reportage

Ce qu’une petite île danoise peut nous apprendre

De nombreuses éoliennes ont été installées sur l'île de Samsø. Dans certains cas, ce sont les habitants qui en sont les copropriétaires. ©carsten snejbjerg

L'île danoise de Samsø est l'une des premières au monde à se passer entièrement de carburants fossiles. Cela valait le coup d'aller voir comment elle fait...

"Croyez-moi ou non, notre recette a démarré de façon très simple", lance d’emblée Søren Hermansen en nous ouvrant les portes d’un grand entrepôt. D’un côté du hangar sont empilés des dizaines de ballots de paille, et de l’autre côté on trouve une bande transporteuse où quelques-uns de ces ballots roulent lentement vers l’installation de biomasse.

C’est là que la paille est brûlée pour chauffer l’eau (à plus de 70°C) qui est ensuite envoyée à l’aide d’un système de pompes vers les maisons des villages voisins – aux noms charmants de Permelille, Pillemar et Brundby – pour fournir aux habitants du chauffage et de l’eau chaude alimentaire.

L’île compte trois autres installations comparables, dont deux fonctionnent à base de paille et une à base de déchets de bois. La chaleur produite fournit du chauffage à 70% des 3.700 habitants de Samsø, une ancienne ville viking pittoresque située dans le Kattegat, à mi-chemin entre la Zélande et le Jutland. Pour les fermiers – autrefois sceptiques – de l’île, ce basculement fut synonyme de nouveaux débouchés.

"Une éolienne fait moins de bruit et est bien plus sympathique quand vous en êtes copropriétaire!"
Søren Hermansen
Directeur de l’Académie de l’Energie

Hermansen, le directeur de l’Académie de l’Energie, accueille chaque année – du moins c’était le cas avant la crise du coronavirus – jusqu’à 6.000 scientifiques, politiciens, patrons d’entreprises et étudiants du monde entier qui viennent constater de visu comment l’île a réussi depuis 2005 à devenir neutre en carbone et devrait d’ici 2030 devenir totalement indépendante des carburants fossiles.

Modèle

Tout a commencé en 1997 lorsque Samsø a remporté un concours organisé par le gouvernement danois et est devenue un modèle de société écologique durable. Le capital de départ a été utilisé pour convaincre les habitants – au départ dubitatifs – de l’intérêt de l’énergie verte.

"Il est important de noter que nous n’avons pas considéré la technologie comme un objectif en soi, mais comme un moyen de mettre sur pied notre projet sociétal", explique Hermansen. "Nous voulions que l’île devienne une démocratie énergétique. Lorsque nous avons installé nos 11 éoliennes, la règle de base était: ceux qui pouvaient les voir pouvaient acheter des actions. Et je vous assure qu’une éolienne fait moins de bruit et est bien plus sympathique quand vous en êtes copropriétaire!"

Au final, ce sont les perspectives de réaliser des économies d’énergie qui ont fait pencher la balance. En isolant leurs maisons et en remplaçant leurs chaudières au mazout par une connexion au réseau d’eau chaude, les habitants ont vu leur facture énergétique baisser de 20%.

L’investissement – environ 2 millions d’euros par installation et par réseau – a été en partie couvert par une garantie d’Etat et des subsides du gouvernement danois. "En dix ans, nous avons investi 17 millions d’euros pour rendre 1.000 ménages énergétiquement neutres", poursuit Hermansen. "Si nous exportions ce modèle dans toute l’Europe, le montant serait astronomique. C’est à nous de prouver que le retour sur investissement en vaut la peine."

Etats-Unis

Même si cette expérience est menée à petite échelle, elle a un impact mondial, comme en témoignent les dizaines de milliers de visiteurs qu’a déjà attirés l’Académie de l’Energie, un beau bâtiment écologique avec vue sur la magnifique campagne de Samsø. "Nous vivons sur une petite île, mais avec de grandes idées et dans une perspective mondiale", ajoute Hermansen.

"C’était comme s’ils voyaient l’argent grandir comme l’herbe dans leurs prairies"
Søren Hermansen

Avec le retour prochain des Etats-Unis dans l’Accord de Paris sur le climat, Hermansen espère bientôt accueillir à nouveau des visiteurs américains venant étudier le modèle danois. Des pêcheurs de homard du Maine y ont trouvé de l’inspiration et ont installé trois éoliennes off-shore pour produire de l’énergie verte destinée à leurs installations de réfrigération.

Des urbanistes de Greensburgh au Kansas sont venus voir comment ils pourraient reconstruire leur ville après qu’une tornade a tout balayé. Comme à Samsø, les fermiers locaux n’étaient pas très chauds envers les investissements verts, jusqu’à ce qu’ils apprennent que leurs prairies pourraient être utilisées pour produire du combustible pour les installations de biomasse. "Tout d’un coup, c’était comme s’ils voyaient l’argent pousser comme l’herbe dans leurs prairies", raconte Hermansen en riant.

Et Hawaï a étudié le modèle de coopérative lorsque l’archipel a décidé de devenir le premier Etat américain 100% durable. "Sous le mandat de Trump, ces projets ont été mis au frigo", raconte Hermansen. "J’espère qu’ils seront bientôt à nouveau à l’ordre du jour."

500 km
de câble
La Belgique et le Danemark ont signé un accord pour connecter via un câble de 500 km les parcs éoliens off-shore belge et danois.

Europe

Ce n’est pas un hasard si une des îles les plus "vertes" d’Europe se situe au Danemark. La décision du pays dans les années 1980 de ne pas construire de centrales nucléaires et d’instaurer entre autres une taxe locale sur le CO2 a rapidement convaincu les responsables d’investir dans la production d’énergie décentralisée. Le Danemark est devenu un pionnier dans le domaine de l’énergie durable, ce qui a permis à une entreprise comme Vestas de devenir un des leaders de marché dans le secteur de la production d’éoliennes.

Ce n’est pas non plus un hasard si notre ministre fédérale de l’Energie Tinne Van der Straeten a conclu la semaine dernière un accord avec son homologue danois pour connecter via un câble de 500 km les parcs éoliens off-shore belge et danois. Le Danemark est le numéro un absolu en énergie éolienne off-shore, et le Green Deal européen oblige les pays à augmenter leur interconnectivité pour renforcer la sécurité d’approvisionnement.

A Bornholm, un projet encore plus ambitieux est en train de voir le jour. Au large de cette île, le gouvernement danois compte installer un énorme parc éolien d’une capacité de 3 à 5 gigawatts, qui devrait être connecté au réseau polonais. Par comparaison: la capacité actuelle du parc éolien off-shore belge est de 2,2 gigawatts. L’économie la plus propre de l’Union européenne devrait ainsi "verdir" l’économie la plus polluante.

Grâce à ce projet, Bornholm a remporté l’an dernier le premier prix "EU Responsible Island ", juste avant Samsø. Bornholm a ainsi bénéficié de subsides supplémentaires de 500.000 euros, la moitié pour Samsø en tant que prix de consolation. La troisième place du podium était occupée par les îles écossaises Orkney.

Réseau intelligent

Sans les subsides européens, jamais Samsø ne serait devenue une vitrine mondiale en matière d’énergie verte. Les fonds pour la construction de l’Académie de l’Energie proviennent en partie de l’Europe, qui devrait également jouer un rôle important dans les futurs projets de l’île.

C’est ce que nous montre Michael Kristensen lorsqu’il reprend le témoin de son collègue Hermansen pour nous guider à travers les projets d’énergie verte de l’île. Dans le port de Ballen, il montre des panneaux solaires sur le toit de quelques entrepôts. "Ils sont reliés à trois grosses batteries, comparables à celles d’une voiture Tesla", explique Kristensen. "Elles servent de réseau intelligent pour gérer l’électricité dans le port. "

Les panneaux solaires sont omniprésents sur l'île de Samsø. ©carsten snejbjerg

Tout se passe à très petite échelle, mais l’intérêt se situe dans un projet de recherche européen qui développe l’intelligence artificielle pour stocker et distribuer l’énergie solaire d’une manière optimale. "Nous savons par exemple que nous pouvons vider totalement les batteries à la veille d’une journée très ensoleillée et proposer des tarifs intelligents aux bateaux dans le port." Ces plans font partie de la prochaine étape que devrait franchir Samsø: d’ici 2030, l’île souhaite être totalement indépendante des carburants fossiles. Par ailleurs, elle ne se contentera plus de produire elle-même de l’énergie verte et de l’exporter comme c’est le cas aujourd’hui, mais tiendra également compte des émissions de CO2, notamment des secteurs agricole et du transport.

Ici aussi, Samsø veut montrer l’exemple. "Sur ce plan, une île n’est pas très différente d’un immeuble à appartements situé dans une ville américaine", explique Kristensen. "Si vous voulez convaincre les habitants, par exemple d’investir ensemble dans des bornes électriques, vous devez – comme sur notre île – réussir à les rassembler et à les gagner à votre cause. Avec notre démocratie énergétique, nous donnons le bon exemple."

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