En Grèce, les vainqueurs ont écrit l'histoire mais l'encre n'est pas sèche

©REUTERS

Le troisième plan de sauvetage est terminé, mais l’encre qui a écrit la crise grecque n’est pas sèche. Et tandis que les voix officielles se félicitent du succès d’une vaste opération de solidarité européenne, d’autres clament que cette solidarité n’a jamais eu lieu. La Grèce tourne en tout cas une page importante de son histoire. Elle reprend sur le papier sa liberté. Une liberté qui demeure cependant sous étroite surveillance.

Le premier ministre grec a choisi de ne pas s’exprimer lundi, le jour qui marquait la fin du troisième (et dernier) plan de sauvetage de son pays. Il prendra la parole ce mardi, au premier jour de l’entrée de la Grèce dans "une nouvelle ère", pour reprendre la ligne de son gouvernement. Alexis Tsipras a choisi Itharque, l’île natale qu’Ulysse a retrouvée après une odyssée de dix ans, pour marquer ce jour historique.

288,7 milliards €
Depuis le début de la crise, l’Union européenne et le Fonds monétaire international auront déboursé 288,7 milliards d’euros de prêts au gouvernement grec.

Le reste de l’Europe n’a pas attendu pour marquer d’une pierre blanche la fin du programme de 61,9 milliards d’euros lancé le 19 août dernier. En tout, l’Union et son partenaire de circonstance, le Fonds monétaire international, auront déboursé 288,7 milliards d’euros de prêts pour permettre au gouvernement grec d’honorer ses dettes. Après une crise intense, au climax de laquelle, à l’été 2015, la Grèce a failli sortir de la zone euro, les (auto-) congratulations ont fusé. "Welcome back", a lancé le président de l’Eurogroupe Mario Centeno, dans un message vidéo au cours duquel il a acté la fin d’une "longue et sinueuse route dont nous avons tous tiré nos leçons". La gestion de la crise grecque par cette enceinte informelle a été critiquée y compris depuis la Commission européenne – l’an dernier, le commissaire européen aux Affaires économiques résumait le rôle de l’Eurogroupe en deux mots: "scandale démocratique".

L’ex-président de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem a lui-même reconnu qu’au cœur de la crise "nous avons bien dû prendre des décisions et agir à l’encontre de principes démocratiques", selon des propos rapportés au début de l’année par le quotidien néerlandais Trouw. Il entendait s’en expliquer dans des mémoires ("De Eurocrisis") à paraître en septembre. Ce livre ne sera pas une réponse au best-seller de son ex-collègue grec Jánis Varoufákis – "Conversations entre adultes" –, assurait-il. Ou peut-être un peu quand même. "Mais je veux dire qu’il est difficile de faire face à une crise si un homme dans la pièce contrecarre tout et tout le monde."

La thèse Varoufákis

Reste que la ligne Varoufákis continue de défier la version officielle avec un certain succès. Quand le président du Conseil européen Donald Tusk se félicite de la fin de la crise comme d’un succès atteint grâce à la "solidarité" européenne, certains grimpent aux rideaux. "Cher Donald, n’utilisez pas le mot ‘solidarité’, s’il vous plaît. Il n’y a pas eu de solidarité européenne, juste une volonté de punir les Grecs pour leurs erreurs", a ainsi réagi sur Twitter l’économiste belge Paul De Grauwe, ancien sénateur (VLD) et professeur de la London School of Economics et de la KU Leuven. Yánis Varoufákis affirmait lui-même lundi que "l’économie grecque n’a jamais été renflouée ou sauvée", mais que "c’était un renflouement pour les banques françaises et allemandes".

Le résultat reste une dette publique abyssale"ils ont placé la Grèce en comma permanent et ils appellent ça la stabilité", poursuit-il. Sa démission à l’été 2015 a fermé la parenthèse de cinq mois au cours de laquelle le gouvernement grec laissait croire qu’il était prêt à assumer le scénario d’une sortie de la Grèce de la zone euro ("Grexit"), aux conséquences moins négatives selon lui qu’un enfermement dans la "prison de dette", selon les termes de l’ancien ministre.

La bride haute

Varoufákis a perdu sa bataille et les vainqueurs écrivent l’histoire d’une Grèce en convalescence. Après des années de tutelle, Athènes reprend sa liberté, même si elle n’est que de papier. Le gouvernement s’est engagé à dégager un surplus primaire de 3,5% du produit intérieur brut (PIB) jusqu’en 2022, et le pays continue de traîner le boulet d’une dette abyssale (178% du PIB) – insoutenable selon le Fonds monétaire international. Des paramètres qui interdisent toute mesure de relance dans un pays où 20% de la population active est encore au chômage.

Et si les créanciers européens lâchent le mors, ce n’est que pour tenir la bride au plus haut. À partir de septembre, leurs experts se rendront à Athènes tous les trois mois pour s’assurer que le gouvernement ne dévie pas de ses rails. Une mesure de surveillance d’une intensité inédite. "Aucun autre pays n’a reçu de financement comparable. Le contrôle sera donc plus étroit que dans les autres cas", a expliqué le patron du mécanisme européen de stabilité (MES) Klaus Regling – tout en précisant qu’il fêterait la fin du programme grec "avec un bon verre d’ouzo".

Reste à observer comment se déroule le retour progressif de la Grèce sur les marchés. Si une reprise durable se confirme, l’histoire retiendra peut-être la version officielle d’une politique "ferme mais humaine".

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