"Si on rate le redressement wallon, ce sera aussi la faute des entrepreneurs"

©Dieter Telemans

Ancien président de la FEB et capitaine d’industrie, Luc Vansteenkiste est mandaté par le gouvernement wallon depuis 2006 pour travailler au redressement de la Région.

En tant que président du jury des pôles de compétitivité, mais aussi conseiller pour le plan Marshall ou les fonds structurels, il se trouve au cœur du mécano. Optimiste, il reconnaît que le redressement prendra encore un peu de temps.

Il y a quelques mois, le jury des pôles de compétitivité que vous présidez a rendu au gouvernement wallon un rapport assez sévère. En gros, vous soulignez que cette politique ne crée pas assez d’emplois. C’est rude!

Express

"Si la Région wallonne décide de continuer les pôles, nous pourrions avoir un mouvement qui permette de créer 40.000 emplois d’ici 2025."

"On ne créera jamais quelque chose qui mène à une croissance d’emplois spectaculaire. Le chemin est long mais il est en route."

"Si on rate le redressement wallon, ce sera la faute de la Région wallonne mais aussi celle des entrepreneurs."

C’est un avertissement. On a voulu attirer l’attention du gouvernement sur un problème. En 2006, quand les pôles de compétitivité sont devenus opérationnels, les projets de recherche étaient nombreux et mûrs. Ils avaient une capacité de créer plus d’emplois et surtout rapidement. Aujourd’hui, les nouveaux projets que nous recevons débutent beaucoup plus en amont au niveau de la recherche. Il y a un facteur temps qui rend la création d’emplois plus longue et incertaine. Certains projets sont même à la limite de la rentabilité.

C’est un cri d’alarme que nous faisons au gouvernement. Il faut plus de projets d’investissements.

Nous recommandons également au gouvernement de faire évaluer les entreprises qui ne sont pas dans les pôles mais qui gravitent autour du système pour évaluer correctement les entreprises qui sont dans les pôles et les autres.

Jusqu’ici, combien d’emplois ont-ils été créés?

Les pôles ont créé près de 6.000 postes. Nous arriverons à 10.000 emplois quand l’ensemble des projets qui sont sur la table arriveront au bout.

Dix mille emplois, n’est-ce pas trop peu vu les sommes dépensées? Cette politique a déjà coûté près de 600 millions d’euros, dont deux tiers à charge des pouvoirs publics.

Le coût d’un emploi créé dans le cadre des pôles revient à 40.000 euros l’unité. C’est légèrement plus que le coût d’un chômeur (environ 35.000 euros par an) mais il ne faut pas oublier que ces travailleurs occupent des emplois de pointe. Au final, si un emploi peut tenir 7 ans, on aura fait une très bonne opération.

Mais avec 200.000 chômeurs, cette politique ne résoudra jamais tous les maux wallons.

"La meilleure chose aujourd’hui pour la Wallonie, c’est la provocation de certains Flamands."

Si on veut revenir au même niveau que la Flandre, il y a 100.000 chômeurs en trop en Wallonie. Les pôles ne vont effectivement pas résoudre tous les problèmes de la Wallonie et ne vont pas permettre à la Région de revenir à la hauteur de la Flandre, ni de résorber tout le chômage. Mais l’ambition est que ce mouvement crée une dynamique.

Comment le jury voit-il l’avenir des pôles?

Notre objectif aujourd’hui est de pousser les pôles dans un rôle plus vaste. Ils doivent jouer un rôle moteur dans la création d’emplois en Wallonie bien au-delà de leurs projets. Les pôles doivent structurer l’économie wallonne. Ils doivent aider les entreprises. Si nous arrivons à créer 10.000 emplois, cette politique aura démontré sa raison d’être. Et si la Région wallonne décide de continuer les pôles, nous pourrions avoir un mouvement qui permette de créer 40.000 emplois d’ici 2025.

Vous qui connaissez bien l’économie wallonne, quel est son état? La Wallonie va-t-elle mieux?

La Région wallonne a fait le choix de l’innovation et a misé sur des secteurs où elle peut développer une spécialité. Ce mouvement a fait bouger les choses. Aujourd’hui, la Wallonie fait un peu mieux que la Flandre. Bon, nous ne sommes pas à des croissances à deux chiffres, ce n’est pas spectaculaire, mais on gagne du terrain. Avant, on en perdait. La Wallonie va mieux, mais c’est lent!

Il faut être honnête. Dans la situation actuelle, je ne vois pas comment on pourrait redémarrer demain une nouvelle industrie sidérurgique en Région wallonne qui occupe 50.0000 emplois. Il faudrait créer une Silicon Valley automobile comme en Tchéquie malheureusement nous n’avons pas les mêmes coûts salariaux. On ne créera jamais quelque chose qui mène à une croissance d’emplois spectaculaire. Le chemin est long mais il est en route.

Quand la Wallonie pourra-t-elle faire jeu égal avec la Flandre? C’était l’objectif initial des pôles.

Je ne peux pas vous dire si cela arrivera. C’est possible de rattraper la Flandre mais cela va encore prendre du temps car la Flandre est aussi motivée pour faire mieux.

Ne faudrait-il pas arrêter de comparer toujours la Wallonie à la Flandre?

Il faut toujours une carotte pour se redresser. La meilleure chose pour la Wallonie aujourd’hui, c’est la provocation de certains Flamands. La Région wallonne a tellement d’atouts qu’elle n’a plus besoin de cette comparaison pour créer sa fierté. On ne peut cependant pas nier que la Flandre va mieux. Mais il faut arrêter de se lamenter sur son sort. La Wallonie n’arrivera jamais à récupérer tous les emplois perdus par le passé avec l’industrie de demain. Notre seul espoir est d’augmenter les emplois techniques et de haute qualité. Le plan Juncker est une chance pour la réindustrialisation européenne mais cette dernière risque de se faire en grande partie hors de la Belgique.

Le plein-emploi est-il possible?

Il y a des pénuries d’emplois comme dans l’informatique ou l’électronique. On n’arrive plus non plus à trouver des gens pour gérer les usines au niveau opérationnel. Les pôles ne vont pas tout résoudre à eux seuls, mais avec des politiques comme l’alternance emploi-formation et une amélioration de l’enseignement, on peut déjà faire beaucoup.

Quel rôle doit encore jouer le monde politique?

Ce n’est certainement pas à un gouvernement de décider de ce qu’on va créer mais il doit être là pour aider les entrepreneurs en créant un climat adéquat. La lourdeur administrative reste un frein. Le gouvernement doit impérativement s’atteler à simplifier l’accès à toutes les aides qui existent pour les entreprises. L’administration wallonne a cependant le mérite d’être plus proche des entrepreneurs que la Flandre.

Il faut aussi secouer les entrepreneurs…

Les industriels wallons doivent bouger. Le gouvernement a fait déjà pas mal de choses pour aider les entreprises. Elles doivent maintenant y aller. Si on rate le redressement en Wallonie, ce sera la faute de la Région wallonne mais aussi des entrepreneurs. Si un entrepreneur attend qu’on l’aide pour entreprendre, ce n’est pas un bon entrepreneur.

[Suivez François-Xavier Lefèvre sur Twitter en cliquant ici]

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