L'Europe croise le fer pour définir une fois pour toutes l'investissement "vert"

©Wim Kempenaers

L’Europe pourrait s’accorder ce jeudi sur les critères qui feront le tri entre les investissements "verts" des autres. Les contours de cette "taxonomie" sont un enjeu de taille pour les investisseurs et essentiel pour orienter la transition climatique.

L’Europe s’apprête à se doter d’un label crucial pour la réorientation de l’économie vers un modèle plus durable. Ce jeudi, les négociateurs du Parlement et du Conseil (États) mettent ce qui pourrait être la dernière main au projet de "taxonomie" que la Commission européenne avait proposée en mai 2018. Ce système de classification déterminera si une activité économique est ou non reconnue comme environnementalement durable. Elle mènera donc à un tri officiel entre ce qui relève ou non du greenwashing. Une fois la taxonomie en place, l’étape suivante sera de cadrer son intégration dans la gestion des banques, assurances et fonds de pension pour orienter les investissements.

"Nucléaire ou pas, c’est un choix politique. Mais il faut veiller à ne pas faire une distorsion de la réalité."

Quels sont les critères quantitatifs et qualitatifs qui permettront à un investissement d’obtenir ou non le précieux sésame? Les négociateurs qui ont croisé le fer jusqu’à 3h du matin mardi ont décidé de reprendre leurs discussions dès ce jeudi matin, signe qu’ils entrevoient le bout du tunnel.

L’éléphant dans la pièce

3 questions à Kees Vendrik, Chief Economist Triodos et sénateur néerlandais

1. Quel est le principal intérêt de Taxonomie?
Ce texte est une réponse à l’urgence climatique et une conséquence directe des accords de Paris. Taxonomie est un des instruments qui doit permettre de mettre cela en œuvre. L’industrie financière doit être impliquée dans le combat contre cette crise, car la question fondamentale est celle de la planète que nous laisserons aux générations futures.

2. Le texte n’est-il pas une déclaration d’intention supplémentaire?
Les banques et les clients ont intérêt à savoir où sont placés leurs fonds. Les citoyens soutiennent ce changement et sont prêts à changer leur comportement en conséquence. Il est important que tous les acteurs financiers accélèrent leurs investissements verts, et ce, dans tous les domaines. Un reporting aura lieu, ce qui implique que quiconque propose des produits durables à ses clients devra respecter Taxonomie. Quel sera son impact réel? C’est encore difficile de le dire, mais ce sera le rôle des superviseurs financiers de contrôler les acteurs impliqués. Un gros travail a été réalisé. Agir pour l’environnement est aussi dans l’intérêt de la finance. Si la crise climatique perdure, les pertes vont s’accumuler et l’instabilité financière va s’aggraver.

3. Quel est le principal point faible de Taxonomie?
J’aurais préféré une taxonomie "brune", qui se serait concentrée sur ce qui n’était pas durable et aurait eu l’avantage de définir clairement le problème: les énergies fossiles. La Commission européenne a préféré opter pour une taxonomie "verte", ce qui ne constitue pas la bonne approche selon moi. On aurait dû être plus conséquent pour frapper l’industrie fossile. 

L’éléphant dans la pièce – dont on ne parle pas mais qui occupe les arrière-pensées –, c’est le nucléaire. Peut-il avoir une place aux côtés des activités durables, malgré sa lourde empreinte environnementale, en raison de la faiblesse des émissions de gaz carbonique de la filière? L’objet des négociations n’est pas de trancher directement ce type de questions, mais de mettre en place les balises qui devront y répondre. En définissant les objectifs environnementaux de la taxonomie, notamment.

Le fait que les États membres plaident pour le principe de "neutralité technologique", en vertu de laquelle toutes les technologies se valent pour atteindre les objectifs en question, pourrait être une brèche pour l’atome. Quatre d’entre eux (Allemagne, Autriche, Luxembourg et Grèce) ont d’ailleurs diffusé une déclaration soulignant leur opposition à ce que le nucléaire puisse entrer dans le cadre. Elle minerait la confiance des investisseurs dans les produits financiers reconnus comme "verts" et mettrait en péril l’objectif même de la taxonomie, qui "pourrait être considéré comme un label frauduleux", s’inquiète un diplomate. "Nucléaire ou pas, c’est un choix politique. Mais il faut veiller à ne pas faire une distorsion de la réalité: les fonds estampillés "verts" pourront regrouper un panaché de produits différents difficilement lisibles – la confiance dans le label est cruciale."

Où trace-t-on la ligne d’un investissement vert? La question déborde très largement le sujet du nucléaire. Notamment lorsqu’il s’agit de définir les "activités de transition" ou les "activités habilitantes": pas vraiment vertes, mais qui réduisent tout de même l’intensité de la pollution. Une nouvelle centrale au gaz remplace une centrale au charbon: est-elle "durable sur le plan environnemental"? Ou au contraire cette logique risque-t-elle d’accaparer une partie substantielle des montants "verts" disponibles au détriment d’efforts en matière d’efficacité énergétique ou de renouvelable?

Outre ces questions, les négociateurs, menés par Marianna Uotinen (Conseil) et Pascal Canfin (Parlement), doivent préciser de quelle manière les fonctionnaires chargés d’appliquer la taxonomie seront supervisés. Sur base de la nouvelle législation, ce sera à la Commission européenne d’entrer dans les détails, en concertation avec les experts des États membres. La marge de manœuvre qui sera laissée à l’exécutif européen est un point sensible. La mise en œuvre de la future législation pourrait être faite par des actes d’exécution: la Commission consulte les experts des États avant de les adopter. Et/ou par des actes délégués, sur lesquels le Parlement européen, directement élu, a un droit de regard et de révocation.

L’Union passe à côté de ses objectifs environnementaux

L’Union européenne n’atteindra pas ses objectifs environnementaux en 2020.Elle peut par contre redresser la barre si elle relève les "défis sans précédent" qui s’annoncent, a prévenu ce mercredi l’Agence européenne de l’environnement (EEA) dans son rapport quinquennal.

Pour l’heure, les tendances observées mettent en évidence un "ralentissement des progrès réalisés dans la réduction des gaz à effet de serre, les émissions industrielles, la génération de déchets, l’amélioration de l’efficacité énergétique et la part des énergies renouvelables", déplore l’EEA. Qui insiste: "Pour l’avenir, le taux actuel de progrès ne suffira pas à atteindre les objectifs de 2030 et 2050."

Certes, des progrès ont été enregistrés, avec par exemple la diminution de 22% des émissions de gaz à effets de serre entre 1990 et 2017 et l’augmentation de la part des énergies renouvelables dans la consommation énergétique. Mais ils sont insuffisants.

L’agence européenne souligne aussi que sur les 13 objectifs de protection de la biodiversité fixés pour 2020, seuls deux seront satisfaits l’an prochain: la sanctuarisation de zones marines et terrestres. En revanche, la protection des espèces et des habitats naturels, des zones humides, des écosystèmes marins et des sols reste insuffisante.

De même, l’émission de produits chimiques, la pollution atmosphérique et la pollution sonore demeurent préoccupantes.

"Si la plupart des objectifs de 2020 ne seront pas atteints, particulièrement en matière de biodiversité, il est encore possible de réaliser les objectifs à long terme de 2030 et 2050". Mais pour cela, l’Union doit agir "urgemment", conclut l’agence européenne.

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