interview

"La Grèce se trouve dans une impasse"

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À moins de trois semaines des élections du 20 septembre auxquelles il ne se présentera pas, Yanis Varoufakis, le flamboyant et controversé ex-ministre des Finances d’Alexis Tsipras se livre à "L’Echo".

"Le référendum a été organisé pour être perdu et permettre au gouvernement d’accepter un mauvais accord sous la couverture de la volonté du peuple grec."

Pourquoi ne vous présentez-vous pas aux élections du 20 septembre?
C’est directement lié au système électoral. Si, en Grèce, on avait en vigueur le système électoral britannique ou français, je me serais présenté avec joie comme candidat indépendant dans une circonscription donnée. Et j’aurais été élu. Cependant, en Grèce, le système électoral fait qu’il faut se présenter avec un parti et atteindre 3% au niveau national pour être élu. Je ne vais pas créer un parti juste pour être élu et je ne vais pas non plus me présenter avec un parti doté d’un programme auquel je n’adhère pas, juste pour me retrouver au Parlement. Je n’adhère ni au programme du Syriza ni à celui d’Unité Nationale (le nouveau parti de gauche radicale, dissident de Syriza, NDLR). Je ne peux donc pas être candidat. C’est aussi simple que ça.

"Aujourd’hui, je ne suis en accord avec aucun des partis qui se présentent."

Mais si cet accord passé avec les créanciers est aussi catastrophique que vous le dites, ne serait-il pas logique de vous présenter avec un parti qui se bat contre l’accord et son application?
Non. Tant que je n’adhère pas, même partiellement, au programme présenté, ce n’est pas possible. On ne peut pas s’unir juste sur un rejet commun. Avec le Syriza, même si j’avais des points de désaccord sur lesquels je m’étais d’ailleurs exprimé publiquement, j’étais en accord avec le "noyau" du programme présenté. Aujourd’hui, je ne suis en accord avec aucun des partis qui se présentent.

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Pour qui allez-vous donc voter lors d’élections du 20 septembre?
Je ne sais pas, car honnêtement, je n’ai pas encore décidé. Mais comme je me sens responsable envers tous les gens qui ont voté pour moi en janvier (avec 140.000, Varoufakis a été élu avec plus de voix que tout autre député grec aux législatives de janvier 2015 NDLR), je dis une seule chose: votez pour qui vous voulez, mis à part pour les partis qui ont voté en faveur de cet accord inadmissible et pour Aube Dorée (parti néonazi, NDLR).

Ces élections sont la conséquence directe de l’accord signé par Alexis Tsipras. Vous considérez que cet accord est voué à l’échec. Pensez-vous au final que la Grèce a réellement un avenir au sein de l’UE et de la zone euro?
Il y a un paradoxe monumental au cœur de l’Union européenne. Celui-ci se décline en trois parties. D’abord, c’est la première fois de l’histoire de l’humanité que des créanciers imposent des conditions qui, de fait, leur assurent de ne jamais revoir leur argent. Deuxièmement, il y a en Grèce un peuple qui veut, dans sa grande majorité, absolument rester dans la zone euro, mais qui en même temps rejette de manière tout aussi absolue les conditions qui lui sont imposées pour cela. Au même moment, en Allemagne, dont le gouvernement est responsable des conditions imposées à la Grèce, vous avez une grande majorité qui veut que la Grèce reste dans la zone euro mais en appliquant les termes de cet accord. Troisièmement, cet accord, et le programme qui va avec, est tellement aberrant que même s’il était mis en application par Dieu lui-même aidé de ses Archanges, il ne pourrait pas réussir. Ces trois parties du paradoxe sont tellement intimement liées qu’elles ne peuvent être résolues qu’ensemble. Le système politique grec ne peut pas résoudre ce puzzle à lui tout seul. Tôt ou tard, il devra être résolu à travers les institutions européennes tant pour la Grèce que pour l’Europe.

"La Grèce se trouve dans une impasse."

La partie grecque du paradoxe que vous décrivez a été mise en exergue par le fameux référendum du 5 juillet suivi du revirement total d’Alexis Tsipras malgré la victoire du non…
Commençons par le début. Une fois le référendum annoncé, au-delà des interventions télévisées d’Alexis Tsipras, nous n’avons pas fait campagne! J’avais prévu d’intervenir dans plusieurs meetings à travers le pays en faveur du "non", ceux-ci ont tous été annulés! Il n’y a aucun doute: le référendum a été organisé pour être perdu et permettre au gouvernement d’accepter un mauvais accord sous la couverture de la "volonté du peuple grec". Mais, contre toute attente, le peuple grec n’a pas plié…

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Sur quoi vous basez-vous pour dire cela? Alexis Tsipras vous l’a confié?
Non. Cependant, après l’échec des négociations le 25 juin où, quelles qu’aient été les concessions faites par Alexis Tsipras, on n’arrêtait pas de lui en demander davantage, on a été ébranlé. Le référendum a été décidé le lendemain.

Une fois le référendum annoncé, des membres très haut placés de notre équipe gouvernementale restreinte (qui était responsable des négociations, NDLR), m’ont dit "ce référendum c’est notre issue de secours". Ils voulaient une victoire du "oui" pour changer de ligne politique et accepter l’offre des créanciers sans perdre la face auprès du peuple. Je ne peux pas être sûr de ce que pensait Tsipras lui-même.

  • Né le 24 mars 1961.
  • Économiste de formation.
  • De 2004 à 2006: conseiller économique de Giórgos Papandréou, président du Pasok (parti socialiste).
  • 27 janvier 2015: il obtient le meilleur score du pays et est élu député de Syriza (gauche radicale).
  • Dans la foulée, il est nommé ministre des Finances dans le gouvernement d’Alexis Tsipras.
  • Il incarne une ligne dure dans les négociations avec les créanciers d’Athènes et détonne avec une communication flamboyante et un style atypique.
  • Le 6 juillet 2015, il démissionne après le "non" au référendum sur le plan d’aides à la Grèce. Il ne veut pas cautionner les concessions faites par Alexis Tsipras.

Vous prenez donc vos distances avec la scène politique grecque. Que comptez-vous faire désormais?
J’essaie de créer, au niveau européen, un réseau pour les citoyens européens inquiets de ce qui est en train d’arriver en Europe: la mise en place d’une austérité dure et paneuropéenne qui altère la nature même de l’Union. La plus grande économie mondiale ne peut pas être gouvernée par une équipe digne du Moyen-Âge, et un Eurogroupe qui se réunit, délibère et décide en privé sans publier même un compte rendu et sans avoir à rendre des comptes à quiconque! Les citoyens européens n’ont même pas le moyen de savoir ce qui se dit à ces réunions! En plus, au-delà du déficit démocratique évident, ce type de procédé fait que les décisions prises sont mauvaises et économiquement catastrophiques et font que l’UE est aujourd’hui le grand malade de l’économie mondiale.

Quelle est la finalité d’un tel projet?
Réunir tous les citoyens européens qui se sentent concernés par ces phénomènes, au-delà de leurs appartenances politiques et de l’idéologie de chacun; créer des débats et des discussions et un vrai réseau. Son but sera d’étudier et de trouver des moyens de démocratiser la zone euro: c’est une nécessité absolue. Une fois que des positions consensuelles sur la manière de procéder seront trouvées, on pourra voir comment cela pourra s’exprimer politiquement pays par pays.

"La plus grande économie mondiale ne peut pas être gouvernée par une équipe digne du Moyen-Âge, et un Eurogroupe qui se réunit, délibère et décide en privé sans avoir à rendre des comptes à quiconque."

Si on suit votre logique, on devrait arriver à la création d’un vrai parti politique européen…
C’est possible, mais il y a tellement de choses à faire d’ici là. Jusqu’ici, au niveau européen, on a des partis nationaux qui font des alliances basées surtout sur l’agenda politique national de chaque parti. Mon idée, c’est de procéder de manière inverse: créer d’abord un courant de pensée et d’action paneuropéen et ensuite mettre en place des partis au niveau national mais dont l’agenda politique est réellement européen. On n’en est pas encore là aujourd’hui…

Quel est votre regard global sur la situation grecque aujourd’hui?
Aujourd’hui, la Grèce se trouve dans une impasse. C’est logique: la stratégie du Syriza qui prévoyait une négociation très dure jusqu’au dernier moment était la seule capable de nous sortir de là. Nous ne l’avons pas fait. Les gens qui nous ont crus et ont voté pour nous en janvier et tous ceux, plus nombreux, qui ont ensuite voté "non" au référendum ont été trahis. Les Européens ont noyé "le printemps d’Athènes" et on les a laissés faire…

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