L'Europe cherche son avenir industriel après le rejet de la fusion Alstom-Siemens

La politique de concurrence est nécessaire pour voir émerger une industrie efficace. ©Bloomberg

Lors du sommet européen de jeudi et vendredi, Paris et Berlin soumettront leur Stratégie pour l’industrie européenne. Le rejet de la fusion entre Alstom et Siemens les incite proposer de revoir le pouvoir de la Commission européenne en matière de concurrence.

La France et l’Allemagne n’ont pas digéré le rejet de la fusion entre les groupes ferroviaires Alstom et Siemens par la Commission européenne, le 6 février dernier. Les deux grands pays avaient l’intention de construire un champion du rail pour concurrencer le chinois CRRC, numéro un mondial du rail. Pour la commissaire européenne à la Concurrence, Margrethe Vestager, l’opération aurait nui aux entreprises européennes du secteur.

La riposte de Paris et Berlin ne s’est pas fait attendre. Fin février, les deux capitales signaient un plan pour une Stratégie européenne industrielle dont un des axes consiste à refondre la politique de la concurrence afin de faciliter l’émergence de champions européens. Ce plan reproche aussi à la Commission européenne un manque d’ambition dans sa politique industrielle. Il sera soumis aux chefs d’État ou de gouvernement lors d’un sommet européen, jeudi et vendredi à Bruxelles.

3.000 fusions
Ces dix dernières années, la Commission européenne a autorisé 3.000 fusions et en a interdit 9.

La Commission Juncker n’a pas l’intention de se laisser démonter. Un groupe de réflexion interne à l’exécutif européen, l’EPSC ("European political strategy center"), placé directement sous l’autorité de Jean-Claude Juncker, a publié ce lundi un rapport sur "La Politique industrielle de l’Union européenne après Alstom-Siemens".

L’EPSC invite les États de l’UE à revenir à l’essentiel. "L’attention doit se concentrer sur les vrais défis auxquels l’Europe est confrontée, plutôt que de perdre du temps et de l’énergie à trouver un bouc émissaire", explique l’EPSC. "La mise en œuvre des règles de la concurrence n’empêche pas de créer des champions européens", au contraire, "elle crée les conditions nécessaires pour voir émerger une industrie efficace et innovante".

Un chiffre casse les préjugés. Ces dix dernières années, la Commission européenne a autorisé 3.000 fusions et en a bloqué 9. Des opérations importantes ont été autorisées, comme la reprise d’Opel par Peugeot ou de SABMiller par InBev. Un relâchement des règles de la concurrence pourrait "plonger l’Europe dans une spirale négative d’inefficacité économique et d’arbitraire politique" où les grands États dicteraient leur loi aux petites économies, avertit l’EPSC.

Débloquer les marchés publics étrangers

Le rapport invite les Européens à trouver un équilibre entre "l’ouverture et la protection". Pour l’instant le marché européen est plutôt ouvert aux entreprises étrangères, alors que d’autres grands marchés, comme celui de la Chine, sont peu accessibles.

Les marchés publics européens représentent un montant de 2.400 milliards d’euros, le plus souvent accessibles aux entreprises étrangères.

La totalité des marchés publics dans le monde représente une valeur de 8.000 milliards d’euros. Mais seule la moitié de ces marchés est ouverte aux entreprises européennes, qui n’en retirent que dix milliards d’euros par an.

La cellule stratégique de la Commission invite les États européens à adopter cette année sa proposition d’"instrument international sur les marchés publics" exigeant des pays étrangers qu’ils ouvrent leurs marchés publics en échange d’un accès à l’Europe. Cet outil permettrait à la Commission d’enquêter chaque fois que les entreprises européennes se voient confrontées à des discriminations dans l’accès d’un marché hors de l’UE. L’exécutif européen inviterait ensuite cet État à remédier à cette situation.

Le rapport met aussi en évidence la faiblesse de l’Europe dans le secteur de l’électronique et la nécessité de se concentrer sur la recherche "sans perdre de temps". Dans ce droit fil, la Commission présente ce mardi un programme d’investissement dans le domaine de la défense, ciblé, entre autres, sur des projets en matière d’intelligence artificielle, de logiciels cryptés, de drones et de communication par satellite.

"on change les règles du jeu"

La Commission investit dans les start-ups

La Commission européenne accélère la mise en place du European Innovation Council (EIC), cette marque flambant neuve qui doit contribuer à remettre l’Europe sur la carte mondiale des technologies (disruptives). L’exécutif européen annonce débloquer 2 milliards d’euros pour les deux dernières années de la phase pilote, lancée en 2017. Mais il ne s’agira pas que de subventions, a souligné le Commissaire en charge, Carlos Moedas, lors d’une conférence de presse, lundi: "On change les règles du jeu." La Commission va pour la première fois mêler subventions et financement par prise de participation au sein des entreprises. La Commission se fera donc investisseuse pour permettre aux start-ups qui innovent de grandir. "On peut avoir un gain qui nous permet d’investir dans d’autres entreprises. C’est une prophétie autoréalisatrice d’investissement", selon Carlos Moedas. Ces investissements seront réalisés par une entité qui doit encore être créée avec la Banque européenne d’investissement (BEI) – la Commission prend exemple sur le modèle israélien. Il n’est pas question de décourager les investisseurs privés: la Commission n’investirait que dans des entreprises dont le profil de risque est considéré comme trop élevé pour attirer suffisamment de fonds privés. Pour sélectionner les "innovateurs" (des personnes plus que des projets, insiste Moedas), l’EIC engagera des gestionnaires de projets, chargés de repérer "le meilleur de ce qu’on fait en Europe, comme un radar". Cette nouvelle logique permettrait de mettre un emplâtre sur un marché européen des capitaux segmenté. Un chiffre pour illustrer le cloisonnement des investisseurs: l’an dernier, 31 milliards étaient investis dans le capital-risque aux États-Unis, pendant qu’il n’y en avait que 6 en Union européenne.

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