"Nous ne voulons pas devenir la colonie financière de l'Allemagne"

©Aurore Belot

Au Parlement européen, tous les chemins ne mènent pas à Athènes. L’entrée magistrale du cœur de la démocratie européenne, sur l’esplanade Simone Veil à Bruxelles, conduit au centre nerveux du Parlement et aux bureaux des grands partis – conservateurs, socialistes, libéraux…

Mais n’allez pas vous aventurer dans ce dédale-là si vous voulez rencontrer un membre de la coalition de gauche radicale Syriza. Les vainqueurs des élections grecques de la semaine dernière ont leurs quartiers dans le bâtiment le moins prisé des parlementaires: le "WBI", isolé des couloirs animés. C’est pourtant là que l’on trouve la nouvelle star du Parlement. Dimitrios Papadimoulis ne sait plus où donner de la tête depuis la victoire de son parti aux élections législatives de dimanche dernier. Le leader de Syriza à Bruxelles (par ailleurs vice-président de l’hémicycle) se retrouve même à devoir refuser des interviews, un comble pour un eurodéputé… Son parti a pourtant besoin comme de pain de bien se faire comprendre, en ces temps où la Bourse d’Athènes hoquette au gré des déclarations du nouveau gouvernement.

"Nous ne voulons pas dépenser l’argent des contribuables d’autres pays, nous ne sommes pas antieuropéens, nous ne sommes pas stupides, et le peuple grec qui a voté Syriza n’est pas idiot", martèle Papadimoulis. On l’interroge d’entrée de jeu sur la déclaration la plus marquante et la plus ambiguë que le nouveau Premier ministre Alexis Tsipras ait prononcée depuis son entrée en fonction: le gouvernement, avait-il dit en ouvrant son premier conseil des ministres mercredi est prêt à "verser son sang" pour rétablir "la dignité des Grecs". Qu’est-ce que cette parabole hémorragique était-elle supposée vouloir dire? Nous n’aurons pas la réponse de M. Papadimoulis – il n’est pas au courant répond-il, interdit. Quoi qu’il en soit, l’heure n’est pas – n’est plus – aux déclarations belliqueuses: aujourd’hui, Syriza veut prouver qu’il est un partenaire sérieux, fiable et exigeant pour ses partenaires.

Comment le gouvernement grec va-t-il financer les premières mesures qu’il annonce (augmentation du salaire minimum, annulation des privatisations)?
Dimitrios Papadimoulis: Notez que le gouvernement n’a pas encore présenté son programme au Parlement en vue d’obtenir un vote de confiance. Notre orientation fondamentale est de ne pas créer de nouveaux déficits. Nous voulons un budget contrôlé. Et nous demandons à nos partenaires de réexaminer certaines parties du programme existant, de réduire les exigences totalement irréalistes de la troïka au sujet de l’excédent budgétaire net dans les années qui viennent – atteindre 4,5% c’est irréaliste. Et nous voulons trouver un compromis sur la dette. La dette publique grecque est de 177%… Avant l’arrivée de la troïka, elle était de 125%. Ce n’est pas viable: une large majorité des experts le disent, y compris le FMI.

Le gouvernement Samaras a rendu les rênes avec un excédent primaire l’année dernière. Comment espérez-vous remplir les caisses de l’État grec?
Il y a deux grands volets à notre programme. Le premier c’est la réduction de la dette et la réduction de l’excédent budgétaire – cela doit nous donner un peu d’air à l’économie. Le second, c’est la mise en place de nombreuses réformes: la simplification du système fiscal, la modernisation de l’administration, la réduction de la corruption, la lutte contre l’oligarchie, l’évasion et la fraude fiscale… Jusqu’à présent, les seules réformes auxquelles les Grecs ont eu droit, c’est la réduction de 40% des salaires et des pensions, et une destruction totale de ce qu’il restait de l’État providence en Grèce.

Fiscalité, oligarques: c’est au tour des plus riches de payer, en somme?
En Grèce, les riches ne payent pas de taxes alors que les pauvres et la classe moyenne en payent beaucoup – ce n’est pas Syriza qui le dit, mais Eurostat. À titre d’exemple, les armateurs grecs, parmi les plus riches au monde, ont payé l’an dernier à peine 15 millions d’euros de taxes. Leur personnel a payé 55 millions, quasi quatre fois plus!

Cette semaine, plusieurs responsables européens se sont relayés pour dire qu’il n’était pas concevable de réduire la dette grecque à proprement parler…
Ils ont dit qu’ils ne sont pas d’accord avec une réduction de la valeur de la dette (un "haircut")… Vous savez, la Grèce n’est pas la seule à proposer une telle option. Mercredi, l’ex-directeur du département Europe du FMI (Reza Moghadam, NDLR) a proposé un "haircut" de 50%. Il n’est pas stupide. Il n’est pas un agent de Syriza…

C’est ce que vous demandez, un "haircut" de 50% de la dette grecque?
Nous allons mettre cette idée sur la table, mais nous sommes prêts à discuter, négocier pour trouver une solution mutuellement acceptable. Vous savez, la dette publique n’est pas un problème grec, c’est un problème européen. Avant la crise, la dette publique de la zone euro était de 70%, maintenant elle est de 95%. Il est impossible de créer un processus d’unification européenne en ayant une monnaie unique mais pas de politique financière commune. Nous ne sommes pas antieuropéens. Nous sommes pour plus d’Europe, mais pas pour les banquiers: pour les gens. La victoire de Syriza n’a pas apporté un espoir seulement en Grèce mais dans l’Europe. En France, nous avons même reçu des messages positifs du gouvernement.

Vous avez aussi reçu le soutien de Marine Le Pen, puisque vous parlez de la France…
Nous sommes exactement le contraire de l’extrême droite. Nous voulons que la Grèce devienne un membre respectable de la zone euro. Mais nous ne voulons pas devenir la colonie financière de l’Allemagne pour les dix prochaines années.

En parlant de contraires, Syriza s’est associé avec les Grecs Indépendants (AN.EL), un parti de droite souverainiste. Surprenant, non?
On n’avait pas le choix…

Vous auriez pu vous associer avec To Potami par exemple, le nouveau parti pro-européen du centre…
Nous avons demandé à To Potami de participer, de nous proposer des ministres, des idées. Ils ont refusé. On aurait donc pu créer un gouvernement minoritaire, faible, soumis à tous les chantages possibles. On a choisi de faire cette alliance mais le programme du gouvernement est celui de Syriza. C’est le jeu démocratique qui résulte des élections. Il faut respecter la démocratie.

Jean-Claude Juncker l’a dit jeudi: l’Europe respecte la démocratie grecque "mais la Grèce doit aussi respecter les autres, les opinions publiques et les parlementaires du reste de l’Europe"
Nous avons le plus grand respect pour nos obligations comme membre de l’UE et de la zone euro. Nous allons respecter toutes les obligations du gouvernement qui relèvent des traités. Mais la politique d’austérité unilatérale, le mémorandum et la troïka ne sont pas basés sur les traités. Et il est totalement inacceptable pour un pays d’être gouverné par des e-mails de la troïka.

Que dites-vous aux Belges qui considèrent que l’argent prêté doit être remboursé avec les intérêts prévus?
Aux Belges, nous disons que nous voulons un changement pour l’Europe entière. Nous sommes pour une Europe qui soutienne la croissance de l’économie, la cohésion et la réduction des inégalités. Ces dernières années, on a vu une augmentation de la pauvreté, du chômage, un écart grandissant du revenu entre pauvres et riches d’Europe. Je vois qu’en Belgique une grande partie de la population a pris le résultat des élections grecques comme une porte ouverte pour une Europe plus sociale et démocratique.

Mais ce n’est pas le cas de tout le monde.
Les attaques les plus dures que nous recevons viennent de la droite allemande. Mais il y a des signes que les choses sont en train de changer en Europe: la décision de la Commission d’aborder le pacte de stabilité de manière plus flexible, l’assouplissement quantitatif de la BCE, l’effort d’investissement du "Plan Juncker"…

Le ministre des Finances grec demande un "New Deal paneuropéen". Celui de Juncker ne suffit donc pas à vos yeux?
Les investissements dans la zone euro sont 50% moins élevés aujourd’hui qu’en 2009. L’idée d’une politique unilatérale d’austérité pour augmenter les investissements a échoué. Maintenant, l’Europe doit en revenir aux idées de Keynes – ou même d’Obama: utiliser l’argent public, en combinaison avec les investissements privés, pour créer de la croissance et de l’emploi. Et il faut que cela se fasse avant tout au bénéfice des pays qui ont été le plus durement touchés par la récession.

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