À Loos, des emplois créés à partir des besoins du quartier

À droite sur la photo, Patrice Trefel rénove d'anciens meubles en bois revendus ensuite sous le label Emmaüs.

La métropole de Lille expérimente l'un des dix "territoires zéro chômage" français. Ce dispositif qui alloue une partie du traitement du chômage à la création d'activités inspire la Belgique.

"C'est plus joli en été", précise d'emblée Aurore, maraîchère depuis deux ans au Potager de l'espoir. Sur ce terrain de 4.150m² mis gratuitement à disposition par la ville de Loos, en banlieue lilloise, l'activité tourne au ralenti durant l'hiver. Des poules déambulent entre les serres et les étals vides où seront exposées tomates et courgettes une fois la belle saison de retour. La Fabrique de l'emploi emploie 11 personnes sous CDI au Smic pour exploiter ce site en autonomie: plans de production maraîchère, comptabilité, fixation des prix, relations avec les clients... Pas forcément formés à la permaculture, les maraîchers apprennent tout sur le tas. "Avant de se lancer, on est juste allés vérifier auprès de la ferme voisine qu'on ne gênerai pas", explique Thomas.

25%
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Dans les quartiers sélectionnés par la Métropole de Lille comme "territoire zéro chômeur de longue durée", le taux de chômage approche 25%.

C'est l'une des règles d'or dans les "territoires zéro chômage": ne pas entrer en concurrence avec les entreprises locales existantes. Pour le personnel, aucune sélection n'est opérée en dehors de deux critères: être privé d'emploi depuis plus d'un an et domicilié depuis au moins six mois dans l'un des territoires participants. À l'initiative d'ATD Quart monde, une ASBL ayant pour but d'éradiquer la misère, l'Assemblée nationale a adopté en 2016 une loi d'expérimentation visant à résorber le chômage de longue durée. Dix territoires ont été sélectionnés pour mener ces projets pilotes pendant cinq ans parmi lesquels la métropole lilloise. Avec un focus sur deux quartiers ayant un taux de chômage oscillant autour de 25%, les Oliveaux à Loos (7.500 habitants) et les Phalempins à Tourcoing (2.900).

Pas des emplois tremplins

La Fabrique de l'emploi, l'entreprise à but d'emploi (EBE) mise sur pied dans ce contexte en 2017, comptabilisait, fin 2019, 121 salariés à temps choisi - dont 40% âgés de plus de 50 ans - répartis dans les différentes activités. Les emplois sont créés en fonction des besoins locaux mais aussi à partir des compétences des demandeurs d'emploi, voire de leurs aspirations. Un principe parfaitement illustré par Patrice, employé au sein de la ressourcerie pour rénover des meubles de récupération, revendus ensuite sous le label Emmaüs.

Moniteur d'auto-école pendant 25 ans, ce quinquagénaire dit avoir "touché le fond de la piscine" faisant référence à une longue période de chômage, conséquence d'un enchaînement d'accidents de vie. "J'ai toujours été bricoleur avec l'envie de travailler le bois. J'ai déjà eu des revenus plus élevés dans ma vie mais je n'ai pas besoin de réveil pour venir travailler ici tous les matins", sourit-il.

"On nous demande souvent quand est-ce que les gens vont sortir du dispositif. Or, ce sont des nouveaux emplois durablement financés par les fonds publics parce que le marché ne répond pas à ces besoins."
Marc Godefroy
Délégué à l’économie sociale et solidaire au sein de la Métropole de Lille

Ces emplois ne font pas forcément office de tremplins vers le marché du travail classique. "Avant d'être un projet d'insertion professionnelle, les territoires zéro chômage sont en réalité des projets de développement économique autour des besoins non satisfaits. Mais c'est dur à accepter. On nous demande souvent quand est-ce que les gens vont sortir du dispositif. Or, ce sont des nouveaux emplois durablement financés par les fonds publics parce que le marché ne répond pas à ces besoins", résume Marc Godefroy, délégué à l’économie sociale et solidaire au sein de la Métropole de Lille. Une partie du budget de l'État alloué au traitement du chômage est ainsi transféré à la création d'activités correspondant aux besoins du quartier.

Incertitude

Par exemple, on ne comptait plus aucun magasin de proximité aux Oliveaux avant l'épicerie solidaire qui tourne grâce aux 12 employés se relayant aux livraisons, dans les rayons et à la caisse. "Des supermarchés nous donnent des produits bientôt périmés. On les revend à 30% du prix réel à environ 230 familles", explique Alice, en poste aux Quatre saisons depuis 2018. Son embauche par la Fabrique de l'emploi a mis fin à des années d'incertitude dans l'intérim. "J'ai suivi le processus du territoire zéro chômage depuis le début. J'y croyais à fond mais on prenait pour une folle. Des chômeurs qui allaient créer leur emploi? Impossible!"

Mais l'incertitude plane aussi sur les territoires zéro chômage puisque la loi d'expérimentation fixait un horizon de cinq ans. Des débats relatifs au coût ont récemment divisé les évaluateurs. Dans une réponse à une question parlementaire en janvier, la ministre française du Travail Muriel Pénicaud a toutefois fait savoir qu'il ne serait pas nécessaire d'attendre 2021 pour créer les véhicules législatifs visant à multiplier les dispositifs. De quoi rassurer les dizaines de territoires candidats en France et inspirer d'autres pouvoirs publics à l'étranger. En Wallonie et à Bruxelles, des projets-pilotes sont d'ailleurs prévus dans les accords de majorité.

Schaerbeek emballée par l'expérience

"Partir de l’idée de créer de l’activité économique en fonction des besoins du quartier, c’est un changement de paradigme très intéressant. Remis au centre du processus, les chercheurs d’emploi se prennent énormément en main", constate la présidente du CPAS de Schaerbeek Sophie Querton. "Les gens rêvent d’un projet et le réalisent ensemble. C’est assez audacieux et c’est formidable de voir cette communauté de gens qui se tirent vers le haut", enchaîne l’échevine schaerbeekoise de l’Économie Lorraine de Fierlant.À l’issue de la journée portes ouvertes du territoire zéro chômeur de longue durée dans la métropole lilloise, les deux libérales semblaient séduites à l’idée d’implémenter un tel dispositif au sein de leur commune.

Inscrit dans l’accord de gouvernement régional, le projet-pilote de territoire zéro chômeur ne bénéficie toutefois d’aucun budget spécifique en 2020, une année consacrée aux études. "On se penchera également sur l’évaluation des expérimentations menées en France", indique le cabinet du ministre bruxellois de l’Emploi Bernard Clerfayt (DéFI). Déjà bouclée, l’étude juridique qui a analysé trois scénarios différents n’a pas identifié d’obstacles en particulier. Actiris peut vraisemblablement superviser des projets-pilotes via son arrêté relatif aux partenariats.

Si des blocages surviennent, ils seront donc d’ordre budgétaire et politique. À sec, le gouvernement bruxellois pourrait se montrer frileux à l’idée de financer un projet dont les retombées profiteront essentiellement au niveau fédéral chargé du paiement des allocations de chômage.

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