reportage

Le cercle des poètes réapparus avec le professeur Solioz

©Gordon Welters / ID

Christophe Solioz, professeur de philosophie helvétique, a conduit sa classe à Sarajevo, ville-charnière, entre Occident et Orient. Une expérience fascinante et formatrice qui a donné naissance à un beau livre.

Le 21 décembre, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), à La Haye, fermait officiellement ses portes, en présence du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Sa mission officielle était accomplie. En 1995, après la guerre, la Suisse aura été le premier pays à ouvrir une ambassade à Sarajevo, capitale de Bosnie-Herzégovine, créée par les Ottomans en 1461. Son conseiller culturel, Wolfgang Amadeus Brülhart, aura eu un rôle déterminant pour aider la cité meurtrie à renaître à travers ses réseaux artistiques.

"Les villes se reconnaissent comme les humains, à leur démarche", a écrit le grand philosophe allemand Water Benjamin, l’un des premiers à penser la ville. Auteur de plusieurs ouvrages sur les Balkans, coordinateur entre 1992 et 2006 de diverses interventions sur la démocratisation en Croatie, Bosnie-Herzégovine et Serbie, Christophe Solioz enseigne la philo au collège genevois Émilie Gourd (journaliste et figure du féminisme international). Avec ses élèves, ils ne font pas que penser la ville: ils y vont.

C’est ainsi qu’il a emmené sa classe d’une cité genevoise, l’une des plus civiles qui soient, cinq jours à Sarajevo: seul territoire d’Europe à avoir connu la guerre civile depuis la Seconde Guerre mondiale, entre 1992 et 1995 (triste privilège que l’Ukraine lui a ravi en 2014). C’est pour Solioz une façon d’enseigner autrement: "ni tourisme édifiant, ni cours d’instruction civique, c’est une manière d’amener ces jeunes Genevois relativement protégés au contact d’une autre réalité. Ce travail de terrain a pour objectif d’identifier ce que la ville fait, ce qui la fait, mais aussi ce qui la défait et la recompose. On renverse la perspective, en faisant de la ville elle-même, et non pas de ses seuls habitants (et surtout pas des touristes!), le personnage principal de notre investigation".

Philo en marche

Ces reporters-philosophes ont observé des phénomènes en apparence superficiels, la vie urbaine qui anime places, rues, cafés, lieux de culture, afin d’en déchiffrer "la signification secrète". Au début du XXe siècle, rappelle le professeur suisse, Walter Benjamin soulignait déjà l’effet de la publicité, de la presse, de la photo et du cinéma sur les perceptions des citadins. "Aujourd’hui, souligne-t-il, les réseaux sociaux sont les grands amplificateurs. Comme en 1900, ces mutations urbaines affectent profondément les citadins." Cette philosophie en marche a donné lieu à un livre collectif: "Sarajevo – L*a*tribu*t de l’ART". Une série d’entretiens portraits de créateurs, enseignants, acteurs culturels jeunes ou confirmés, pour certains internationalement réputés, comme le cinéaste Danis Tanović, Oscar du meilleur film étranger pour "No Man’s Land" en 2001 ou Edin Zubčević, fondateur du label Gramofon et du Sarajevo Jazz festival, la plasticienne Adela Jusić ou le peintre Edin Numankadić, exposé dans le monde entier, et notamment à la Biennale de Venise.

Les dix-neuf élèves de cette classe de maturité à dominante scientifique ont donc pris l’avion pour Sarajevo. Ils se sont réparti les tâches: budget, communication, achat des billets, etc. Le périple a été autofinancé, en partie par les familles. Chacun a réalisé une "entrevue" avec l’un de ces dix-neuf Sarajéviens, et une partie des photos, réalisée par deux élèves, Linus Leuch et Théo Mader. Solioz les a observés en philosophe amusé: "Dans cette ville où les traces de la guerre sont visibles et forment comme une trame omniprésente, ils étaient comme sur une autre galaxie, on les sentait à la recherche du bon logiciel. Ils ont manifesté une grande curiosité pour ces artistes qui ont souvent du mal à percer hors de leur pays, faute de moyens, alors que leurs travaux d’une grande qualité le mériteraient. Ils ont été touchés, et je pense que cette prise de conscience personnelle se perçoit dans le résultat."

La justice ou la loi?

Les élèves ont pu constater la lucidité d’Edin Zubčević, énergique directeur du Jazz Fest, qui se tient en novembre. "La réconciliation est un mot que je n’aime pas, leur dit-il. Il y a eu reconstruction mais après dix ans, le processus s’est enlisé. Pire encore, les politiques sont de plus en plus irresponsables, et la corruption gagne la société et la vie. Certains criminels sont libres et politiquement actifs. La Cour de La Haye n’a pas apporté la justice, elle a juste appliqué la loi. La présence de l’Europe reste assez virtuelle: la Bosnie-Herzégovine est la dernière des préoccupations de l’UE".

Solioz souligne que beaucoup de Sarajéviens ont quitté la ville, pendant ou après la guerre. Alexandre di Giuseppe, devenu étudiant en médecine, chargé du budget garde tout de même en tête "une cité ouverte, accueillante", affligée de séquelles, traces d’obus et de balles, où les "jeunes sont marqués par ce passé, avec un taux de chômage des jeunes de 50%, ce qui explique peut-être la naissance de Naša stranka", parti multiethnique d’intellectuels et de jeunes né en 2010 de la volonté de rompre avec la domination des partis nationalistes: "ils veulent changer le système".

Parmi ceux qui souffrent de cette emprise nationaliste, Daniel Premec, professeur de sculpture et modelage à l’Académie des Beaux-Arts. "Certaines de mes œuvres portent la marque des années 1992-1995. L’Allemagne, après la guerre, s’est reconstruite avec efficacité, mais on ne peut reconstruire les blessures intérieures. Nous vivons une atmosphère agressive, une sorte de syndrome post-traumatique collectif. Face aux nationalistes qui attaquent nos esprits avec des idées passées et actuelles dangereuses, l’art est un îlot de liberté. Ce qui est déjà le présent pour d’autres est encore pour nous dans notre futur." Il entretient des liens artistiques avec l’Amérique, l’Allemagne, la, Chine, la France. De l’Italie, il retient ce détail qui l’a fait sourire: "Les Italiens que j’ai rencontrés croyaient que les sculpteurs ne sculptaient que la pierre". L’atavisme du marbre, sans doute.

À l’opposé de Genève, "ville acculturée", Quentin Toso a vu en Sarajevo "une ville des émotions, au passé déchiré, bouillonnant d’un art spontané qui choque en touchant à quantité de médiums, pour un résultat très humain. C’est un lieu à part, de culture est-européenne et moyen-orientale." Cette échappée "m’a rendu plus spontané, ambitieux, engagé dans ma pratique artistique" (il est fana de dessin). Il prévoit d’y retourner. Sydney Amadasun, jeune Angolo-Nigériane, revoit les immeubles détruits encore habités, les cimetières peuplés de croix blanches, tant de souffrance et de gaieté mêlées.

Enfin, Sabrina Forsell a été frappée par la grande diversité des cultures et des religions dans un espace aussi restreint. "Je me souviens du premier jour, nous étions dans la vieille ville, tout autour de nous, sur les collines, j’ai vu les nombreuses mosquées et églises et des architectures témoignant de toutes les périodes historiques de la ville." Ce voyage lui a fait comprendre que l’art peut être un vecteur d’idées politiques très efficace: "J’avoue que lors de ce voyage cette composante politico-historique de l’art m’a fortement marquée."

Le livre a été réalisé en un temps record (deux mois). Après Sarajevo, Solioz planifie déjà Berlin (symbole de la réunification européenne), Belfast (avec la résurgence de la question irlandaise suite au Brexit) et Riga (l’avenir des villes hanséatiques).

À suivre.

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