"Démanteler l'euro serait une folie aux coûts économiques incalculables"

Patrick Artus ©Sofie Van Hoof

Patrick Artus est l’économiste en chef de la banque française Natixis. Dans le livre qu’il cosigne avec la journaliste Marie-Paule Virard, il dresse un tableau sombre de l’économie du Vieux Continent. "L’Europe n’a jamais été aussi près de se disloquer, victime de l’enchaînement de crises simultanées: Brexit, réfugiés, chômage, appauvrissement de la classe moyenne, montée des populismes." Mais en même temps, il souligne qu’il n’y a pas moyen de faire marche arrière. Démanteler l’Europe et la zone euro aurait "un coût économique et social incalculable", prévient-il. Dès lors, nous n’avons pas le choix: il faut sortir de cette crise par le haut. Reste à voir comment.

Qu’est-ce qui ne va pas avec l’Union européenne?
La construction européenne comporte au moins cinq faiblesses. Un: l’absence de coordination des politiques économiques. Deux: le refus d’un fédéralisme pourtant nécessaire pour corriger les écarts de revenus entre les pays. Trois: la disparition de la mobilité du capital entre les pays de la zone euro pour assurer l’allocation de l’épargne vers les projets d’investissement les plus efficaces. Quatre: les ravages réalisés par le dogmatisme et la bureaucratie. Cinq, enfin: la défaillance du grand marché unique commercial et financier. Autant de défauts et de faiblesses qui rendent le statu quo intenable. Il ne suffira pas, cette fois, de bricoler des compromis, de désamorcer les contestations et de naviguer à vue comme on a toujours fait jusqu’ici.

Que risque-t-on à sortir de l’euro?
Ce serait une folie aux coûts économiques et sociaux incalculables. On risque à la fois de fragiliser l’économie et d’appauvrir les citoyens. La plupart des pays européens sont très endettés. Si un pays débiteur, comme la France, l’Espagne ou l’Italie, quitte l’euro, sa monnaie nationale se déprécie. Et comme sa dette extérieure est libellée en euros, la hausse de sa valeur en monnaie nationale le ruine ou contraint les emprunteurs du pays à faire défaut. Si par contre, il convertit sa dette extérieure dans sa monnaie nationale, il y a perte massive en capital pour les prêteurs des autres pays. Difficile, donc, de commencer une nouvelle vie monétaire en ruinant ses épargnants ou ses emprunteurs.

"Un budget commun pour la zone euro, c’est sympathique mais pas pragmatique."
Patrick Artus

Dans l’analyse des défauts de la monnaie unique, vous faites porter une lourde responsabilité à l’Allemagne.
Le problème de l’Allemagne est qu’elle pousse les autres pays à opérer des ajustements restrictifs sans elle-même affecter ses excédents à la mise en œuvre de politiques expansionnistes. C’est une des causes majeures de la destruction de la structure de croissance européenne. Il faut absolument passer à un ajustement symétrique. Malheureusement, les dernières déclarations allemandes ne vont pas dans ce sens. L’Allemagne a en effet annoncé son intention d’affecter ses excédents budgétaires au désendettement. Une telle approche condamne la zone euro.

Le discours proeuropéen d’Emmanuel Macron vous convainc-t-il?
Macron dit essentiellement deux choses. Il plaide pour un compromis avec les Allemands, basé sur un assainissement budgétaire et des réformes structurelles en France en échange d’une relance de la zone euro par des investissements allemands massifs. Je pense que c’est une bonne approche. Rien ne se réglera sans passer des accords entre les grands pays européens. Mais Macron plaide aussi pour une structure fédérale pour la zone euro, un budget commun, etc. C’est sympathique mais ce n’est pas pragmatique et ce n’est pas compatible avec les traités dans leur état actuel. Les Allemands ne seront jamais d’accord avec l’idée d’un budget européen prélevé sur 10% du PIB des Etats membres. Par contre, ils pourraient être intéressés par des avancées pragmatiques comme un Erasmus pour les formations techniques ou un système européen d’indemnisation du chômage. Les gens pourront ainsi constater que l’Europe est en mesure de leur apporter quelque chose.

©Sofie Van Hoof

Vous vous dites favorable à une Europe à géométrie variable.
Nous avons besoin d’une dose d’Europe à la carte. Pour redonner un nouvel élan au projet européen, l’UE doit mener à bien des projets concrets et visibles. Des pays peuvent décider d’avancer ensemble dans certains domaines, comme la défense, l’énergie, la recherche ou certains pans de la protection sociale. Ce qui permettrait de sortir de la paralysie engendrée par l’unanimité. On pourrait imaginer des groupes de pays qui coopèrent sur tel ou tel sujet spécifique dans le cadre de coopérations renforcées.

Que faire face à la crise qui couve à nouveau en Grèce? Faut-il laisser tomber sa dette ?
Le problème grec a été mal géré depuis le début. Aujourd’hui, les Grecs viennent nous emprunter de l’argent pour rembourser l’argent qu’ils nous doivent. C’est complètement absurde. Il vaudrait mieux annuler une grande partie de la dette de la Grèce et lui permettre d’investir dans la relance de son économie. Il n’est pas possible de demander au gouvernement grec de continuer à lever de nouveaux impôts sur une économie en récession. C’est une voie sans issue. Ensuite, il faut se demander ce qui pourrait générer de la croissance en Grèce. Quels sont les secteurs d’activité où la Grèce dispose d’un avantage comparatif? Un pays ne peut pas vivre que de son tourisme.

Comment voyez-vous l’économie britannique digérer le Brexit? Le quatrième trimestre 2016 s’est soldé par un PIB en nette progression.
C’est une illusion qui occulte la poussée de l’inflation. On attend 4% d’inflation en 2017. Fin 2016, on a assisté à un ralentissement de l’investissement et à une forte progression de la consommation des ménages. Pourquoi? Parce que les consommateurs britanniques ont vu l’inflation arriver et ont dès lors anticipé leurs achats, quitte à s’endetter. Le Brexit a fabriqué un boom de la consommation. L’inflation va manger le pouvoir d’achat des Anglais. Politiquement, le Brexit risque d’être de plus en plus mal perçu.

Les sorties de Trump contre l’Europe peuvent-elles aider les Européens à se fédérer?
Je crains plutôt l’inverse. Trump n’a pas caché son intention de négocier en bilatéral avec les Européens, que ce soit sur des questions commerciales, militaires ou autres. Même si les Etats membres n’ont pas le droit de négocier chacun séparément des arrangements commerciaux, la tentation sera là. Si on ne fait pas attention, cela risque de s’avérer totalement destructeur pour l’Europe. Trump fonctionne comme un agent immobilier: il veut conclure des deals. Les pays européens devront faire preuve d’une grande discipline pour ne pas entrer dans ce jeu-là.

©rv doc

"Euro, par ici la sortie?" de Patrick Artus et Marie-Paule Virard, éditions Fayard, 174 pages, 15 euros

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