interview

"Juncker a le droit de nommer Martin Selmayr à ce poste!" (Oettinger)

©AFP

La nomination de l'Allemand Martin Selmayr en tant que secrétaire général de la Commission suscite bien des remous. L'Echo a interrogé le commissaire Gunther Oettinger, en charge des ressources humaines. Celui-ci affirme que "Jean-Claude Juncker a le droit de choisir lui-même son secrétaire général".

Ce jeudi, 8h30. Günther Oettinger, le commissaire européen aux Ressources humaines, nous reçoit dans son cabinet. Depuis trois jours, la désignation éclair du nouveau secrétaire général de la Commission, l'Allemand Martin Selmayr, fait scandale dans les milieux européens.

La presse internationale s'interroge sur la promotion fulgurante et peu transparente du chef de cabinet de Jean-Claude Juncker à la tête de l'administration de plus de trente mille fonctionnaires. La réputation sulfureuse de Martin Selmayr, dont la puissance n'a cessé de croître au sein des institutions européennes, ajoute au tableau. La commission du contrôle du Parlement européen a décidé mercredi de lancer une enquête sur cette désignation controversée, à la demande des Verts européens.

L'affaire tombe mal, alors que la Commission fait l'objet d'autres polémiques, comme la récente rencontre entre son vice-Président Jyrki Katainen et l'ancien président de l'exécutif européen, José Manuel Barroso, désormais membre du conseil de Goldman Sachs, alors qu'il avait promis de ne jamais faire de lobbying sur la Commission.

M. Oettinger veut nous donner sa version des faits sur l'affaire Selmayr.

Les confidences d'Oettinger

Le front soucieux, Günther Oettinger n'attend pas nos questions. Il a voulu cette rencontre. Et démarre sur le ton de la confidence. "J'étais à Paris il y a quelques semaines, j'ai rencontré le Premier ministre et le secrétaire général du président Macron. Deux personnes de haut niveau choisies par Macron. Et personne n'a posé aucune question. Le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a le droit de choisir lui-même son secrétaire général. Il a le droit de nommer Martin Selmayr à ce poste".

Le commissaire allemand reprend son souffle. Et repart à la charge. "Martin Selmayr est-il capable de remplir la fonction? Je pense que oui. Vous pouvez l'aimer ou pas. Mais quelqu'un est-il capable de dire qu'il n'est pas à même de remplir cette fonction? Compétence, professionnalisme, âge, expérience. Vous pouvez l'aimer ou pas. Mais il en est capable. Vous devez l'accepter."

"J'ai appris mardi dernier cet arrangement entre le président Juncker et le secrétaire général.
Günther Oettinger
Commissaire européen aux Ressources humaines

Pourquoi maintenant? "Dès le début de son mandat, Alexander Italianer, son prédécesseur, a dit qu'il n'irait pas à la fin de son mandat. Son engagement était d'être secrétaire général pendant trois ans." 

Le commissaire Oettinger reconnaît qu'il n'était pas dans le secret de ce départ anticipé. "J'ai appris mardi dernier cet arrangement entre le président Juncker et le secrétaire général. Son niveau d'autorité dépendait du fait que personne n'était au courant de son départ. C'est chose faite. Depuis ce matin. Martin Selmayr est le secrétaire général." Italianer n'est pas encore tout à fait parti. Il conserverait un poste de conseiller au sein de la Commission pendant un certain temps. "Qu'importe, lâche Oettinger, sa femme et lui avaient projeté qu'il n'irait pas plus loin".

Jeu de chaise musicale

Martin Selmayr ©Photo News

Un jeu de chaises musicales au sommet de l'administration européenne a permis de placer Martin Selmayr à cette fonction. Mais un épais brouillard a pesé sur l'ensemble, empêchant d'autres candidats de postuler.

Au départ, Selmayr devait être nommé au poste de secrétaire général adjoint, après une procédure éclair de 15 jours. Coup de théâtre le 21 février, Jean-Claude Juncker annonce au collège sa nomination au poste le plus élevé. Les commissaires entérinent la décision. Certains, pris de courts, sont mécontents.

Pourquoi la procédure fut-elle si rapide pour le poste le plus élevé de l'administration européenne? "C'est le droit de Jean-Claude Juncker de proposer à ce poste quelqu'un de son choix".

Pourquoi avoir soumis Selmayr à un test, alors qu’il avait déjà été choisi par le président de la Commission pour ce poste? "Comme chef de cabinet depuis trois ans, Martin Selmayr pouvait faire l’objet d’un transfert pur et simple, comme prévu par l’article 7 du règlement. Mais il a préféré dire non, c’est trop facile, je veux utiliser la procédure de l’article 29. Il a donc passé des tests."

"J'ai auditionné M. Selmayr, et il était clair à cette instant qu'il ne serait nommé secrétaire général adjoint que pour une seconde. Et que c'était l'intention de M. Juncker de le proposer le lendemain matin comme secrétaire général".
Günther Oettinger
Commissaire européen aux Ressources humaines

Le commissaire Oettinger n'a eu vent des intentions du président Juncker qu'à la dernière minute. "Nous avions une réunion pour parler du paquet de nomination prévues. Je lui ai proposé des alternatives pour occuper les différents postes. Il m'a dit, à cet instant, qu'il avait une requête additionnelle". Juncker propose la nomination de son chef de cabinet. "Ensuite, j'ai auditionné Martin Selmayr, et il était clair à cet instant qu'il ne serait nommé secrétaire général adjoint que pour une seconde. Et que c'était l'intention de M. Juncker de le proposer le lendemain matin comme secrétaire général."

Le mercredi matin, les 27 commissaires sont informés. Très peu réalisent le mouvement. "Jean-Claude Juncker a d'abord donné la parole à Italianer qui a annoncé son départ. Il a été applaudi. M. Juncker a ensuite informé le collège qu'il proposait Martin Selmayr pour le remplacer sur base de l'article 29. C'était clair comme le cristal. Après, nous avons eu un lunch et porté un toast à Italianer".

D'après le quotidien Libération, par qui cette affaire est arrivée sur la place publique, le poste de secrétaire général était promis à un Français. "Je n'ai jamais entendu parler de ça. Je n'en sais rien", répond Günther Oettinger.

"Il y a trop de Belges dans l'administration"

Cette nouvelle nomination d'un Allemand à un poste de haut niveau provoque une gêne dans les milieux européens. Le secrétariat général du Parlement européen (Klaus Welle), la présidence de la BEI (Wernner Hoyer), du Service européen d'action extérieur (Helga Schmid), du Mécanisme de stabilité (Klaus Regling)... tous sont déjà aux mains d'Allemands.

La Belgique n'a plus aucun fonctionnaire au "top" de l'administration. Le seul Belge haut gradé à la Commission, Jos Delbeke, le patron de la DG Climat, a été déplacé. Il était pourtant très apprécié. "Oui, mais il a 64 ans", lâche Günther Oettinger. Est-ce trop vieux pour travailler à la Commission? "Non, non, mais il a huit ans de carrière comme directeur général. En général, cinq ans sont une limite normale."

Pas un Belge ne fait partie du prochain paquet de nomination. "Je vais vous dire, notre principal problème est qu'il y a beaucoup trop de Belges dans l'administration. je rencontre des ministres de Sofia, Bucarest, La Valette. Et tous demandent plus de nationaux. Il faut voir combien de citoyens la Belgique a, combien d'élus au Parlement."

Lorsqu'on lui demande pourquoi un grand nombre de postes de haut niveau sont occupés par des Allemands, le commissaire Oettinger parle de la taille de son pays. "L'Allemagne a 83 millions de citoyens. L'UE en a 500 millions. L'Allemagne représente 16% de l'UE, mais n'a qu'un seul commissaire européen... comme le Luxembourg. Nous sommes sous-représentés. Et puis, ni Selmayr ni Klaus Welle ne sont secrétaires généraux de l'Allemagne. Martin Selmayr est Allemand, mais il n'est pas un candidat de l'Allemagne. Soyez certain qu'il y aura un jour une place pour un Belge."

"Si je voyais Barroso, nous irions boire un café ou une bière"

"Si je voyais Jose Manuel (Barroso) en bas, je lui dirais tout de suite: allons boire un café ou une bière. Il a été mon patron, mon président."
Günther Oettinger
Commissaire européen aux Ressources humaines

La polémique n'est pas éteinte. Nous abordons la question de la récente rencontre entre le vice-président Jyrki Jatainen et l'ancien président Jose Manuel Barroso, devenu conseiller pour Goldman Sachs, alors que celui-ci avait promis qu'il ne ferait jamais de lobbying sur la Commission."Jyrki a été Premier ministre. Barroso aussi. Ce sont d'anciens collègues", réplique Günther Oettinger, "si je voyais Jose Manuel en bas, je lui dirais tout de suite: allons boire un café ou une bière. Il a été mon patron, mon président. Il a été le collègue de Katainen. Il n'est pas un prisonnier. Et Katainen a été transparent." Günther Oettinger surenchérit, jusqu'au détail: "Katainen lui a proposé d'aller au restaurant parce qu'il n'avait plus de bière dans son bureau."

"Jean-Claude Juncker a 27 collègues provenant de tous les Etats, il y en a seulement deux qu'il peut choisir. Son secrétaire général et son chef de cabinet" commente le commissaire Oettinger. ©EPA

Lire également

Publicité
Publicité

Echo Connect

Partner content