reportage

Chypre sur le chemin de l'unité?

©Reuters

Coupé en deux depuis 1974, Chypre commence à faire quelques pas timides vers la réunification…

Pour le visiteur non averti qui décide de déambuler le long de la belle rue Ledras, principale artère commerciale de Nicosie, la surprise est de taille. Soudain, surgissant de nulle part, il y rencontre un poste frontière. Une file de gens attendent pour passer "de l’autre côté" c’est-à-dire pour poursuivre leur balade sur cette même rue Ledras mais du côté chypriote turc. Juste au-dessus du poste frontière, un écriteau est là pour rappeler au visiteur la triste réalité. En anglais, en français et en allemand on peut y lire: "La dernière capitale divisée".

En 2017, pas moins de la moitié de la population est passée de l’autre côté.

Pourtant, ce poste frontière représente une immense avancée. Entre 1974, année de l’annexion de 40% du territoire de l’île par l’armée turque, et 2003, quand le premier point de passage fut ouvert au public, il était impossible pour les citoyens de l’île de passer de l’autre côté. Seize ans après l’ouverture du premier point de passage, il y en a désormais neuf sur l’île. En 2017, pas moins de la moitié de la population est passée de l’autre côté.

"L’ouverture des points de passage a été un tournant. Des deux côtes, pour la première depuis 1974, les gens ont commencé à se rencontrer. Dans un pays divisé, c’est essentiel pour apprendre à se faire confiance", explique Esra Aygin, journaliste chypriote turque. Cela fait maintenant vingt ans qu’elle couvre les efforts infructueux de réunification. Elle croit dur comme fer que la solution viendra par une fraternisation de la population ou ne viendra pas.

L’histoire lui donne incontestablement raison. En 45 ans, c’est en tout pas moins de 41 pourparlers de paix entre les dirigeants des deux communautés qui ont échoué. Pourtant, le dernier échec, celui de 2017, semble avoir changé la vie de l’île à jamais.

"L’ouverture des points de passage a été un tournant. Des deux côtes, pour la première depuis 1974, les gens ont commencé à se rencontrer. Dans un pays divisé, c’est essentiel pour apprendre à se faire confiance."
Esra Aygin
Journaliste chypriote turque

Emue, Esra Aygin raconte. "J’y avais vraiment cru. Quand on est de nouveau arrivés à l’impasse, avec les leaders des deux côtés se rejetant la responsabilité de l’échec, j’étais folle de rage." Dépitée, elle va sur Facebook et elle écrit un long texte en anglais, langue pont entre les deux communautés dans cette ancienne colonie britannique.

Ce texte, qu’elle va poster immédiatement, c’est de la politique-fiction. Elle imagine et décrit une foule de manifestants des deux côtés de l’île qui crient leur colère face à l’échec des négociations. En vérité, après les 40 tentatives infructueuses qui mènent à l’échec de 2017, la seule chose qui unit réellement Chypriotes grecs et turcs, c’est l’apathie totale face à ce nouveau naufrage politique.

#unitecyprusnow

Mais son texte remue quelque chose dans la conscience de ceux qui, des deux côtes, veulent croire à la possibilité d’une réunification. Il est partagé et commenté par des citoyens des deux côtés. En quelques heures, une manifestation est organisée pour le lendemain. Elle aura lieu en territoire neutre: dans la "ligne verte", la partie de l’île contrôlée par les Casques bleus des Nations unies. Le hashtag #unitecyprusnow voit le jour pour appeler à la manifestation sur Facebook comme sur Twitter. Quelques centaines de manifestants seront au rendez-vous le lendemain. Un mouvement est né. À la différence de ceux qui l’ont précédé, il est bicommunautaire. Son nom, tout un symbole, est en anglais: Unite Cyprus Now. Les réseaux sociaux sont, à Chypre aussi, à l’origine d’une petite révolution.

45 ans plus tard, toujours partagée en deux

Colonie britannique jusqu’en 1960, Chypre aura connu par la suite et pendant quatorze ans une indépendance partielle, car garantie par trois puissances protectrices (Grèce-Turquie-Angleterre). Mais en 1974, le régime des colonels grecs renverse le Premier ministre élu de l’île et y installe un dictateur censé présider sur l’unification du territoire avec la Grèce, perçue comme la mère patrie par une grande partie de la population chypriote grecque de l’île.

Cette violation incontestable de l’indépendance de l’île et des traités la garantissant, conduit à une intervention militaire immédiate de la Turquie qui détruit le plan de réunification grecque. Mais une fois qu’elle a conquis 40% du territoire de l’île, l’armée turque refuse de le quitter. 

45 ans plus tard l’île est toujours partagée en deux, même si un seul Etat, celui contrôlé par la population chypriote grecque, est reconnu par la communauté internationale… C’est cet Etat qui a accédé à l’UE le 1er mai 2004. En théorie il comprend l’ensemble du territoire et ses 1,8 million d’habitants.

 

Cela fait des années que des actions en faveur de la paix et de la réunification voyaient le jour sur l’île. Côté turc, un petit nombre d’objecteurs de conscience refuse de porter les armes pendant son service militaire. Coté grec début 2017, Orestis Tringides a forcé le mur séparant le côté chypriote grec de la ligne verte. Voulant donner un caractère clairement pacifique à sa démarche, il s’assit par la suite sous un arbre pour siroter son café.

On est loin de 1996 quand le Chypriote grec Solomos Solomou fut abattu à distance par l’armée chypriote turque dans cette même ligne verte pour avoir voulu enlever un drapeau turc qui flottait sur un mât.

Pour Harris Psaltis, professeur de psychologie sociale à l’Université de Chypre, les initiatives pacifiques de ces dernières années montrent un changement profond: "Ceux qui se définissent avant tout comme Chypriotes et croient au vivre ensemble commencent à devenir une partie importante de la population et cela des deux côtés."

Dans les mois qui viennent, tout cela pourrait bien s’accélérer. Et l’homme au centre de tous les espoirs a son bureau à quelques dizaines de mètres a peine du bureau de Harris Psaltis. Il s’appelle Niyazi Kizilyürek et c’est un habitué des grands défis. Universitaire chypriote turc, il est le premier turc à enseigner du côté grec. Entré à l’université de Chypre en 1995 comme simple chargé de cours, il est combattu avec virulence par une grande partie de la société chypriote grecque, scandalisée par son embauche. Pendant un an, une campagne pour lui faire quitter son poste bat son plein. Soutenu par ses collègues et les plus pacifistes des Chypriotes grecs, il tient bon. Près de 20 ans plus tard, il est élu doyen par ses pairs.

Une candidature révolutionnaire

À 60 ans, cet intellectuel aux faux airs de Salman Rushdie se trouve devant le plus grand défi de sa vie. Aux élections européennes de mai, il sera le candidat au Parlement européen avec l’Akel (gauche), le principal parti d’opposition au président Anastasiades et son parti le Disy (droite).

"La candidature de Niyazi Kizilyürek est une révolution."
Esra Aygin

La possibilité même d’une telle candidature reflète la situation géopolitique très complexe de l’île. La République de Chypre (la partie grecque de l’île) est la seule reconnue par la communauté internationale et l’Union européenne. Mais, comme la République turque de Chypre du Nord n’est pas reconnue par la communauté internationale, cela signifie que ses citoyens sont pour l’UE des citoyens chypriotes et donc membres de l’UE. Ils ont donc le droit de se présenter et de voter aux élections européennes. Mais pour ce faire, ils doivent venir du côté grec. Pour les européennes de 2014 moins de 2.500 personnes ont fait le déplacement. La candidature de Niyazi pourrait faire exploser ce chiffre.

"Sa candidature est une révolution, s’exclame Esra Aygin. Elle permet aux Chypriotes turcs de se sentir inclus dans le processus politique européen et prouve la bonne volonté d’une partie des Chypriotes grecs. Son élection serait un séisme politique."

Niyazi, lui, parle déjà en Européen convaincu. "Ma candidature, notre combat commun sur l’île, est exactement le même que celui qui a lieu en ce moment même dans toute l’Union européenne. Je défends la paix et la coopération contre le nationalisme et la xénophobie."

Tellement simple et tellement compliqué à la fois.

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