chronique

Wallonie, nostalgie quand tu nous tiens…

Une chronique de Thomas Dermine.

Dans le contexte préélectoral actuel, chaque parti y va de son commentaire sur l’état de la Wallonie. Certains versent dans un optimisme béat, d’autres dans un catastrophisme déplacé. Qu’en est-il vraiment? Cette question est capitale car, comme dans tout processus de rétablissement, établir un diagnostic partagé est une étape indispensable. Soulignons-le d’emblée, certaines choses vont mieux en Wallonie. C’est évident. Tous les jours, on le voit notamment dans les colonnes de ce journal, des projets positifs et des entreprises à succès émergent en Wallonie. Mais au niveau agrégé, la Wallonie accuse toujours un retard de l’ordre de 20% en termes de revenu disponible par rapport à la Flandre. La dynamique du plan Marshall, visionnaire à plusieurs égards, a permis d’enrayer le décrochage, mais pas encore de rattraper notre retard. Il faut se prémunir de tout fétichisme sur ces indicateurs économiques: cette différence n’est pas importante en soi. Elle le devient néanmoins si elle ne nous permet pas de garantir la soutenabilité de nos finances publiques et de notre modèle social dans un contexte à venir de responsabilisation financière accrue des régions.

À terme, s’il n’est pas comblé, ce décrochage sera inévitablement synonyme de réduction des opportunités d’émancipation pour les plus faibles, notamment pour les plus jeunes dont l’insertion sur le marché du travail connaît déjà des ratés inquiétants. On lit souvent dans la presse, notamment en Flandre, que le vrai frein à l’essor économique de la Wallonie serait un facteur culturel qui ne valorise pas l’effort, la réussite individuelle et l’entrepreneuriat. On connaissait le X-Factor, voici le W-Factor: un facteur culturel qui nous condamnerait, pauvres Wallons, à errer quelque part dans le ventre mou économique des régions européennes.

Personnellement, je ne crois pas en ce W-Factor. Il n’y a pas de fatalisme ou de déterminisme économique à avoir pour la Wallonie. Il suffit de regarder le contre-exemple de régions post-industrielles comme la Ruhr ou les Midlands anglais pour s’en persuader. Ce W-Factor, s’il existe, serait tout au plus un excès de nostalgie qui, selon moi, est le plus grand défaut des Wallons. La nostalgie, c’est vivre sur ses peurs. La nostalgie, c’est regretter hier, être déçu d’aujourd’hui et ne pas se réjouir de demain. La nostalgie, c’est vivre dans l’ombre d’un passé qu’on imagine glorieux, vivre dans un décor fait de terrils, qui nous rappelle tous les jours que nos ancêtres, eux, soulevaient des montagnes. La nostalgie, c’est se plaindre de son déclin mais ne pas parvenir à se réjouir de nos succès entrepreneuriaux et l’installation de groupes internationaux en Wallonie.

Il faut la combattre avec d’autant plus d’énergie qu’elle n’a pas lieu d’être car elle est basée sur une conception fondamentalement erronée de la nature cumulative de l’économie.

Il faut combattre cette nostalgie car elle agit comme un frein et nous empêche de nous projeter collectivement de façon confiante et urgente dans l’avenir. Il faut la combattre avec d’autant plus d’énergie qu’elle n’a pas lieu d’être car elle est basée sur une conception fondamentalement erronée de la nature cumulative de l’économie. C’est parce qu’on a eu le charbon et les mines en Wallonie qu’on a pu avoir la sidérurgie. C’est parce qu’on a eu la sidérurgie qu’on a pu avoir des fabrications métalliques. Et c’est parce qu’on a eu les fabrications métalliques qu’aujourd’hui encore on produit en Wallonie des trains, des satellites et probablement demain d’autres produits de pointe. Les mutations économiques sont cumulatives, il n’y a pas de rupture entre les cycles et entre les secteurs. Il n’y a donc pas de nostalgie à avoir car ce qui précède hier est précisément ce qui permet de construire demain. L’économie est une mer agitée. Dans la tempête, le rôle des pouvoirs publics n’est pas d’essayer de calmer la houle, mais d’anticiper le flot des vagues, d’accompagner les cycles et les mutations sectorielles. À cette fin, les meilleurs outils dont disposent les pouvoirs publics sont les leviers de la formation du capital humain, que ce soit à travers l’enseignement, la recherche et la formation professionnelle, y compris en alternance.

Les mutations économiques sont cumulatives, il n’y a pas de rupture entre les cycles et entre les secteurs. Il n’y a donc pas de nostalgie à avoir car ce qui précède hier est précisément ce qui permet de construire demain.

Ces leviers sont nos meilleures armes anti-nostalgie et sont essentiels face aux mutations du monde du travail, notamment la digitalisation et le besoin de nouvelles compétences pour faire face à la transition écologique. Pour reprendre un énoncé célèbre de John F. Kennedy: "Notre progrès en tant que nation (région) ne dépendra que de nos progrès en matière d’éducation." Face aux défis de notre époque, l’esprit humain est notre seule ressource fondamentale. À charge donc du prochain gouvernement wallon d’entamer une réflexion innovante et participative sur ces enjeux de la formation. Par exemple dans un plan Marshall dédié au capital humain. Ce ne sont pas les idées qui manquent et la probable régionalisation future va conférer aux régions des leviers supplémentaires. Il est cependant urgent d’agir pour ne pas laisser une génération sur le bord du chemin…

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