carte blanche

Nos économies ressemblent au tonneau des Danaïdes

Directeur de l’Observatoire de la finance à Genève et professeur d’économie à l’université de Fribourg (Suisse)

Pourquoi les liquidités ne restent pas dans l’économie réelle ? Parce que les perspectives de risque et de rendement y paraissent moins intéressantes que sur les marchés boursiers. Nos économies seraient donc comme un gigantesque tonneau des Danaïdes. Dans cette situation, pomper des liquidités ne sert à rien aussi longtemps que l’on n’a pas colmaté les brèches...

Nous y sommes, ou presque. Sauf déflagration, dans une semaine voire un mois, les cours boursiers seront revenus à leurs niveaux du mois de février, avant le choc de la pandémie.

Grosso modo, la capitalisation boursière aura donc perdu et ensuite retrouvé une bonne trentaine de trillions de dollars. Cette remontée des cours (dont les raisons économiques restent obscures) ne s’est pas faite que sur le papier. Pour que les cours montent il a fallu des vendeurs et des acheteurs qui procèdent aux transactions et paient les montants correspondants. La valeur approximative des transactions sur les marchés mondiaux durant les six derniers mois peut être estimée à plus de quarante trillions de dollars, soit un peu moins la moitié de la capitalisation boursière mondiale actuelle.

Dans une situation où les cours montent tendanciellement, comme c’est grosso modo le cas depuis avril, chaque nouvelle transaction se fait à un prix plus élevé que la précédente ce qui implique que l’acheteur injecte de l’argent frais pour la réaliser. Ainsi, la montée des cours a pour contrepartie une ponction de liquidités circulant dans le reste de l’économie.

A ce stade, le volume de cette ponction est difficile à quantifier puisqu’une partie des actions est revalorisée par la seule mécanique comptable, sans changer de mains. Comme, statistiquement parlant, toutes les actions changent de main une fois par année, la ponction en six mois de montée des cours serait à environ la moitié de l’accroissement correspondant de la capitalisation. Dans notre cas donc, pas moins de quinze trillions.

La situation des derniers mois est absurde. D’un côté les banques centrales injectent généreusement des liquidités pour soutenir l’économie réelle. De l’autre côté, les marchés boursiers engloutissent au moins la moitié de ce volume dans le financement de la hausse des cours.

Il s’ensuit que la situation des derniers mois est hautement paradoxale, pour ne pas dire absurde. D’un côté les banques centrales et les gouvernements injectent généreusement des liquidités – et créent des dettes correspondantes – pour soutenir l’économie réelle mise à mal par la pandémie : soit au total près de trente trillions (10 pour volet fiscal et 20 trillions d’augmentation de la masse monétaire (M1) dans les pays de l’OCDE). De l’autre côté, les marchés boursiers qui engloutissent au moins la moitié de ce volume dans le financement de la hausse des cours.

Pourquoi les liquidités ne restent pas dans l’économie réelle ? Parce que les perspectives de risque et de rendement y paraissent (à court terme) moins intéressantes que sur les marchés boursiers qui promettent de monter jusqu’au ciel et au-delà. La liquidité des marchés financiers pèse lourd dans l’arbitrage en leur faveur. Pourtant cette myopie de court terme induit une allocation inefficiente des ressources au niveau macro avec à la clé des retards d’efficacité et de croissance.

D'abord colmater la brèche

Nos économies – fortement financiarisées – seraient donc comme un gigantesque tonneau des Danaïdes qui, comme chacun le sait, est percé. Dans cette situation, pomper des liquidités ne sert à rien aussi longtemps que l’on n’a pas colmaté les brèches. A moins qu’un agenda caché gouverne l’action des autorités monétaires et fiscales consistant à sauver les bourses du naufrage au moins autant que de soutenir l’économie dite réelle.

Pour colmater la brèche dans le tonneau, il est impératif de rendre la transaction boursière plus couteuse, et cela au niveau global. Plusieurs moyens existent, il faut juste un minimum de volonté politique concertée pour ouvrir la trousse à outils et choisir l’instrument le plus adéquat.

La situation est plus grave qu’en début d’année, puisque en raison du Covid la dette publique augmente chaque jour  et, du fait des fuites dans le tonneau, elle alimente la bulle. L’inaction revient à faire payer aux générations futures les conséquences du défaut d’étanchéité que nous ne voulons pas réparer, obnubilés par la montée (éphémère) des cours.

Paul Dembinski
Directeur de l’Observatoire de la finance à Genève et professeur d’économie à l’université de Fribourg (Suisse)

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