interview

Yvon Englert remet sa démission: "Tout ceci a servi à sauver des vies et continuera à en sauver"

Le temps n'est plus à la gestion de crise en Wallonie, mais à la réflexion à long terme, juge Yvon Englert. Le délégué général Covid-19 a donc remis sa démission ce lundi soir, avec le sentiment du devoir accompli.

Après six mois de gestion de crise, le délégué général Covid-19 pour la Wallonie a présenté sa démission. Mission accomplie et place au long terme, explique-t-il.

"Tout s'est passé tellement vite", résume Yvon Englert lorsqu'il se retourne sur ces six derniers mois. "À tel point que l'on en perd presque l'échelle du temps." Enfin, pas tout à fait, puisque le "monsieur covid" wallon se souvient que le tandem socialiste Elio Di Rupo / Christie Morreale est venu le chercher dans les derniers jours d'octobre, au plus fort de la deuxième vague. Quelques jours plus tard, début novembre, voilà l'ancien recteur de l'ULB qui endosse le costume de délégué général Covid-19 pour la Wallonie.

"La délégation générale n'existait pas. Il faut tout construire; j'arrive dans des bureaux vides. C'était une période d'une intensité exceptionnelle."
Yvon Englert
Délégué général Covid-19 pour la Wallonie

"À ce moment, tout le monde commence à comprendre que la vaccination constitue la seule véritable arme pour s'en sortir." Mais voilà, le fédéralisme à la belge est passé par là. "Les Régions ont hérité de la compétence de la vaccination à l'occasion de la sixième réforme de l'État, mais la Wallonie n'avait pas encore eu l'occasion de l'activer."

"Mouiller sa chemise"

Pourquoi lui? "Si on me l'a demandé, c'est que l'on a estimé que j'avais les qualités, ou compétences, requises. J'ai géré une grande institution, pas forcément facile. On m'a souvent dit qu'avoir été recteur de l'ULB constituait un bon entraînement pour encaisser les coups, s'agissant d'une université où l'on aime bien se montrer critique vis-à-vis de tout ce qui a trait au pouvoir. Je suis médecin, et je venais de partir à la retraite."

"J'ai toujours détesté la posture visant à tout critiquer sans mouiller sa chemise."
Yvon Englert

Ni une, ni deux, Yvon Englert accepte. "J'ai toujours détesté la posture visant à critiquer sans mouiller sa chemise." La délégation générale, cette structure de crise, est à monter de toutes pièces. "Il faut tout construire; j'arrive dans des bureaux vides. C'était une période d'une intensité exceptionnelle."

Début des hostilités le 5 janvier

Monter l'équipe, planifier la campagne, déterminer le nombre et la répartition des centres, assurer le suivi, la sécurité du transport des vaccins. "Pendant ce temps, nous luttions contre l'épidémie dans les maisons de repos." Alors que les plans initiaux tablaient sur un début de la vaccination pour mars, voilà que l'on annonce subitement que ce sera pour le 5 janvier. Et tandis que la vaccination des publics prioritaires débute, il faut faire sortir de terre les centres. Au four, au moulin, et à la lance d'incendie.

"De l'incrédulité des débuts, on a basculé dans l'impatience."
Yvon Englert

"Le tout sous une pression médiatique colossale. De l'incrédulité des débuts, où l'on nous prédisait que les gens n'allaient pas se faire vacciner, on a basculé dans l'impatience, où tout le monde se plaint que la campagne n'avance pas. Alors que nous avons toujours progressé au rythme des livraisons."

De la tornade à la transition

Les portes des centres de vaccination s'ouvrent à la mi-mars. "La date est symbolique, mais le sentiment est réel. Jusque-là, c'était une tornade permanente. It's part of the job! Mais là, une fois les centres opérationnels, les choses commencent à se stabiliser."

1,1
Million de Wallons ayant déjà reçu une première dose
Pour l'heure, environ 1,1 million de Wallons ont déjà reçu leur première dose.

La machine est en marche. "La semaine dernière, pour la première fois en Wallonie, nous avons effectué plus de 200.000 vaccinations hebdomadaires. En première dose, nous avons dépassé la moitié de l'objectif des 70% de la population majeure, et nous avons atteint le seuil de 80% de vaccinés parmi les plus de 65 ans, nécessaire au relâchement du 8 mai, dans les temps."

"La structure de vaccination est en place, les centres tournent et nous avons préparé la montée en puissance de juin."
Yvon Englert

Yvon Englert liste les réalisations, ce qui ressemble de plus en plus à un bilan. "La structure de vaccination est en place, les centres tournent et nous avons préparé la montée en puissance de juin, où nous devrons atteindre les 400.000 injections par semaine."

"Mission accomplie"

Nous y voilà. "Je peux dire: mission accomplie. Ce pour quoi on m'a demandé de me lancer dans cette aventure est mené à bon port, je pense que je peux quitter mon poste avec le sentiment du devoir accompli." Cela n'a pas traîné, puisque le geste a déjà accompagné la parole. La démission est tombée ce lundi soir. "Je remets mon mandat."

Pas que la Belgique soit sortie de la crise. Mais la campagne de vaccination wallonne est sur les rails. "L'idée, à présent, est de laisser la place à une gestion à plus long terme. Il faut songer à intégrer cette structure de crise dans le long terme, parce que ce virus constitue un risque avec lequel nous allons devoir vivre un certain temps."

"Pour cela, il faut sortir de la vision de crise."
Yvon Englert

Comment voit-il la transition? "Ce n'est pas à moi à la construire. Il faut la penser en articulation avec l'administration wallonne, en s'insérant dans une politique de santé publique. Et pour cela, il faut sortir de la vision de crise." Ce qui ne constitue guère sa mission, à lui. "Je ne cherchais pas ici un emploi sur le long terme, j'étais là pour aider à lutter contre une pandémie. Et là, je pense que c'est le bon moment pour passer la main."

Merci à l'équipe

C'est l'exercice qui veut cela. Avec les au revoir, viennent les remerciements. À l'équipe, occupant une dizaine de personnes. "Dont Lambert Stamatakis et Carole Absil, qui m'accompagnent depuis le début." À la dizaine d'autres conseillant la délégation générale. À l'administration, aux consultants de Roland Berger, embarqués fin décembre.

"Il s'agit d'une expérience empreinte d'énormément de violence, à tous les niveaux."
Yvon Englert

"Une équipe qui s'est démenée de manière incroyable. Les gens ne s'en rendent pas forcément compte, mais nous avons travaillé jour et nuit. Pendant des semaines, j'ai dormi de deux à trois heures par nuit, mangé en travaillant, pas pris un samedi ou un dimanche." Jusqu'à ce 15 mars, quand il a été possible de reprendre pied et de cesser de courir derrière les événements.

"Le cuir épais"

Une pandémie, c'est un terrain miné. Un virus qui met tout sens dessus dessous et vous projette au premier plan, sous le feu des critiques, parfois virulentes. "Il s'agit d'une expérience empreinte d'énormément de violence, à tous les niveaux. Certains ne mesurent pas la chance extraordinaire dont nous bénéficions de disposer de vaccins efficaces dans un délai aussi court. Il faut garder les yeux sur les objectifs et se blinder. C'est cela qui vous pousse, cette mission de santé publique, d'une importance extraordinaire dans la plus grave crise que l'on ait connue depuis la guerre."

"Bien sûr, nous avons commis des erreurs, et il y a certaines choses que l'on aurait pu faire différemment."
Yvon Englert

Garder le cap, cela ne veut pas dire ne pas se remettre en cause. "Bien sûr, nous avons commis des erreurs, et il y a certaines choses que l'on aurait pu faire différemment." Quoi, par exemple? "Si nous avions pu mettre les centres en place plus rapidement, nous aurions gagné en efficacité." Reste à savoir si c'était jouable, avec une ligne du temps si compressée.

Sauf que des centres de vaccination, il ne fallait pas être grand sorcier pour se douter qu'il en faudrait un jour, pour contrer une épidémie. Pourquoi avoir attendu la fin 2020 pour planifier le tout? "Cette question-là, ce n'est pas à moi qu'il faut la poser. Je suis arrivé en novembre et depuis le premier jour, j'y travaille. Bien sûr, il y aura de nombreuses leçons à tirer de tout ceci. Il faudra prendre de la hauteur, mais nous n'en sommes pas encore là. C'est trop tôt pour se lancer là-dedans; il faut rester dans l'effort. Une chose est sûre: tout ceci a servi à sauver des vies et continuera à en sauver."

"Cela continue à monter"

L'effort, pour l'heure, c'est notamment de vaincre l'hésitation vaccinale. Ou comment mobiliser des gens pour qui la protection offerte par le vaccin ne résonne pas comme une évidence, "puisque pour eux, tout va bien, et qu'il est parfois plus facile d'espérer ne pas tomber malade".

"Parmi le public que nous avons fini de convoquer, nous avons encore, tous les jours, des gens qui s'inscrivent."
Yvon Englert

Cela étant, même si la Wallonie enregistre des scores inférieurs à la Flandre dans les classes d'âge déjà traversées, Yvon Englert ne désespère pas pour autant. "Parmi le public que nous avons fini de convoquer, nous avons, tous les jours, des gens qui s'inscrivent. Toutes les semaines, des milliers de personnes de plus de 65 ans. Cela continue à monter. Et même si un écart subsistera avec la Flandre, en bout de course, il sera peut-être moins important que ce que l'on pense."

Une dernière, pour la route. Une fois cette mission trépidante achevée, que fera-t-il, celui qui venait de partir à la pension, avant d'être happé par le virus? "Je vais mettre un peu d'ordre dans tout ce qui n'a pas bougé depuis six mois." Mais avant tout, lever le pied. "Je n'ai plus vingt ans." Après, on verra. "Je n'ai pas de plan."

Les phrases-clés

  • "Je peux dire: mission accomplie. Je pense que je peux quitter mon poste avec le sentiment du devoir accompli."
  • "Pendant des semaines, j'ai dormi de deux à trois heures par nuit, mangé en travaillant, pas pris un samedi ou un dimanche."
  • C'est cela qui vous pousse, cette mission de santé publique, d'une importance extraordinaire dans la plus grave crise que l'on ait connue depuis la guerre.

CV express

  • 1980: docteur en médecine.
  • 1996-2013: membre du Comité consultatif de bioéthique de Belgique, qu'il préside à deux reprises.
  • 2003-2016: chef du service de gynécologie-obstétrique de l'hôpital Erasme.
  • 2011-2015: doyen de la Faculté de médecine de l'ULB.
  • 2016-2020: recteur de l'ULB.
  • Novembre 2020-mai 2021: délégué général Covid-19 pour la Wallonie.

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