interview

Frans Timmermans: "Il faut que les gens soient conscients des risques climatiques qu’ils encourent"

Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne. ©katrijn van giel

La Commission veut des citoyens européens pleinement informés du coût de la non-action climatique - celle des pouvoirs publics comme des particuliers - et avance un nouveau plan pour mobiliser les assureurs.

Le blizzard polaire qui s'est abattu sur le Texas mi-février a fait céder les réseaux énergétiques et plongé l'État américain au bord de la crise humanitaire. Dans un monde où les événements climatiques extrêmes vont continuer de se multiplier, mettre en place des stratégies d’adaptation est plus urgent que jamais, plaide le vice-président de la Commission européenne Frans Timmermans. Dans une interview à L’Echo et à quatre autres médias européens, il déroule la nouvelle stratégie de la Commission pour accélérer les mesures d’adaptation au dérèglement climatique. En misant sur la transparence des données et l’échange d’expérience - du verdissement des villes pour atténuer les pics de chaleur à la recherche de variétés résistantes aux sécheresses pour les fermiers, en passant par la construction de retenues d’eau pour limiter les dégâts des tempêtes et des sécheresses.

Va-t-on en Europe vers des certificats d’adaptation, à l’image des PEB pour les bâtiments, pour améliorer la compréhension des risques lorsqu’on achète un bien?

L’Escaut en Belgique a-t-il assez de place ou faut-il s’adapter? Ensuite, les citoyens savent-ils jusqu’où ils peuvent construire sur ses rives?

On doit s’assurer que les gens sont conscients des risques qu’ils encourent. En Belgique, par exemple, vous avez des millions de personnes qui veulent construire leur maison, mais il faut savoir où on la construit, et à quelles ressources énergétiques on est lié: nous pourrions fournir aux autorités des outils pour l’examiner. Les fleuves auront besoin de davantage d’espace à l’avenir. Parfois les niveaux observables seront très bas, mais ensuite ils devront transporter des quantités énormes d’eau sur des courtes périodes: l’Escaut en Belgique a-t-il assez de place ou faut-il s’adapter? Ensuite, les citoyens savent-ils jusqu’où ils peuvent construire sur ses rives? Connaissent-ils la situation énergétique de leur maison dans certaines conditions? Là, on peut sensibiliser les gens et devenir plus intelligents pour faire face à ces défis.

En 2013 déjà, la Commission a lancé un plan pour l’adaptation: avez-vous une évaluation de ce qui a été réalisé depuis?

Sur le lit des fleuves justement, les Pays-Bas ont avancé. J’ai vu aussi des efforts à travers l’Europe pour améliorer l’adaptation des forêts au changement climatique, même si nous avons encore une masse considérable de travail à abattre: seulement 25% de nos forêts sont aujourd’hui en bonne condition. Nous avons vu quelques résultats dans la gestion de l’irrigation, pour répondre aux problèmes de sécheresse. Mais comparée à 2013, la situation est devenue beaucoup plus urgente. Le besoin de partage d’informations est ressenti beaucoup plus fortement par les États membres - c’est une des raisons pour lesquelles nous avançons cette stratégie. Nous devons notamment nous pencher sur des secteurs comme celui des assurances, alors que les risques météorologiques retombent de plus en plus sur les épaules des pouvoirs publics.

Prévoyez-vous de légiférer pour que les risques soient mieux gérés par les assureurs?

Si vous prenez les bonnes mesures d’adaptation, votre prime d'assurance pourrait baisser.

Les efforts d’adaptation peuvent être pris en considération pour réduire les primes. Prenez les assurances auto: quand vous conduisez prudemment et que vous utilisez des protections contre le vol, votre prime baisse. Donc si vous prenez les bonnes mesures d’adaptation, votre prime pourrait baisser. Ce sont des choses que nous devons discuter avec l’industrie des assurances. Nous devons aussi développer des modélisations fines, au niveau des biens: le secteur des assurances le fait très bien, nous devons développer cela avec eux, pour que les gens sachent quels risques pèsent sur leur maison, pour que les entreprises sachent les risques qui pèsent sur leurs installations. Nous devons nous assurer que nous sommes tous mieux préparés pour une planète qui change. Ce qui ne veut pas dire que nous allons présenter une nouvelle législation.

Ne craignez-vous pas la multiplication de dégâts qui ne sont plus assurables, et finissent par reposer sur le contribuable?

La réalité est déjà que très souvent, en raison de la météo instable ou parce que nous ne nous sommes pas adaptés à ce risque, la facture revient au contribuable. Nous devons mettre en regard les investissements dans l’adaptation et le coût de la non-adaptation. C’est le Néerlandais qui parle, nous faisons cela depuis des siècles aux Pays-Bas: comparer le coût de l’investissement dans les protections contre la mer au coût de laisser les inondations avoir lieu à intervalles réguliers. C’est exactement ce que nous devons faire quand on regarde le changement climatique et la façon de s’y adapter.

Vous le disiez, les risques liés au climat retombent souvent sur les épaules du contribuable: doivent-ils être intégrés aux règles budgétaires européennes, que la Commission veut réviser?

C’est une discussion en cours, je ne peux pas la devancer, mais à ce stade, je pense que créer de la transparence sur le coût de l’action versus le coût de la non-action créera la bonne dynamique pour que les pouvoirs publics prennent leurs responsabilités et créent de l’espace pour que les acteurs privés prennent part à la solution.

Comment est-ce que vous calculez cela ?

Verdir les villes, améliorer la qualité de l’air, réduire les îlots de chaleur, peut sauver des vies.

Si par des investissements vous pouvez garantir qu’une tempête de neige ne va pas mener immédiatement à une interruption énergétique grave, vous pouvez calculer les coûts d’une interruption électrique. Si vous pouvez aider le secteur agricole à aller vers des variétés plus résilientes aux sécheresses, vous pouvez augmenter le rendement des terres agricoles et les revenus des communautés de fermiers, c’est facile à démontrer. Verdir les villes, améliorer la qualité de l’air, réduire les îlots de chaleur, peut sauver des vies. Nous devons trouver des moyens de rendre cela plus visible pour nos citoyens.

La Commission a reçu les projets de plans de relance et de résilience d’une majorité d’États membres: sont-ils assez ambitieux en matière d’adaptation climatique?

De façon très générale, les États font un effort très clair pour s’assurer qu’ils ont 37% de dépenses climatiques, 20% pour la numérisation et 100% sans dommages graves sur les objectifs environnementaux. C’est encourageant, mais on n’y est pas encore. Parfois nous avons des questions, parfois nous ne sommes pas d’accord. Nous sommes au milieu des négociations.

On doit convaincre des pays qu’ils ne sont plus "en développement", qu’ils sont des puissances industrielles appelées à prendre leurs responsabilités.

Y a-t-il une volonté pour mettre de l’argent dans l’adaptation pour les pays en développement?

Jusqu’ici on a dit des choses, mais on n’a jamais fourni les montants que nous avons promis. Il va être crucial que nous le fassions si nous voulons que la conférence de Glasgow  (Cop26, en novembre, NDLR) soit un succès. C’est dans notre propre intérêt que les pays en développement voient que nous sommes sérieux dans nos engagements.

Vos collègues vous suivent dans cette compréhension du problème?

John Kerry (envoyé présidentiel spécial américain pour le climat, NDLR) est certainement d’accord avec moi là-dessus, et la compréhension est de plus en plus grande ailleurs aussi. Mais parfois on doit convaincre des pays qu’ils ne sont plus "en développement", qu’ils sont des puissances industrielles appelées à prendre leurs responsabilités.

Plus fondamentalement, je pense que cela a fait baisser l’orgueil de l’Homme moderne qui pensait que nous pouvions faire ce que nous voulions.

Qu’avez-vous appris de la crise du Covid-19 qui pourrait aider à gérer celle du climat?

D’abord que notre relation altérée avec l’environnement naturel est un des facteurs de cette pandémie, nous devons restaurer un équilibre. Ensuite, on a vu combien nos citoyens ont profité des baisses d’émissions polluantes, nous devons utiliser ce momentum pour dire aux citoyens qu’on peut conserver cela même quand l’économie fonctionne à plein si nous nous déplaçons vers une économie sans carbone. Plus fondamentalement, je pense que cela a fait baisser l’orgueil de l’Homme moderne qui pensait que nous pouvions faire ce que nous voulions, sans tenir compte du fait que notre planète a des frontières que nous devons respecter.

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