interview

"Demandez à Charles Michel pourquoi les multinationales ne paient pas leurs impôts"

©Dries Luyten

"Pourquoi les gouvernements permettent-ils aux grandes entreprises de laisser les petits citoyens payer la facture seul?" s'interroge le président du Parlement européen dans une interview qu'il nous a accordée.

Un an après la percée des eurosceptiques au Parlement européen, son président, Martin Schulz, est convaincu que c’est par la fiscalité que l’Europe doit reconquérir le cœur de ses citoyens.  Le socialiste allemand a reçu "L’Echo" dans son bureau de l’Espace Léopold, à Ixelles.

Il y a un an, les partis antieuropéens réalisaient une percée aux élections européennes. Aujourd’hui, Podemos bouleverse le jeu en Espagne, la Pologne se choisit un président eurosceptique… Où en est "l’Europe de la dernière chance"?
Croyez-vous que les électeurs en Pologne ont voté pour Andrzej Duda parce qu’ils sont fâchés avec l’Union européenne ou avec le gouvernement à Varsovie? Que pensez-vous?

Qu’il y a probablement des deux.
Je ne crois pas. Je crois que les gens en Pologne ont voté parce qu’ils ne sont pas d’accord avec le gouvernement en Pologne. Je crois que l’Union européenne n’a joué aucun rôle pendant la campagne présidentielle, mais la première question au président du Parlement européen est: "Est-ce que ce n’est pas un vote contre l’Europe?"

"Si les profits sont transnationaux, il faut un système d’impôts transnational."

Je parle d’un climat dont l’élection polonaise est une illustration: un an après les élections européennes, on reste dans une Europe où les partis eurosceptiques gardent le haut du pavé.
Vous avez tout à fait raison. Même si je ne crois pas que M. Duda ait gagné pour son euroscepticisme. En Pologne et en Espagne, on a voté hispano-espagnol et polono-polonais, mais il y a un impact. La méfiance contre les institutions, soit nationales, soit européennes, est bien réelle.

Comment y répondez-vous?
L’économie la plus riche du monde, c’est le marché intérieur de l’UE, mais la répartition de la richesse est injuste. Et au-delà, la capacité des États à participer à la création de valeur, qui s’exprime par les impôts, ne fonctionne plus. Les bénéfices sont, de plus en plus, transnationaux, et la participation des entités publiques ne correspond plus à la production des bénéfices. Si les profits sont transnationaux, il faut un système d’impôts transnationaux.

Le cœur de la réponse à la crise de confiance est donc fiscal?
Oui: le fonctionnement public, la protection des citoyens ne sont plus financés que par l’imposition des gens et des PME. Ceux qui ont vraiment de l’argent, les grandes entreprises, les grands fonds, ne contribuent plus de façon appropriée au financement public. On a besoin d’une réponse européenne.

Le cas d’Amazon est emblématique. Il vient d’annoncer qu’il calculera ses chiffres d’affaires dans les grands pays européens et ne payera donc plus ses impôts qu’au Luxembourg…
Il faut voir. Je ne crois pas qu’Amazon soit une entreprise caritative. Mais si c’est vrai, si Amazon travaille comme ça, c’est un modèle. Cela reste à vérifier.

Les phrases clés

"Pourquoi les gouvernements permettent-ils aux grandes entreprises de laisser les petits citoyens payer la facture seuls?"

"Je ne crois pas qu’Amazon soit une entreprise caritative. Mais si elle travaille comme annoncé, alors c’est un modèle!"

"Le plus grand obstacle à la création de PME, c’est le fait qu’on stigmatise les entrepreneurs qui échouent."

La Commission européenne discutait ce mercredi d’une assiette fiscale consolidée au niveau européen. Les réponses que l’équipe de Jean-Claude Juncker esquisse vous satisfont-elles?
Juncker est courageux. Il fait, avec le soutien du Parlement, les premiers pas nécessaires. Mais ce n’est ni lui ni moi qui décidons: la politique fiscale est dans les mains des gouvernements nationaux. C’est Charles Michel, Angela Merkel, Mariano Rajoy qu’il faut interroger. Pourquoi les gouvernements nationaux, en sachant qu’environ 2.000 milliards d’euros échappent à la fiscalité nationale dans les 28 Etats-membres, ne veulent pas suivre les propositions ambitieuses du Parlement européen et de la Commission. Pourquoi les gouvernements nationaux permettent-ils aux grandes entreprises qui tirent le plus grand profit du marché unique de laisser les petits citoyens payer la facture seuls? Question à poser un peu plus loin, rue de la Loi…

La reine d’Angleterre vient de confirmer la tenue d’un référendum sur l’Europe alors que David Cameron entame un tour des capitales pour convaincre qu’il faut réformer l’Union. Le chantage à la sortie est-il le meilleur moyen de réformer l’UE?
Diplomatiquement, ça ne va pas qu’un pays dise: donnez-nous ce que nous voulons ou nous partons. Mais s’il s’agit de propositions, je suis prêt à écouter. Mais il faut attendre les propositions concrètes.

©Photo News

Réduire les filets sociaux des travailleurs transfrontaliers au Royaume-Uni, par exemple?
Ce que M. Cameron veut, c’est que si un citoyen de l’Union vient au Royaume-Uni, il n’ait pas de droits durant les quatre premières années. Ce n’est pas compatible avec les traités de l’Union! Pour autant, nous avons une libre circulation du marché du travail, pas des systèmes sociaux. Un Belge ne peut pas aller à Aix-la-Chappelle pour demander des aides sociales. Par contre, il a le droit de résidence, il a le droit d’y travailler, et s’il contribue à la sécurité sociale, il est normal qu’il ait ensuite le droit d’en bénéficier. Où est le problème?

CV Express

1955. Naissance à Eschweiler, dans l’arrondissement d’Aix-la-Chapelle.

1974. Adhère au parti socialiste allemand (SPD), il entre au conseil municipal de Würsen dix ans plus tard.

1987. Bourgmestre de Würsen (jusqu’en 1998).

1994. Élu député européen pour la première fois.

2004. Chef du groupe des socialistes au Parlement.

2012. Président du Parlement européen. Il rempile le 1er juillet 2014.

L’Union est-elle prête à remettre en chantier les traités si Londres le demande?
Je ne crois pas qu’il soit possible de discuter sérieusement la solution de nos préoccupations à court terme avec un débat sur un changement de traités qui prendrait plusieurs années. Le chômage des jeunes, la stabilité de la zone euro, les investissements dans les infrastructures, les questions migratoires… ce sont des problèmes qu’il faut résoudre maintenant.

Un des chevaux de bataille de Cameron est devenu celui de la Commission européenne elle-même. Vous vous associez au chantier de la dérégulation?
S’il y a des règles qui créent inutilement de la complexité, il faut les réduire. A contrario, s’il y a des règles qui créent plus de justice sociale, il ne faut pas les réduire. Mais soyons clairs: ce sont souvent les actes d’exécution qui posent problème – des fonctionnaires qui ajoutent aux règlements des règles nationales. Nous comptons autour de 40.000 fonctionnaires dans les institutions européennes. La Ville de Cologne occupe 21.000 employés. Je ne sais pas combien de millions de fonctionnaires travaillent en Allemagne. Comptez les fonctionnaires en Belgique! Ces gens-là, que font-ils? Ils imposent des réglementations. Il ne faut donc pas réduire le débat au niveau européen. Cela dit, le plus grand obstacle à la création de PME, ce ne sont pas les réglementations: c’est le manque de capital-risque. Le fait qu’on stigmatise les entrepreneurs qui échouent. Chez les Américains, c’est complètement différent: "Vous avez une idée? Essayez! Vous échouez? Quelle est votre nouvelle idée?" C’est aussi de cette mentalité-là dont on a besoin en Europe.

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