"Ayons deux devises dans la zone euro"

Pour l’ancien patron des patrons allemands Hans-Olaf Henkel, la solution à la crise européenne est radicale: il faut séparer la zone euro en deux devises, une pour les pays du Nord, dont l’Allemagne, une autre pour les pays du Sud, dont la France et la Belgique… Une vision qu’il a défendue dans un livre sorti la semaine passée en Allemagne, au titre fort: "Sauver notre argent, l’Allemagne est bradée" ("Rettet unser Geld; Deutschland wird ausverkauft"). Il précise son propos dans un entretien exclusif à "L’Echo".


Selon vous, la zone euro devrait être divisée en deux monnaies distinctes. Quels sont les éléments qui vous guident dans cette pensée?
L’expérience que nous avons vécue ces dix dernières années a soudainement montré que le système économique et les priorités politiques diffèrent en Europe. Des pays comme la Finlande, les Pays-Bas, l’Allemagne ou encore l’Autriche ont plus ou moins la même approche économique en termes de discipline budgétaire. Ces pays détestent l’inflation et ne voient pas d’un mauvais œil une réévaluation de leur monnaie. Au même moment, on voit des pays comme la Grèce, le Portugal, l’Espagne et à certain degré la France suivre une stratégie politique différente. Pour moi, il est clair que le paquet de sauvetage de 750 milliards d’euros (mis en place en mai pour sauver les pays en difficulté, ndlr) est un paquet qui a été créé pour garder ces différents systèmes ensemble. Si nous les séparions, nous n’en aurions pas besoin.


La France ne sera pas très heureuse de figurer dans la seconde catégorie…
Bien sûr que non. Mais considérons les alternatives. Nous transformons aujourd’hui l’Union européenne en une union de transferts financiers. Ce n’est pas ce sur quoi les populations européennes se sont mises d’accord lorsqu’ils ont adopté l’euro. Et si vous voyez ce qui s’est passé ces six derniers mois, vous constatez une divergence totale entre la France et l’Allemagne sur des questions fondamentales. Madame Merkel n’était au début pas favorable à l’aide à la Grèce. Elle a dû accepter, clairement parce que les banques françaises ont la plus grosse partie de crédits à risque en Grèce. Ensuite, Madame Merkel a essayé d’obtenir l’approbation du gouvernement français sur une punition automatique si un pays dans l’avenir violait les règles européennes. Monsieur Sarkozy n’était pas d’accord. Madame Merkel était aussi de l’opinion que les pays qui violent ces règles de manière systématique devraient voir leurs droits de vote éliminés. Monsieur Sarkozy n’a pas aimé cet argument. Et enfin, Madame Merkel a suggéré que d’ici 2013, les banques privées devaient participer à la restructuration de dette des pays pris en défaut. Ici aussi, Monsieur Sarkozy y était opposé. Vous voyez, il y a une vision radicalement différente.


Ce que vous mentionnez sont des divergences politiques. Économiquement, la France a des fondamentaux solides, plus proches en tout cas de l’Allemagne que de la Grèce…
J’ai vécu en France pendant 11 ans. Dans la gestion de l’économie, il y a des différences substantielles. La France croit toujours à une implication plus forte de l’État. Ce n’est pas le cas en Allemagne. On a eu aussi droit à des remarques très étranges de la part de leur ministre de l’Économie. Elle se plaignait que l’Allemagne exportait de trop et qu’il devait y avoir une meilleure balance entre l’Allemagne et la France. Ces déclarations ne trouvent pas d’équivalent dans la société économique en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, en Finlande… en fait dans toute la partie nordique du continent. C’est vraiment la clé du problème: cette division entre le Nord et le Sud, qui n’est pas seulement une division géographique mais une divergence de modèle économique, existe entre l’Allemagne et la France.
Ce qu’on a appris aussi tout au long de ces 10 dernières années, c’est que l’euro lui-même a contribué aux problèmes de la Grèce, du Portugal et de l’Espagne. On peut aisément démontrer que les politiciens grecs voulaient avoir accès à des taux très bas et ont accumulé des dettes qu’ils n’auraient pas eues s’ils étaient face à un taux d’intérêt élevé. Considérez la bulle immobilière en Espagne: s’ils avaient eu une banque centrale pour relever à temps les taux d’intérêt, tout ça ne serait pas arrivé. Et dernier point, les pays comme l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Grèce ont perdu leur compétitivité. Ils doivent la regagner aux dépens de la croissance et de l’emploi. Ces gens-là ne veulent pas de ce régime, ils souffrent de ce que j’appellerais la discipline allemande qu’ils n’aiment pas. Ayons donc une devise qui reflète la réalité de l’économie.


Vous parlez de compétitivité. Celle de la Belgique est plutôt bonne. Où la mettriez-vous?
Certainement dans le Sud. Je la mets dans ce panier à cause de sa dette. L’idée est qu’un pays qui a démontré qu’il avait une discipline budgétaire et qui peut rencontrer les critères de convergence, ce pays peut monter d’une région à l’autre. Nous avons déjà 13 devises différentes dans l’Union européenne. Celle-ci n’en serait qu’une supplémentaire. A contrario, je suis sûr que le Danemark et la Suède seraient plus enclins à essayer l’euro si c’était la devise de modèles économiques similaires au leur.

Dans le passé, l’Allemagne était l’un des premiers pays à dérailler des critères de Maastricht. Votre demande d’aujourd’hui est pour le moins paradoxale…Il y a un paradoxe, c’est clair. Chirac et Schröder n’ont pas seulement violé ces critères, ils ont également insisté pour qu’il n’y ait pas d’actions disciplinaires. Mais la situation d’aujourd’hui est différente, et je vais vous montrer un autre exemple de ligne de démarcation. Vous avez des pays qui réclament aujourd’hui l’émission d’euro-obligations. Et vous avez des pays qui n’en veulent pas. Si vous considérez les pays qui sont contre l’euro-obligation, vous verrez ceux qui devraient faire partie de ce que j’appelle la zone du Nord.


Le Luxembourg de Jean-Claude Juncker, partisans de l’euro-obligation, devrait donc se situer dans la zone du Sud…
(rires…) Monsieur Juncker ne parle pas ici en tant que Premier ministre luxembourgeois, mais comme président de l’Eurogroupe. Lui et Barroso (président de la Commission européenne, ndlr) n’ont qu’un seul objectif, celui de garder une seule devise, quel qu’en soit le prix. Ils déclarent aussi qu’il n’y a pas d’alternative. Je déteste entendre cela. Pour moi, il y en a deux: ou nous recommençons tout à zéro, case départ, et nous revenons à nos devises nationales; ou nous faisons ce que je suggère: diviser l’euro entre les pays qui veulent l’euro-obligation et ceux qui ne le veulent pas. Si le Luxembourg continue à vouloir une euro-obligation, alors il doit faire partie d’un groupe différent.


Sans ces deux alternatives, l’euro va-t-il imploser?
Pas du tout. L’euro va survivre. Mais l’Europe va changer. Je le répète, la zone euro va se transformer en une zone de transfert financier. On va peut-être recevoir un autre gros parapluie avec une autre enveloppe de 750 milliards d’euros. Et on va filer vers une situation où les contribuables de Finlande vont soutenir les contribuables d’Athènes. Et le gouvernement allemand va voir une augmentation énorme de son taux d’intérêt à cause de l’effet égalisateur de l’euro-obligation, alors que l’Espagne le verra diminuer pour la même raison. Monsieur Juncker a raison: l’introduction de l’euro-obligation va résoudre tous les problèmes, il n’y aura plus d’attaques sur l’euro. Mais il y a un inconvénient énorme: nous entrons dans une union où tout le monde est responsable de tout le monde, et au final, personne n’est responsable de rien.


Vous semblez prôner une scission rapide de la zone euro. Une telle action viendrait dévaluer fortement la devise des pays du Sud et augmenter d’autant leurs dettes. N’est-ce pas suicidaire pour ces pays?
C’est vrai. Je n’ai pas de solution parfaite. Personne n’en a. Mais en Allemagne nous avons une expression qui dit: nous préférons avoir une fin difficile que des difficultés sans fin.


Propos Recueillis par
Serge Quoidbach

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect