interview

"Syriza a espéré diviser la zone euro, il a été surpris"

©Dieter Telemans

Non, la fermeté de l’Eurogroupe vis-à-vis de la Grèce ne sert pas uniquement à donner une leçon aux partis antisystèmes d’Europe. Il s’agit avant tout de justice, estime Herman van Rompuy. Et la bonne nouvelle, c’est que les Grecs ont de plus en plus la volonté politique de tout faire pour s’y conformer.

En ce début d’après-midi, on pourrait croire que "Il Doge" est plein comme un œuf. Comme une cantine de profs au cœur de Louvain-la-Neuve un lundi. Mais c’est sans compter l’arrière-salle. Toutes les tables y sont soigneusement dressées, mais une seule est occupée. Et le patron du restaurant joue les vigiles pour garantir sa quiétude. Herman Van Rompuy termine son dessert, entouré de ses hôtes de l’Institut d’études européennes de l’UCL, dont le politologue Vincent Dujardin. Celui qui fut le premier président du Conseil européen ces cinq dernières années a quelques minutes de battement, mais il prévient d’emblée: "Je ne donne pas d’interview sur l’actualité!" Cela tombe mal: on venait pour l’interroger sur la crise grecque… Mais on ne perd pas espoir de recueillir son avis sur la partie d’échecs qui se joue entre Athènes et le reste de la zone euro. Et l’on fait bien, comme en témoigne ce qui suit.

 

©Dieter Telemans

Que fait Herman Van Rompuy dans l’arrière-salle d’un restaurant néo-louvaniste? Il se prépare à donner cours, pardi. Un enseignement en huit sessions sur l’Europe – "moins sur le côté juridique que sur la pratique telle que je l’ai vécue", précise-t-il. Et si l’éminence du CD&V est dans la ville piétonne plutôt que dans sa fausse jumelle flamande, c’est simplement que l’Université catholique le lui a proposé et pas la Katholieke universiteit.  

"Je suis membre du conseil d’administration de la KUL mais pour donner cours là-bas il y a toutes sortes de règles liées à la limite de 65 ans". Sur ce point, "la communauté française est beaucoup plus ouverte", glisse-t-il. Elle est cependant loin d’être la seule à donner du travail au jeune retraité. Herman Van Rompuy collectionne les postes d’administrateur comme des perles sur un collier: Europalia, la fondation Francqui, les Frères de la charité, Living Tomorrow (un think tank de Vilvorde)… Il devrait entrer au conseil d’administration de la Forêt de Soignes – "Il paraît que ce n’est pas encore décidé", sourit-il. L’homme "s’occupe" comme il dit: rien que cette semaine il disait cinq discours. Et le succès est au rendez-vous: "J’ai été à Anvers, à ma grande surprise il y avait 1.600 personnes et ils ont dû en refuser 700!"

Vous leur parlez de la crise, de l’Europe?
Herman Van Rompuy: Je parle de l’Europe. Telle que je la vois, telle que je l’ai vécue. J’ai toujours un discours assez positif malgré tous les problèmes qu’on a…

Vous êtes adepte de la méthode Coué?
Non, j’ai des arguments. La méthode Coué c’est quand on n’en a pas.

"Je crois que les Grecs ont de plus en plus la volonté politique de tout faire pour rester dans la zone euro."
Herman Van Rompuy
Ex-Président du Conseil européen

Vous êtes "positif" sur l’avenir de l’Europe, mais on est toujours dans une crise aiguë. On peut le dire, même si on est sorti du cœur de la crise pendant votre mandat?
C’était la crise existentielle. C’était: "Est-ce que l’Eurozone survivra ou pas." Et donc, "est-ce que l’Union européenne survivra ou pas". C’est un enjeu considérable. On l’a derrière nous depuis début 2013. Maintenant, bien sûr, on est confronté à des problèmes, mais c’est qualitativement quelque chose d’autre que la crise existentielle.

©Dieter Telemans

On pourrait considérer que la question grecque revêt toujours un aspect existentiel: si la Grèce était exclue de la zone euro, l’idée européenne serait menacée. Ne faut-il pas attendre que le cas grec soit définitivement réglé pour dire que la tempête est passée?
Bien sûr on doit tout faire pour que la Grèce reste dans la zone euro – et c’est la Grèce elle-même qui doit faire l’effort, hein. Ceci étant dit, les circonstances aujourd’hui sont autres que celles de 2013. Ce serait toujours un grand échec si la Grèce devait quitter la zone euro (notez: juridiquement on ne peut exclure un pays). Il faut tout faire, et les Grecs en premier lieu, pour que la Grèce reste. Je crois qu’ils ont de plus en plus la volonté politique pour le faire. Mais même quand on compare la situation actuelle avec celle de 2010, 2011 et 2012, la situation pour l’Eurozone n’est pas comparable. La situation en Irlande, au Portugal est nettement meilleure. L’Espagne a fait aussi de très grands efforts…

Vous dites que la Grèce doit elle-même faire l’effort – ce sera discuté encore pendant de longs mois. Cela peut laisser penser qu’il n’y a pas de marge pour que Syriza donne le change à ses électeurs…
Je fais simplement ce constat: pratiquement tous les pays de l’eurozone à l’exception de la Grèce ont eu la même attitude. Je crois que ça a été une surprise aussi pour le gouvernement grec: ils avaient espéré qu’il y aurait un clivage au sein de l’eurozone, ce n’est pas le cas.

Ceci étant dit, je crois qu’il y a une discussion en cours au moment où nous parlons. Mais il faut bien se rendre compte que lorsque l’on donne de la latitude à un pays comme la Grèce, ce sont les autres qui doivent prêter davantage. Il y a toujours un prix. Les responsables nationaux doivent dire à leur contribuable: "Écoute, il faut faire plus, après les 240 milliards qu’on a déjà octroyés comme prêts." Et en même temps, ces mêmes gouvernements doivent expliquer que leurs finances ne sont pas en ordre à leur opinion publique. Ce n’est pas une situation simple…

À côté de cette ligne politique, on entend depuis longtemps de nombreux économistes qui disent que la dette grecque n’est pas tenable, qu’Athènes ne pourra jamais rembourser. Pas plus tard que dimanche, Bruno Colmant estimait qu’il faut supprimer environ la moitié de la dette grecque…
Ce sont surtout des économistes anglo-saxons qui le disent. En Allemagne, vous entendrez une tout autre thèse, qui fait même l’unanimité des économistes allemands. Je suis un économiste, je peux vous le dire: ce n’est pas une science exacte.

Cela ne sert à rien d’être "souple" avec un pays si cela nuit à la restauration de sa compétitivité – et dieu sait que la Grèce en a besoin, sa base industrielle est extrêmement mince.

C’est donc une question politique plus qu’économique?
Bien sûr… Enfin on ne peut pas dire que c’est politique et que ça n’a rien à voir avec l’économie. C’est une vision à long terme. Cela ne sert à rien d’être "souple" avec un pays si cela nuit à la restauration de sa compétitivité – et dieu sait que la Grèce en a besoin, sa base industrielle est extrêmement mince. Il faut qu’il y ait une pression extérieure pour que ce pays devienne vraiment une économie performante et une société qui respecte certaines règles. Tout ça, ce sont des réformes dures, pénibles, mais c’est une vision à long terme qui est derrière.

Vous en parlez dans votre livre "L’Europe dans la tempête" (2014) en rappelant que la Belgique a eu cette pression extérieure…
Oui. Quand j’étais ministre du Budget, on a eu la pression de Maastricht (le traité qui a lancé l’Union économique et monétaire, NDLR).

Mais on constate aujourd’hui que même des grands pays ont besoin de pressions extérieures pour revenir à certains équilibres macroéconomiques. Le grand paradoxe, c’est que tous les pays de la zone euro ont établi ces règles en sachant qu’elles pouvaient s’appliquer à eux. Maintenant, des grands pays utilisent ces règles pour faire avancer des réformes. On le voit en France, avec la loi Macron, par exemple. Bien sûr, ils ne diront jamais que c’est sous pression extérieure, mais tout le monde sait que ça aide. Donc ce n’est pas valable que pour des petits pays, mais aussi pour des grands, tels que l’Italie, l’Espagne, la France…

L’arrivée de Syriza n’a pas provoqué de fracture de cette ligne au sein de la zone euro. C’est aussi parce que Syriza négocie, dialogue, c’est rassurant?
Je crois que le nouveau gouvernement grec – je ne connais pas les gens – est confronté au principe de réalité. Ils ont raisonné dans le contexte grec. Maintenant, ils découvrent qu’il y a un contexte européen. Qu’il y a bien sûr une démocratie grecque, mais que les autres sont aussi des démocraties, qui doivent rendre compte à leur électorat, justifier l’octroi de prêts. C’est le choc que l’on vit. Et c’est valable pour chaque pays européen, y compris pour les gouvernements d’extrême gauche – je ne sais pas si c’est ainsi qu’il convient de qualifier Syriza.

Si un gouvernement d’extrême droite devait arriver au pouvoir dans un État membre, il se rendrait compte très vite que le monde est beaucoup plus compliqué. Cela ne veut pas dire qu’on doit être sourds, qu’on ne doit pas tenir compte de certaines préoccupations légitimes, mais il faut le faire dans le cadre qui a été tracé auparavant.

D’une certaine manière, avec sa fermeté, l’Eurogroupe est en train de faire un "exemple" pour le Front National, pour Podemos, pour les partis antisystème et leurs électeurs potentiels?
Oui, mais il faut aussi se mettre à la place de certains gouvernements qui ont fait de grands efforts, dans les États baltiques, en Espagne, au Portugal, en Irlande… Et pour un pays, on ferait exception? Cela n’est pas défendable à l’intérieur de leurs pays à eux. Ce n’est pas uniquement pour dire: "Il y en a d’autres qui viendront, on va leur donner une leçon".

Non, c’est aussi une question de justice par rapport à certains pays qui ont fait leur devoir et qui ont eu certains succès. Les politiques suivies ne sont pas toutes un échec. Même en Espagne, même au Portugal, on voit une reprise économique. Cela prouve que ces politiques-là peuvent donner des résultats.

©Dieter Telemans

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