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Euro numérique: la plus grande révolution depuis l'invention du papier-monnaie

CEO de Degroof Petercam

À l’heure où les banques centrales apportent un déluge de monnaie, ont perdu leur indépendance et tiennent les finances des États à bout de bras, une telle renationalisation de la monnaie paraît l’aboutissement logique.

La monnaie est, à la base, créée par les banques centrales qui "frappent" les pièces et "impriment" les billets. Cette monnaie n’est pourtant qu’une infime partie de la masse monétaire. En réalité, celle-ci est essentiellement générée par les banques privées. La création monétaire issue des banques privées fonctionne grâce à ce que les économistes qualifient de « multiplicateur du crédit bancaire » ou de ce que les Anglo-saxons désignent par l’adage "loans make deposits". L'octroi d'un prêt exige de récolter un dépôt. Ce même prêt générera d'autres dépôts qui entraîneront à leur tour de nouveaux octrois de prêts, etc. Les banques privées sont donc des entreprises qui fabriquent elles-mêmes leur propre matière première.

La grande idée de l’École de Chicago

Si cette réalité est aujourd’hui devenue la base du capitalisme, certains en ont cependant contesté le fondement. Notamment Irving Fisher (1867-1947), père de l’École quantitative et de l’idée du Plan dit de Chicago qu’il défendit en 1936. Cet économiste était convaincu que la monnaie ne pouvait être qu’un stock de biens publics et non pas un flux variable généré par les banques privées que les auteurs du Plande Chicago accusaient… de secrètement imprimer de la monnaie. À leurs yeux, il s’agissait de supprimer le flux monétaire en limitant la quantité de monnaie à son stock, sous le contrôle de la Federal Reserve (la banque centrale américaine). Ce Plan de Chicago était donc pensé pour nationaliser la monnaie et déposséder les banques privées de leur faculté de fabrication.

Les banques privées étaient responsables de l’amplification des cycles économiques qui entraînaient une désolation économique et, dans son sillage, les affres du chômage.

Mais pourquoi vouloir nationaliser la monnaie ? Parce que, selon eux, c’était la variation du flux monétaire créée au travers des bilans des banques privées qui entraînait la succession des phases d’expansion et de contractions économiques. Selon Irving Fisher, les banques privées étaient ainsi responsables de l’amplification des cycles économiques qui entraînaient une désolation économique et, dans son sillage, les affres du chômage. Il s’agissait donc de moduler la création monétaire pour stabiliser l’économie. Ceci constitue désormais un des objectifs assignés à la Federal Reserve contrairement du reste au mandat de la Banque centrale européenne (BCE).

Bruno Colmant. ©BELGAIMAGE

Fisher revendiqua trois avantages majeurs à ce Plan. En premier lieu, empêcher les banques privées de créer leurs propres flux monétaires lors des expansions du crédit, puis de les détruire lors des contractions ultérieures, ce qui permettrait aux autorités publiques de mieux contrôler les cycles de crédit, perçus par lui comme la principale source de fluctuation des cycles conjoncturels. Deuxièmement, éliminer les marges bénéficiaires superflues des institutions bancaires. Troisièmement, autoriser la Federal Reserve à émettre de la monnaie directement sans intérêt, au lieu de devoir emprunter ce même argent à des banques privées avec intérêt ; ce qui conduirait à une réduction du fardeau des intérêts sur les finances de l'État et donc à une réduction spectaculaire de la dette publique nette.

Malgré un prosélytisme intense, le Plan de Chicago ne fut pas adopté. En 2021, le retour de cette révolution monétaire est pourtant annoncé par les banques centrales. En vérité, l’idée planait depuis quelques années. En 2012 déjà, le FMI analysa le Plan de Chicago sans y trouver de vices conceptuels. En 2015, le Premier ministre d’Islande, pays particulièrement frappé par la crise de 2008, examina l’applicabilité du Plan à son économie en 2015. La Suisse mit aussi en œuvre en 2018 une votation, finalement rejetée, portant sur son instauration sous le vocable de "monnaie pleine".

Plan de Chicago 2.0

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’euro numérique dont la BCE a annoncé le lancement. Si le grand public n’en comprend pas, légitimement, sa finalité, on peut d’emblée se demander pourquoi donc créer un euro numérique? Que doit-on, au juste, sécuriser?

Les banques centrales veulent se réapproprier le contrôle de la masse monétaire en neutralisant, comme dans le rêve de Fisher, le flux monétaire.

Voici ma lecture: les banques centrales veulent se réapproprier le contrôle de la masse monétaire en neutralisant, comme dans le rêve de Fisher, le flux monétaire. Ce sera anodin, dans un premier temps. Son aboutissement, lui, arriverait à une situation où chaque dépôt bancaire serait, au travers des banques privées, déposé par ces dernières à la BCE. Par ce mécanisme, nous aurions dès lors tous, indirectement, un compte à Francfort. Mais cet euro numérique porterait sa propre histoire (comme c’est le cas pour le bitcoin) alors qu’aujourd’hui, chaque euro est relativement anonyme et sans mémoire. Les autorités publiques (qui s’en garderont bien de l’affirmer publiquement) seraient ainsi capables de pister toutes les transactions et d’allouer des enveloppes de crédit aux banques, comme aux États pour le financement de la dette publique. La BCE aurait prise sur la monnaie même si, dans un premier temps, chaque Européen n'aurait "droit" qu'à 3.000 euros numériques. Le flux monétaire ne serait plus spontané, en fonction du roulement de l’économie, mais tendanciellement renationalisé, avec une potentielle atteinte à la vie privée. Ce jour-là, tout deviendrait traçable. Et, à terme, les déclarations fiscales, le paiement de TVA, bref tous les flux, seraient estampillés.

Le Plan de Chicago dans cette version 2.0 est-il une sorcellerie monétaire ou une architecture bien pensée? Depuis 2008, nous sommes entrés dans une nouvelle phase de l’histoire monétaire. Les banques centrales apportent un déluge de monnaie, ont perdu leur indépendance et tiennent les finances des États à bout de bras. Une renationalisation de la monnaie est donc presque intuitive. Mais si son concept ne manque pas d’attraits intellectuels, son application serait une hantise pour les banques privées et une alchimie incertaine aux probables attributs déflationnistes et récessionnaires. Trou noir financier pour les uns, restauration du privilège régalien de battre monnaie pour les autres, l’adoption de ce Plan par la BCE serait la plus stupéfiante révolution monétaire de tous les temps. À tout le moins depuis l’invention – révolutionnaire, elle aussi – du papier-monnaie d’État par John Law en 1716, sous Louis XV.

Par Bruno Colmant, professeur à l'ULB, l'UCLouvain et la Vlerick Business School, membre de l’Académie Royale de Belgique.

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