la part des actionnaires privés NEB (Nethys, Ethias, Belfius) alors que leur actionnariat est 100% public.

"Il n’y a pas eu de pas-de-porte ou de droit de cuissage."

À ce propos, vous avez été à nouveau désigné sur le quota NEB, ce n’est pas banal…

Oui j’ai un mandat NEB et non Nethys. Je pense que depuis le début il y a une union sacrée pour garder les mêmes personnes autour de la table pour poursuivre le travail entamé à Meusinvest. Mais il est vrai que pour le grand public, cela aurait été beaucoup plus lisible de dire que je restais comme administrateur indépendant ou bien sur le quota des administrateurs publics ou sur le quota d’un parti. Mais voilà il y avait un équilibre à respecter. Je rappelle aussi que dans l’ancien conseil d’administration, ce sont les syndicats qui siégeaient sur le quota NEB. Il n’y a pas eu de pas-de-porte ou de droit de cuissage. Je n’ai appris que la veille de la décision que j’étais repris sur le quota NEB.

Finalement vous n’aviez pas le choix?

Si, j’avais le choix de ne pas accepter. La vraie question à se poser est: Est-ce que cela en vaut la peine ou non? Ce ne sont pas les 1.489 euros bruts par mois avant rétrocession en tout cas qui on fait pencher la balance. Ce qui m’a décidé à continuer malgré la polémique, c’est la continuité, la passion. Je voulais poursuivre le travail chez Meusinvest et terminer l’application du cadre stratégique. On est au milieu du gué. Mais si à un moment donné, je suis plus un poids pour le développement de la structure que ce que je peux lui apporter, je suis prêt à me retirer directement.

Vous pensez quoi du nouveau décret gouvernance?

Je pense que le gouvernement a fait un gros décret généraliste mais qui s’adresse à des acteurs très différents, de l’intercommunale aux invests. Je pense que plutôt que de faire un gros décret fourre-tout, le gouvernement aurait dû faire un décret spécifique pour les intercommunales, un décret spécifique pour les invests, etc. Par exemple, à Meusinvest, c’est le conseil d’administration qui va redevenir le comité de crédit et le comité d’investissement pour éviter le reporting.

Vous craignez une paralysie dans un outil comme le vôtre?

On va s’adapter mais je crois qu’à l’usage il y aura des ajustements du décret. Il faudra de la souplesse et des dérogations. Je vais vous prendre un exemple concret. Une entreprise vient nous trouver la veille d’un conseil d’administration, ce sera trop court pour le lendemain. Donc cela veut dire que cette entreprise devra attendre minimum un mois. Si on ne peut faire que huit ou dix réunions par an alors que nos équipes nous demandent d’en faire plus pour répondre aux attentes des entreprises qui viennent toquer à notre porte, on risque finalement d’avoir un ralentissement de l’activité économique. Je ne pense pas que c’est le but poursuivi.

Finalement les sociétés participées doivent-elles répondre au décret gouvernance?

Il me semble que le gouvernement a indiqué que le décret ne descendrait pas au niveau des sociétés participées sauf s’il y a une participation à plus de 50%. Mais à Meusinvest, nous ne sommes jamais à 50% ou plus dans une société. Dans le cas contraire où le décret s’appliquerait aux sociétés dans lesquels un invest a une participation, je pense que c’est impraticable. Vous imaginez qu’on va dire à un chef d’entreprise anglais qui veut investir en Wallonie et pour lequel il sollicite une intervention de Meusinvest à hauteur de 5 pour cents: ‘Vous devez publier vos revenus et votre fiche fiscale sur le site du Parlement ou autre’. Je pense qu’on risque de perdre beaucoup d’investisseurs étrangers. Je ne pense pas que ce soit l’esprit du décret.

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