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interview

Bruno Colmant: "Une inflation soutenue serait catastrophique"

Selon Bruno Colmant, "c'est moins l’inflation subie que les anticipations d'inflation qui importent". ©Antonin Weber / Hans Lucas

La hausse de l'inflation va entraîner une augmentation des salaires, mais aussi pénaliser certaines personnes, peser sur l'emploi et influencer les marchés financiers, prévient Bruno Colmant.

L'annonce des chiffres de l'inflation pour le mois d'août a surpris. En Belgique, les prix ont augmenté de 2,73% sur un an. Ils ont progressé de 3% en moyenne dans la zone euro, loin devant l'objectif de 2% de la Banque centrale européenne. De quoi susciter bien des interrogations.

Bruno Colmant, Professeur à l’ULB et l’UCLouvain, membre de l’Académie Royale de Belgique, décrypte le phénomène et ses conséquences.

Comment expliquer cette remontée de l'inflation?

De multiples facteurs se conjuguent pour expliquer cette inflation inattendue. Il y a le soutien monétaire et budgétaire des États dans la crise du covid qui conduit à donner du pouvoir d'achat en faisant tourner la planche à billets. À cet égard, le prix Nobel d'économie Milton Friedman disait que l'inflation est toujours un phénomène monétaire qui ne peut être généré que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production.

"On va vite se rendre compte que le 'tout à l'électricité', combiné à la fermeture des centrales et à la raréfaction de l'électricité dans d'autres pays, pourrait conduire à une collision."
Bruno Colmant

Il y a aussi certainement un effet de rattrapage de la consommation qui a été contrariée pendant cette même période de covid.

Mais on assiste également à une raréfaction de l'offre de certains biens dans de multiples domaines, liée ou non à des contraintes de production. On remarque des augmentations de prix phénoménales sur les matières premières, qu'elles soient industrielles ou agricoles, ainsi que sur des biens qui en sont dérivés. Le carton vient, par exemple, à manquer.

Il y a aussi indéniablement une inflation de nature énergétique. Celle-ci n’a pas encore donné tous ses effets, mais elle est intégrée dans les prix à terme du gaz et du charbon. En Belgique, les prix de l'électricité ont augmenté de 17 % depuis un an. On va vite se rendre compte que le "tout à l'électricité", combiné à la fermeture des centrales et à la raréfaction de l'électricité dans d'autres pays, pourrait conduire à une collision.

La problématique dépasse de loin le monde occidental...

On réalise à quel point la mondialisation tenait à un fil, ce fameux flux tendu qui consiste à réduire à zéro les stocks pour réduire les coûts et minimiser les délais. Il ne s'agissait pas de quelques flux tendus, mais d'un immense métier à tisser mondial dont la moindre perturbation pouvait briser le peigne. L'incident du canal de Suez l'a illustré.

Aujourd'hui, les perturbations au sein des ports chinois, combinées à des concentrations oligopolistiques dans certains domaines à économies d'échelle (shipping, matériaux informatiques, etc.), ont créé des dysfonctionnements dans les chaînes de production/distribution.

Du côté des consommateurs et des entreprises, qui est principalement touché? Qui sont les gagnants et les perdants?

L'inflation est une perturbation. Et c'est moins l’inflation subie que les anticipations d'inflation qui importent. C'est un impôt latent qui frappe les faibles revenus et les petits épargnants.

En revanche, c'est favorable aux débiteurs à taux fixe dont les revenus et les actifs sont ajustés à la hausse par l'inflation. Celle-ci peut aussi favoriser l'investissement au détriment de la consommation.

Quelles répercussions attendre sur les salaires?

L'inflation a un impact majeur sur le travail et le capital, surtout après le terrible choc économique du covid. Pour le facteur de production travail, la Belgique dispose d'un système d'indexation des salaires et allocations qui assure cette protection. Mais elle n'est malheureusement que partielle, voire insuffisante, pour les bas salaires, car des augmentations de prix de certains biens ne sont, en termes relatifs, que très faiblement reflétées dans l’indexation des salaires.

"Les banques centrales feront tout pour contrarier une augmentation des taux d'intérêt qui serait insupportable pour des États."

Pour les ménages les plus faibles, les augmentations de prix des dépenses incompressibles vont donc réduire le pouvoir d’achat, malgré l'indexation. Je pense à l'électricité qui n'intervient que pour quelques pourcents dans l'index, alors que certains estiment que la facture d'un ménage moyen va augmenter de 500 euros en 2022.

Et sur les taux d'intérêt?

C'est la vraie question: cette inflation va-t-elle se traduire dans les taux d'intérêt? Le monde a changé depuis 2008: les banques centrales sont devenues les prêteurs en dernier ressort des États et ont pris le contrôle de la courbe des taux d'intérêt. Ces mêmes banques centrales ont, pour partie, nationalisé les circuits monétaires et financiers. Elles feront donc tout pour contrarier une augmentation des taux d'intérêt qui serait insupportable pour des États.

"Une inflation de 3% pendant dix ans dans un contexte de taux d'intérêt nuls conduit à une perte de pouvoir d'achat de l'épargne de 25%."

C'est pour cette raison que les banques centrales semblent, contre toute évidence, minimiser cette inflation. Si elles la reconnaissent, elles devraient augmenter leurs taux d’intérêt pour respecter le seuil d'inflation de 2%. Mais elles ne le feront qu'à contrecœur et acculées.

Pour le capital, essentiellement investi dans des dépôts bancaires qui ne rapportent plus rien, une inflation soutenue serait catastrophique puisque le pouvoir d'achat de cette épargne se diluerait. À titre d'exemple, une inflation de 3% pendant dix ans dans un contexte de taux d'intérêt nuls conduit à une perte de pouvoir d'achat de l'épargne de 25%. Ce serait gravissime pour une population vieillissante qui doit se constituer une épargne de précaution.

Quel impact cette hausse de l’inflation peut-elle avoir sur les marchés et sur les investisseurs?

Une inflation modérée dans un contexte de taux d'intérêt qui sont maintenus bas est favorable aux marchés d’actions et à l'immobilier. Mais attention: cela ne veut pas dire que les marchés vont croître indéfiniment et exponentiellement. On arrive toujours à un moment d'ajustement ou à un état stationnaire.

Peut-on parler d'aubaine pour le remboursement de la dette des États?

Une inflation qui n’a pas été anticipée dans les taux d’intérêt est bonne pour les États, puisque les charges d’intérêt des dettes publiques sont désynchronisées des recettes fiscales qui évoluent à la hausse avec l’inflation. Il y a dix ans, j’avais écrit un ouvrage dans lequel j'avais partagé l’intuition que, de manière cynique, on pouvait se demander si les États n'avaient pas fait un calcul qui consistait à baisser les taux d'intérêt, afin de refinancer leurs dettes à des conditions exorbitantes, tout en pouvant les escompter auprès des banques centrales, avant de voir l'inflation déprécier ces mêmes dettes et appauvrir les citoyens par un impôt inflationniste lancinant. Nous y sommes exactement.

Doit-on s’attendre à des conséquences sur l’emploi ?

Tout dépend de la capacité des entreprises à transférer l’inflation qui frappe leurs coûts de production et de distribution sur leurs propres clients. Si une entreprise est écartelée entre des prix de vente stagnants et une augmentation de ses coûts, l’emploi pourrait en être affecté, car l’entreprise voudra maintenir sa rentabilité.

L’emploi des entreprises que je qualifie "transitives" d’inflation, c’est-à-dire qui laissent glisser l’inflation dans leurs prix de vente, sera mieux protégé.

Peut-on établir une sorte de parallélisme avec ce qu’il s’est passé dans les années 70, avec la hausse des prix du pétrole, qui avait entraîné une hausse des prix et des salaires?

Aucunement. Les années septante sont une aberration dans l’histoire monétaire. Ce fut une décennie d’ajustement entre la fin d’un système d’étalon-or et une réhabilitation de la confiance en des banques centrales qui ne garantissaient plus la monnaie que par leur crédibilité. Cette transition s’est greffée sur une mutation de l’industrie vers l’économie des services dans un contexte de stagflation, c’est-à-dire une combinaison de stagnation économique, affectée d’un chômage persistant, et d’inflation.

Quel est l’effet de l’inflation sur la croissance?

L’inflation et la croissance sont médiocrement corrélées. Une inflation est, pour partie, le reflet d’une demande économique qui augmente. D’ailleurs, le combat de la BCE depuis plusieurs années était de contrer la déflation.

"Si cette inflation n’est pas reflétée correctement dans l’ajustement des salaires, elle pourrait être contenue."

Croyez-vous que cette hausse va s’inscrire dans la durée? De quels facteurs cela dépend-il?

On ne parle d’inflation que si elle est durable, persistante et soutenue. L’est-elle? C’est une question d’intuition. Je ne crois pas que ce soit un facteur temporaire, même si après un premier choc inflationniste, on n’assiste pas à une spirale d’explosion des prix.

Si cette inflation n’est pas reflétée correctement dans l’ajustement des salaires, elle pourrait être contenue. Mais ce serait au prix d’un appauvrissement de la population la moins protégée. L’indexation et la revalorisation des salaires deviendront des sujets de débats politiques intenses.

Les phrases clés

  • On remarque des augmentations de prix phénoménales sur les matières premières.
  • L'inflation est un impôt latent qui frappe les faibles revenus et les petits épargnants.
  • L’emploi des entreprises qui laissent glisser l’inflation dans leurs prix de vente, sera mieux protégé.
  • Une inflation qui n’a pas été anticipée dans les taux d’intérêt est bonne pour les États.

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