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Et soudain, les astres se sont alignés pour Charles Michel

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Le nom de Charles Michel aura été le seul à sauter d’un panier à l’autre sans jamais tomber à côté. Il aura fallu une interminable négociation, ouverte le 21 juin, reprise dix jours plus tard, interrompue après trente heures de pourparlers et relancée mardi, pour ouvrir la voie du Conseil au Premier ministre.

Quoi de plus facile, après-coup, de dire qu’on l’avait vu venir. Herman Van Rompuy, l’homme qui a moulé la fonction en devenant le premier président du Conseil européen, est sans doute l’un des rares à pouvoir l’affirmer, comme il l’a fait, avec aplomb. Au-delà des cercles diplomatiques, la nomination du Premier ministre belge aura pourtant été une surprise. Même si dès avant les élections le Président français jugeait que "ses qualités et son parcours le qualifient totalement pour [avoir] de légitimes ambitions européennes", ses chances étaient hypothéquées par un verrou et deux équilibres. Le verrou du "spitzenkandidat", selon lequel le premier des hauts postes devait revenir à un candidat adoubé par son parti pendant la campagne, plaçait deux hommes d’Europe occidentale en tête d’échappée. Et, dès lors que l’on cherchait à équilibrer les postes selon le genre et la géographie, un homme belge voyait ses chances réduites. Il aura fallu une interminable négociation, commencée lors du sommet des 20 et 21 juin, reprise dix jours plus tard, interrompue après trente heures de pourparlers et relancée mardi matin, pour faire sauter le verrou, abandonner la recherche d’une symétrie entre Europe occidentale et orientale et ouvrir la voie du Conseil à Charles Michel.

Une conviction prometteuse

Il est 19h03, mardi soir, quand le président du Conseil Donald Tusk lâchera finalement la fumée blanche, en annonçant sur Twitter la candidature d’Ursula von der Leyen au Berlaymont et la nomination de Charles Michel au Conseil. Le Belge sera finalement resté la seule pièce stable sur l’échiquier des Vingt-Huit. Et s’il aura sans conteste eu de la corde de pendu, jamais il n’aurait pu rêver d’une telle issue s’il ne s’était pas donné les moyens d’une ambition européenne.

Car s’il faut chercher l’origine du plébiscite de ses pairs, ce n’est pas au moment où Donald Tusk a testé pour la première fois son nom chez les autres membres du Conseil – "il y a quelques semaines", selon cette source européenne qui rechigne à livrer une date. On pourrait remonter à son premier Conseil européen, moins de deux semaines après sa prise de fonction comme Premier ministre, pour noter une certaine aisance, qu’on n’avait pas notée chez tous ses prédécesseurs. Ce jour-là, Herman van Rompuy faisait son discours d’adieu aux Vingt-Huit.

Puis, se déploiera son ambition : la volonté de proposer une voie. On la remarque clairement lors du sommet de Bratislava, en septembre 2016. Au lendemain du référendum du Brexit, alors que les Vingt-Sept se réunissent pour mesurer l’état de leur union, le Premier ministre belge théorise la "méthode de l’assiette". Une conviction : la prise de décision est trop lente en Europe face à un monde qui change très vite. Et une formule pour accélérer : plutôt que de négocier les dossiers en silos, on part d’une assiette large de sujets qui ne sont pas directement liés, pour libérer l’espace nécessaire aux compromis. À l’époque déjà, Charles Michel disait en somme sa façon de voir le rôle du président du Conseil européen. Depuis, "ce raisonnement n'a pas encore vraiment été essayé, mais il est de plus en plus considéré", indique cette source européenne.

Des alliés jusqu’à gauche

À supposer que cette idée lui ait été utile, rien n’aurait été possible sans la confiance qu’il aura su inspirer à ses pairs. Dès l’instant où un Emmanuel Macron envisage de pousser son nom, l’Europe tend l’oreille. Les deux hommes ont très vite affiché leur estime réciproque – ils s’étaient rencontrés avant la présidentielle de 2017. Le clan des jeunes libéraux qu’ils forment avec le Néerlandais Mark Rutte et le Luxembourgeois Xavier Bettel n’aura pas de mal à accorder ses violons tant que ces deux derniers n’affichent pas d’ambition européenne. "Take Michel", lançait pour toute clarté le Néerlandais, la semaine dernière.

Le Belge sait aussi parler à Angela Merkel. "Elle est sensible au style Michel, à la fois relativement réservé, concis et direct autour de la table du Conseil", assure cette source. On n’a pas eu l’occasion de se le faire confirmer auprès d’elle, mais la réciproque ne fait pas de doute : le Premier ministre n’a jamais caché son admiration pour "Mutti", et elle le lui a déjà rendu en l’épaulant par exemple sur le dossier Audi ou celui des interconnexions énergétiques. Dans le camp chrétien-démocrate, on peut encore citer l’Irlandais Léo Varadkar parmi ceux avec lesquels le Belge aura a pris le temps de nouer des liens – la Belgique est avec l’Irlande l’un des pays les plus exposés au Brexit, l’un des dossiers prioritaires qu’aura à gérer le prochain président du Conseil.

Malgré les critiques acerbes de la gauche belge à l’égard de la politique de son gouvernement – co-piloté par un parti de droite nationaliste – sa candidature n’aura pas rebuté les socialistes autour de la table du Conseil. Son discours de Marrakech, qui précipité le départ de la N-VA au fédéral, aura élargi son crédit vis-à-vis de nombre de ses pairs. "Ce discours a fait beaucoup d'effet, il a été très bien accueilli par tous ceux qui croient au multilatéralisme et au projet européen", entend-on encore dans les couloirs du Conseil. On lui prête une bonne relation avec des sociaux-démocrates comme l’Espagnol Pedro Sanchez – proche de Macron –, le Portugais Antonio Costa, voire le Maltais Joseph Muscat.

Le sacrifice de l’Élu

Dès l’entame des négociations, Michel avait donc le franc soutien des uns et la sympathie des autres. Il allait falloir un ingrédient de plus pour décrocher une haute fonction : la chance. S'il fallait considérer les équilibres est-ouest, de genre et d’étiquette politique, pouvait-il vraiment tenir la corde ? Le scénario le plus longtemps considéré voulait que ce soit l’un des candidats que les partis avaient désigné – un "spitzenkandidat" - qui obtiendrait la Commission européenne. La famille chrétienne-démocrate ayant remporté les élections européennes, c’est donc autour du chrétien-démocrate allemand Manfred Weber, élu en novembre lors du congrès du PPE à Helsinki, que se composait le premier paquet. Mais alors qu’un équilibre hommes-femmes/est-ouest aux plus hautes fonctions était recherché, se pouvait-il si la Commission lui revenait que le Conseil échoie à Charles Michel ? Son nom apparaît en tout cas dès le 21 juin dans la presse : le site Politico écrit alors que Donald Tusk l'a mis sur la table.

Dans ce premier ticket, Michel est cité avec Weber. La réunion bruxelloise servira à enterrer la candidature de l’Allemand – sacrifice aussi prévisible qu’était faible le capital politique de ce député qui n’avait jamais occupé de fonction exécutive. La pilule sera difficile à avaler pour l’homme, qui résumera quelques jours plus tard son éviction par cette saillie: "Soudain, Macron et Orban travaillent ensemble pour nuire à la démocratie européenne." Issu de l’aile droite du Parti populaire européen (PPE), il aura visiblement oublié l’aversion du camp socialiste envers lui, qui réclamait naguère un grand débat sur "l'identité et la culture dominante" de l’Europe dans un visuel sur fond de crucifix. Oublié aussi le rejet par le camp libéral – pas seulement par Macron –, du modèle des "spitzenkandidaten", qui arrogeait au Parlement européen un pouvoir qui ne pouvait à ses yeux plus se justifier sans listes transnationales.

L’opération Timmermans

Après l’échec du sommet du 20 juin, la négociation reprend autour d’une option qui permettrait néanmoins de maintenir en vie l’idée des "spitzen" mais qui devait au passage tuer l’espoir de Charles Michel de prendre la tête du Conseil européen. En marge du sommet du G20 au Japon, une nouvelle piste s’est dessinée entre les leaders européens présents – Merkel, Macron, Sanchez, Rutte. Le compromis d’Osaka – ou "compromis sushi" pour une partie de la presse, mal inspirée – met en vedette le candidat des socialistes. Frans Timmermans devient donc l’homme que le nouveau ticket prétend envoyer à la Commission. Sur une telle base, impossible d’imaginer qu'une autre personnalité issue du Benelux prenne la tête du Conseil. Le nom de Charles Michel revient pourtant dans les listes que des conseillers font fuiter vers salle de presse: cette fois comme Haut Représentant aux Affaires étrangères, pour succéder à l’Italienne Federica Mogherini.

Donald Tusk reprend ses consultations bilatérales dimanche 30 juin en matinée. Michel se fait tout petit, jusqu'à préférer entrer par le parking que de passer par la grande porte, où les caméras attendent les dirigeants.

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Le Conseil doit se réunir sur le coup de 19h, et ses services ont déjà fait savoir qu’à défaut d’accord dans la nuit, ils se préparaient à servir un petit déjeuner aux Vingt-Huit. Il apparaît déjà que le ticket Timmermans fait face à un double tir de barrage. Les pays de Visegrad ("V4": Hongrie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie) l’ont pris en grippe. Et surtout plusieurs dirigeants chrétiens-démocrates se rebiffent contre la tentative de compromis que la chancelière allemande avait cru pouvoir avancer en leur nom. "Merkel est la cheffe de la CDU, pas du PPE", lance le Premier ministre bulgare Bojko Borisov. Le PPE se rebiffe. Il reste le premier parti d’Europe, une machine à conserver le pouvoir construite en son temps par Wilfried Martens – sur le modèle, ironise-t-on parfois, de l’État CVP – et décidément bien huilée depuis.

La réunion à Vingt-Huit démarrera finalement avec deux heures et demi de retard, pour s’interrompre en fin de soirée : juste le temps qu’il fallait pour constater l’ampleur des divisions autour d’un bon repas. Les consultations reprennent. Theresa May diffuse une photo d’elle regardant un match de cricket. Conseillers et journalistes se relayent la formule consacrée : "La nuit est jeune."

Les obsèques d’une idée

La valse des consultations se poursuit. Donald Tusk voulait un tête-à-tête de cinq minutes avec chacun, mais le temps est une notion relative – et extensible. Sur la moquette de la salle de presse, un journaliste s’est allongé, pendant que d’autres s’endorment sur les tables du grand atrium qui leur sert pour l’occasion de salle de travail. C’est le silence radio et l’attente. À l'aube, un porte-parole du Conseil arrive dans la salle de presse, provoquant un attroupement instantané de journalistes en avides de nouvelles. Fausse alerte.

Puis c’est le chef du gouvernement italien Giuseppe Conte en personne qui descend dans l’atrium... Il n’a pas beaucoup plus à dire que l’autre, mais sort de la nuit blanche sans paroles définitives. L’option Timmermans a-t-elle survécu à la nuit ? "On verra."

©REUTERS

Le jour se lève, les pourparlers se poursuivent. On ira jusqu’au petit déjeuner et même jusqu'au déjeuner s'il le faut: jusqu'à ce que la fatigue fasse son office, fasse lâcher prise les moins résistants. La méthode est rodée - c'est au bout d'une nuit comme celle-là qu'au cœur de la crise grecque Alexis Tsipras avait fini par céder aux exigences de ses pairs.

À 8h, on sert donc le petit déjeuner à la grande table ronde – nappe blanche et fauteuils de bureau. Après ce bref huis clos – aucune communication n’est possible vers le monde extérieur – il apparaît que la situation ne s’est pas décrispée. Une dizaine de membres du Conseil s’oppose toujours à la candidature de Frans Timmermans. Le président rouvre le Conseil en milieu de matinée, et soudain, tout s’arrête. Midi vingt, constat d’échec.

Après trente heures de pourparlers, Donald Tusk coupe le moteur au milieu du tunnel sans qu’aucune lumière ne soit en vue. "Dans la chimie qu'il y a dans ces réunions, la fatigue peut aider à une décision. Mais parfois elle conduit à des crispations, c'est ce qui s'est passé ce matin", constate Emmanuel Macron. La stratégie de l'épuisement a donc ses limites.

"Timmermans a été bloqué pendant les 30 heures de négociation par 11 pays", indique cette source. Mais la chancelière allemande quitte la réunion en évoquant la possibilité d’un vote: en théorie, le Conseil peut trancher avec une majorité spéciale, mais elle souligne que "65,01% ça serait très juste". Peu respectueux, aussi, des sensibilités autour de la table. Désastreux, sans doute, pour la qualité des relations entre la Commission et les pays qui ne se seront pas reconnu dans son chef. "Je pense qu'après quelques heures de sommeil, nous serons en forme pour trouver ce compromis", dit une Angela Merkel presque fringante malgré la nuit blanche et le jet lag d’Osaka. Côté belge, c’est le silence radio à tous les étages – le mieux que l’on puisse faire lorsqu’on ne veut pas compromettre ses chances.

L’appel du ventre

Rendez-vous donc mardi, 11h. C’est la dernière chance pour le Conseil. S’il ne parvient pas à sortir par le haut, il forcera le Parlement européen à cadenasser l’un des trois plus hauts postes de l’Union, puisque l’élection de son président aura lieu ce mercredi que la couleur politique de la Commission et du Conseil soit connue ou non. Les chefs d’État et de gouvernement perdraient ainsi la main en même temps que la face. Et cela ajouterait un choix cornélien aux partis : dans cette ronde à trois, orange-rouge-bleue, prendre le moins convoité des trois hautes fonctions, c’est faire une croix sur les autres. Un Guy Verhofstadt au perchoir enterrerait la candidature de Charles Michel.

Quand les dirigeants reviennent dans le patchwork de châssis du bâtiment Europa, on comprend que la nuit n’a pas fait de miracle. Parmi ceux qui s’expriment à l’arrivée, des membres du groupe de Visegrad terminent d’enfoncer le clou : Timmermans n’est pas acceptable. L’Italien Conte évoque une candidature féminine – le vent tourne-t-il en faveur de la Danoise Margrethe Vestager ou de la Bulgare Kristalina Gueorguieva ? Les spéculations reprennent, les discussions bilatérales aussi. Puis un nouveau ticket est lâché dans la presse : Ursula von der Leyen, Charles Michel, l’Espagnol Josep Borrell aux Affaires étrangères, et un socialiste pour le Parlement. Le nom suggéré est celui du Bulgare Sergei Stanishev, qui permettrait d’ajuster l’équilibre géographique. Mais on ajoute encore des poids au paquet, pour équilibrer les balances : la Française Christine Lagarde irait à la Banque centrale européenne, Frans Timmermans et Margrethe Vestager décrocheraient des vice-présidences de la Commission.

C’est le ticket gagnant, mais il faudra quelques heures encore pour le confirmer. Donald Tusk poursuit ses consultations en format bilatéral ou multilatéral – et envoie de ces rencontres des images hors du temps, dignes de banques de données d’images. La réunion qui devait commencer en fin de matinée est reportée d'heure en heure. Le déjeuner ne sera pas servi tant que Donald Tusk ne se sentira pas prêt à réunir le Conseil. Après l’appel du sommeil, l’appel du ventre. À 16h20, son porte-parole, Preben Aamann, annonce que le déjeuner a commencé. Deux heures plus tard, le compte twitter de Donald Tusk envoie un signal vers l'extérieur - "Getting closer and closer..."

Ouverture à l’Est

Une heure plus tard, un diplomate polonais confie: "La Pologne soutient le paquet, y compris Charles Michel au Conseil." Car si l’on a vu se composer la galaxie de ses soutiens on ne lui a pas encore trouvé d’ennemi. Le groupe de Visegrad, qui est à l’Europe centrale ce que le Benelux est à l’Europe carolingienne, se dressait contre l’idée de voir Frans Timmermans prendre la Commission. Le nom du vice-président du Berlaymont et défenseur en chef de l’État de droit, est bien connu des opinions publiques polonaise et hongroise: il était devenu l’ennemi politique à abattre. Rien de tel pour Charles Michel, même si son gouvernement plaide pour la mise en place d’un mécanisme permanent de surveillance de l’État de droit. Et même s’il s’est attaqué frontalement à Viktor Orban en mettant en cause la présence dans l’espace Schengen des pays qui ne participent pas à la solidarité entre États pour l’accueil des réfugiés. De leur point de vue, Michel aura montré sa capacité à travailler avec la droite anti-immigration. Et pas seulement sur la scène belge – il a rendu il y a quelques mois visite à son homologue polonais pour discuter la manière de faire bouger les lignes sur la réforme de Dublin. "Vu de ces pays, on a parfois l'impression que la vieille Europe veut imposer une autorité morale, les culpabilise, les prend de haut", commente cette source, qui ajoute que pour l’heure, ce n’est pas l’image que Michel leur renvoie.

La suite, on la connaît. En milieu de soirée, Donald Tusk tweete: "Le Conseil européen s'est accordé sur le leadership futur des institutions européennes." Dans la liste des noms proclamés, Charles Michel est le seul dont la désignation ne demande pas à être confirmée par le Parlement européen. Dès mardi soir, le Premier ministre belge a eu un entretien avec Donald Tusk et s’est vu remettre des synthèses et documentations pour la préparation de la transition. Le Secrétaire général du Conseil, Jeppe Tranholm-Mikkelsen, danois à la tête d’une administration de 3.000 personnes, est chargé de travailler avec le Belge sur le transfert de leadership et la composition des équipes. Le Belge, lui, espère qu’il n’aura pas à démissionner de son poste d’affaires courantes pour prendre le flambeau du Conseil, le 1er décembre.

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