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Effacer les dettes publiques serait inutile, coûteux et risqué

Une annulation des dettes détenues serait inutile parce que la dette n’est pas le boulet qui paralyse l’action. Et un tel effacement serait également coûteux et risqué, en termes de renchérissement des futurs emprunts et de perte de confiance au profit des autres grandes devises.

L’abysse budgétaire creusé par la crise du Covid-19 inquiète. Le spectre de l’austérité se profile pour rembourser les montagnes de dettes publiques laissées par la crise et un demi-siècle de relative incurie budgétaire. Face au fardeau de la dette, comment pourrons-nous payer les pensions, financer les nécessaires politiques de décarbonisation de l’économie, l’éducation, et d’autres projets d’avenir?

Jef Boeckx.

Ce débat budgétaire est essentiel et la clarté s’impose. Malheureusement, des propositions insolites viennent régulièrement nous distraire des vrais enjeux. Une de ces propositions consiste à effacer la dette publique détenue par les banques centrales de la zone euro (environ 120 milliards d’euros pour la Belgique). D’après ses partisans, cette opération serait indolore et redonnerait des marges de manœuvre aux gouvernements.

Xavier Debrun.

Ce genre d’argument traduit une profonde méconnaissance de la nature des banques centrales et de leur fonction principale: la création de monnaie. Nous passerons sur le fait qu’une telle annulation serait contraire aux traités européens, et donc illégale, pour nous concentrer sur son inutilité économique, ses coûts et les risques qu’elle comporte.

Inutile

L’annulation cherche à résoudre un problème qui n’existe pas. Des États comme la Belgique empruntent aisément des sommes considérables à des taux proches de zéro, voire négatifs, et ce même pour des échéances longues. La dette n’est donc pas le boulet qui paralyse l’action. Aujourd’hui, sur 100 euros de revenus, l’État en consacre moins de 4 au paiement des intérêts de la dette contre 23 au versement des pensions et plus de 26 aux salaires de la fonction publique. Non seulement les marges de manœuvre existent, mais raboter le service de la dette ne saurait rapporter gros.

Pas question d’émuler les largesses sidérantes du plan Biden. Entre cela et l’austérité, il y a bien un océan.

Et demain? L’allongement de la maturité de la dette — l’échéance moyenne des emprunts —depuis l’apparition de taux très bas a permis de pérenniser le bénéfice de conditions d’emprunt avantageuses, assurant la soutenabilité des dettes actuelles même si les taux remontaient. L’austérité aveugle, qui n’est pas désirable durant une reprise fragile et incertaine, n’est donc pas nécessaire non plus.

-50%
Sur 20 ans, une croissance annuelle moyenne de 1,5% combinée à une inflation de 2% contribue à réduire de 50% le taux d’endettement initial

Une seule condition à cela: que les gouvernements s’engagent à une réduction "organique" du taux d’endettement par la croissance économique – sur 20 ans, une croissance annuelle moyenne de 1,5% combinée à une inflation de 2% contribue à réduire le taux d’endettement initial de moitié - et par un assainissement graduel de déséquilibres budgétaires structurels qui existaient avant la crise. Pas question donc d’émuler les largesses sidérantes du plan Biden. Entre cela et l’austérité, il y a bien un océan.

Enfin, notons que la banque centrale fait partie intégrante du secteur public au sens large. Ainsi, dans un ménage, si Madame annule une dette contractée auprès d’elle par Monsieur, la situation financière du ménage reste inchangée. C’est pourtant bien le contraire que les partisans de l’annulation voudraient nous faire croire.

Coûteux quoiqu’il arrive

Emprunter de l’argent coûte toujours de l’argent. Cette réalité s’impose aussi à l’État. Annuler la dette publique logée à l’actif d’une banque centrale se traduirait au passif par des pertes qui devraient être épongées progressivement par les profits futurs de la banque. Ainsi, l’État troquerait des paiements d’intérêts à la banque centrale contre des pertes de revenus en provenance de celle-ci (dividendes). Annuler une dette dont on continue à payer le coût n’est pas précisément malin.

La dette publique n’est pas soluble dans l’eau, elle ne disparaît qu’à son remboursement.

Pire, l’État paierait aussi le coût d’une hausse future des taux d’intérêt, comme s’il devait refinancer cette dette "annulée". En effet, la monnaie émise par la banque centrale est une dette de celle-ci. Comme l’annulation n’implique pas la destruction de la monnaie créée pour acheter ces obligations d’État, cette dette de la banque centrale, en pratique des dépôts à vue des banques commerciales, ne disparaîtrait pas. Donc, quand la situation économique exigera une hausse des taux d’intérêt, la banque centrale devra aussi mieux rémunérer ces dépôts, réduisant au passage ses profits… et le dividende versé à l’État.

La dette publique n’est pas soluble dans l’eau, elle ne disparaît qu’à son remboursement.

Risqué

L’annulation comporte des risques dont l’État paiera immédiatement le coût. Si le titre d’endettement public perdait son statut d’actif "sans risque", certains douteraient de la valeur des obligations d’État (aussi détenues par les banques commerciales et autres investisseurs). Cette valeur baissera proportionnellement au risque perçu, ce qui augmentera le coût des nouveaux emprunts et pourrait limiter la capacité des banques à financer l’investissement et la consommation privés à des conditions favorables.

Effacer une partie de l’actif de la banque centrale rappelle le comportement des princes d’antan qui réduisaient le contenu métallique des pièces de monnaie sans en altérer la valeur faciale ©Simon Sachseder/dpa

À l’extrême, c’est la confiance dans la valeur de la monnaie qui pourrait s’en trouver ébranlée. Contrairement au Bitcoin, une création ex nihilo sans valeur intrinsèque, la monnaie moderne est un passif bancaire adossé à des actifs correspondants. Jadis, il s’agissait de réserves de métal; dans certains pays, il s’agit de réserves de change exprimées en devises fortes; et dans le cas qui nous occupe, il s’agit d’obligations d’État, entre autres actifs. Effacer une partie de l’actif de la banque centrale rappelle donc le comportement des princes d’antan qui réduisaient le contenu métallique des pièces de monnaie sans en altérer la valeur faciale. Au final, ce serait les autres pays émetteurs de monnaie crédible (Royaume-Uni, Suisse, États-Unis, Japon, voire la Chine) qui renforceraient leur statut privilégié, en bénéficiant d’un subside offert par les contribuables européens…

Par Jef Boeckx, économiste à la Banque Nationale de Belgique et Xavier Debrun, économiste à la Banque Nationale de Belgique, membre du Comité budgétaire européen et chargé de cours à l’Université Catholique de Louvain.

Les auteurs s’expriment en leur nom propre.

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