Le Parlement européen se paye une neutralité climatique "low cost"

Le "Caprice des dieux", siège du Parlement européen à Bruxelles. ©Saskia Vanderstichele

Il s’affiche comme l’institution européenne la plus ambitieuse en matière de chasse aux émissions de gaz à effet de serre, mais pour arborer ce bulletin de premier de classe, le Parlement a une astuce: la compensation low cost.

"Le Parlement est la première institution de l'UE à devenir 100% neutre en carbone." Depuis bientôt cinq ans, l'hémicycle européen arbore avec fierté l'écusson très couru de la neutralité climatique: les activités des eurodéputés et de leur administration ne contribuent pas au réchauffement climatique. La prouesse apparaît d’autant plus impressionnante quand on la met en regard de celle de la Commission européenne. Cette dernière doit présenter à l’automne un "plan d'action complet" pour devenir neutre en carbone... pour 2030. "Et nous sommes en train de découvrir que c’est un défi énorme. Énorme", concédait le commissaire au Climat Frans Timmermans en mars dernier. Le lièvre et la tortue?

De vrais efforts

Le Berlaymont se donne donc quinze ans de plus que le "Caprice des Dieux" pour atteindre le saint-graal de la neutralité. Pourtant, ce n’est pas faute pour le paquebot d’Ursula von der Leyen de faire des efforts. La Commission se targue d’avoir réduit d’environ 90% les émissions de ses bâtiments depuis 2005, et depuis cette date sa flotte de véhicules émet deux fois moins de carbone au kilomètre...

À 900 mètres de là, le Parlement arbore aussi de belles performances. Recours à l'électricité verte, infrastructures techniques plus efficaces, recours au TGV plutôt qu'à l'aéronautique pour relier Bruxelles et Strasbourg, etc. Somme toute, il se targue d'avoir réduit ses émissions de carbone de 37,7% entre 2006 et 2018. Et pour arriver à "100%", le Parlement recourt à une astuce bien connue: "L'achat de compensations carbone est un élément précieux de la stratégie", explique l’institution. Précieux, mais très bon marché.

Le juste prix

Acheter les réductions d’émissions des autres pour compenser celles qu’on n’arrive pas à réaliser soi-même peut s’avérer efficace, mais encore faut-il pouvoir s’assurer que ces réductions... sont bien réelles. Dans une étude publiée en 2016 à la demande de la Commission européenne, l'institut allemand Oeko évaluait qu'une grande partie des crédits carbone sont corrompus: soit parce que les projets évitent moins d'émissions qu'affiché, soit parce que ces réductions d'émissions auraient eu lieu de toute façon.

Si le prix est un indicateur de la qualité des crédits achetés, le Parlement – et le contribuable – a de quoi se faire du souci. Dans son dernier appel d’offres, lancé en mai dernier, il a fixé l’enveloppe annuelle à 376.000 euros pour 188.000 tonnes d’équivalents carbone à compenser pour son compte et celui d'autres institutions. Soit 2 euros par tonne (tCO2e).

"C'est comme d'acheter des meubles dans une faillite: ils savent mieux que quiconque qu'une tonne de carbone devrait être à minimum 20 euros, voire 40, pour être efficace."
Pascal Vermeulen
Climact

À titre de comparaison, l’Oeko Institut compense ses émissions à raison de 23 euros la tonne, indique Martin Cames, co-auteur de l’étude précitée. Pascal Vermeulen, managing partner chez Climact, société de conseil à la réduction d'empreinte carbone, juge de son côté "très inquiétante" l'approche choisie par le Parlement européen. "C'est comme d'acheter des meubles dans une faillite: ils savent mieux que quiconque qu'une tonne de carbone devrait être à minimum 20 euros, voire 40, pour être efficace. Il faut arrêter de s'acheter une bonne conscience à un tarif aussi déconnecté du marché!"

L'institution pourra souligner que les crédits sont labellisés "Gold Standard", une fondation lancée en 2003 par des ONG environnementales. Si ces crédits s'échangent parfois à deux euros ou moins sur le marché, "un tel prix n'est pas en ligne avec le coût social du carbone, ni avec ce que la plupart des chercheurs estiment un prix suffisant du carbone pour une transition de l'économie et rester bien en-dessous d'un réchauffement de 2°C", estime Sarah Leugers, directrice de la communication de Gold Standard. "Deux euros, cela ne va généralement pas couvrir les coûts du développement de projet, de mise en oeuvre et de certification", dit-elle.

"Deux euros, cela ne va généralement pas couvrir les coûts du développement de projet, de mise en oeuvre et de certification."
Sarah Leugers
Gold Standard

Le Parlement se livrerait-il à une tartufferie pour jouer les bons élèves? Il entend en tout cas poursuivre le travail de fond: son organe exécutif, le Bureau, a adopté en décembre 2019 de nouveaux objectifs pour 2024, notamment atteindre une réduction d'émissions à au moins 40% comparé à 2006, et une réduction des émissions du transport de personnes d'au moins 30%.

De son côté, la Commission européenne doit présenter à l’automne une communication sur la manière dont elle compte atteindre la neutralité carbone. Et n'exclut pas d'acheter des crédits: "La compensation n'est pas neutre budgétairement et il y a des qualités variables de crédits. La Commission cherchera le meilleur équilibre entre efficacité, coût et impact environnemental", assure-t-elle déjà.

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