interview

François Lenglet: "L’épargnant sera le grand perdant de la crise"

François Lenglet est le spécialiste économique du 20 heures de TF1. ©©NORMAND/Leextra via Leemage

Pour François Lenglet, la BCE ne pourra pas indéfiniment éponger les dettes des États en faisant tourner la planche à billet. Pour la suite, isoler ou annuler l'énorme dette corona n'est pas une solution, selon lui.

François Lenglet est le spécialiste économique du 20 heures sur TF1. Dans son nouveau livre, il épingle le danger de laisser filer la dette au nom de la lutte contre la pandémie. "Quoi qu’il en coûte": ces mots du président Emmanuel Macron étaient destinés à rassurer. "Mais qui va vraiment payer?", interroge François Lenglet. On n'a pas fini de parler de la dette Covid, selon lui.

En prononçant les paroles "quoi qu’il en coûte", Emmanuel Macron s’est inspiré de Mario Draghi en 2012. La différence, c’est que la BCE émet de la monnaie et la France pas…

Il a été conforté par l’assentiment des autres pays et par les déclarations de la présidente de la BCE Christine Lagarde. La zone euro est arrivée à la conclusion qu’il n’y avait pas d’autre voie possible pour parer la crise actuelle et la BCE est une victime consentante.

"On est en train de consommer toute la crédibilité engrangée au cours des précédentes décennies."

Jusqu’à quel point la BCE peut-elle faire fonctionner la planche à billets sans ébranler la confiance des marchés?

C’est la question la plus importante et la plus difficile. Deux choses sont sûres. Premièrement, il y a bel et bien une limite. Il arrivera un moment où on aura été trop loin, mais quand? Plus on fait tourner la planche à billets, plus on s’approche de cette limite. Ça peut être dans 15 jours ou dans 15 mois. L’idée selon laquelle on peut indéfiniment tirer sur la corde est saugrenue.

Deuxièmement, on crée un dangereux précédent. On est en train de consommer toute la crédibilité engrangée au cours des précédentes décennies. Le plus vraisemblable, c’est que des discussions entre États membres finiront par mettre un terme à cette dynamique.

Imaginons qu’on commence à vacciner la population en mars prochain. En avril, la France et l’Italie demanderont peut-être de continuer à faire tourner la planche à billets. L’Allemagne pourrait alors dire stop et exiger un retour à la normale. À trop vouloir continuer dans cette voie, on court le risque de susciter une crise de confiance dans la zone euro.

Comme cette crise est la faute à personne, l’idée est venue d’isoler la dette corona et de la ranger pour une durée indéterminée dans les cahiers de la BCE. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Cette option comporte deux faiblesses. Premièrement, cela suppose que les États acceptent de ne plus toucher au Grisbi. Autrement dit, après avoir trouvé un trésor dans le jardin, il ne faudrait pas commencer à chercher à la cave...

Deuxièmement, ce système résulte d’un accord tacite entre les États et la BCE. Si vous dites ouvertement les choses, il faudra recapitaliser la BCE, ce qui risque de coûter cher aux États. Et puis, ce n’est pas très crédible. Lorsqu’il était question d’augmenter les profs ou d’investir dans nos hôpitaux, on a toujours dit qu’il n’y avait pas d’argent magique.

Aujourd’hui on a réuni des centaines de milliards d’euros en un claquement de doigts. Je ne vois pas comment vendre politiquement une telle chose ni comment l’organiser techniquement avec des pays dotés de cultures monétaires aussi différentes.

"Quatre ou cinq banques centrales qui ne respectent plus leurs engagements, ce n’est pas la même chose que d’annuler la dette du Zimbabwe."

Pourquoi ne pas annuler cette dette, comme on l’a fait avec les dettes de certains pays en voie de développement?

Le problème, dans ce cas de figure, c’est qu’on annule aussi du capital. Une banque, un investisseur, un épargnant a prêté du capital et on décide de le spolier. Si on a pu le faire par le passé avec des pays en voie de développement, on se situe aujourd’hui à une autre échelle.

Quatre ou cinq banques centrales qui ne respectent plus leurs engagements, ce n’est pas la même chose que d’annuler la dette du Zimbabwe. Le grand perdant de la crise devrait être le gagnant des cinquante dernières années: l’épargnant et le détenteur de capital

Donc au final, c’est l’épargnant qui sera invité à passer à la caisse. Mais comment taxer davantage dans des pays comme la France ou la Belgique où l’État prélève déjà plus de 50% de la richesse produite?

Il existe différents subterfuges pour faire contribuer le capital. Il y a les impôts remboursables à 5 ou 10 ans, par exemple. En France, on a eu dans les années 1990 les CRDS (contribution pour le remboursement de la dette sociale), dans le but de résorber l’endettement de la sécurité sociale.

Ou alors on décide de faire un "one off", c’est-à-dire un impôt exceptionnel sur un an. Mais ce n’est pas sans risque. Si on touche à l’épargne, cela déclenche toujours du ressentiment à l’égard des gouvernements.

"Ce dont l’Italie aurait réellement besoin, c’est une bonne dévaluation."

Les montants dégagés par l’Europe lors du sommet de juillet dernier ne représentent que quelques points de pourcentage du PIB des pays les plus touchés par la pandémie: a-t-on fait assez?

Dans le cas de l’Italie, on a accordé un soutien à hauteur de 4% du PIB. Cela aide un peu mais ça ne changera pas fondamentalement la situation d’un pays plombé depuis des années. En outre, il faut aussi trouver comment dépenser cet argent. Il faut des fonctionnaires compétents, or vous ne les trouverez ni Rome, ni à Bruxelles, ni à Paris du reste. Le risque est grand que ces milliards d’euros ne serviront qu’à arroser du sable. Ce dont l’Italie aurait réellement besoin, c’est une bonne dévaluation.

"Les pays du sud sont entrés dans l’Union économique et monétaire sans avoir lu le mode d’emploi sur la boîte."

Faudrait-il envisager de démanteler la zone euro?

C’est un peu tard maintenant. Le coût d’un démantèlement de la zone euro serait considérable. Vingt ans après la création de la zone euro, on observe à chaque crise une fracture plus importante entre le nord et le sud, alors que l’idée première était, au contraire, de provoquer au contraire une convergence.

Le problème est que les pays du sud sont entrés dans l’Union économique et monétaire sans avoir lu le mode d’emploi sur la boîte. Ils n’ont pas compris que toute érosion de leur compétitivité se paie cash par une baisse de la croissance et de l’emploi. Pour compenser, ils se sont endettés afin d’assurer un niveau de vie décents à leurs citoyens.

Aurait-il été préférable de basculer vers les coronabonds réclamés par les Italiens, autrement dit une mutualisation des dettes?

Je suis archi-contre, sauf dans des circonstances vraiment exceptionnelles. Ça déresponsabilise complètement. Les pays européens les plus endettés, comme l’Italie ou la Belgique, sont des pays où on a neutralisé les dettes de certaines régions en retard de développement pour éviter que le pays ne se désagrège. Cette solution permet de distribuer de l’argent sans que tout repose sur l’entité la plus riche.

"Il y a derrière la changement d’attitude d’Angela Merkel la prudence intéressée du commerçant qui ne veut pas que ses clients fassent faillite."

Pourquoi les Allemands ont-ils néanmoins accepté lors du sommet de juillet dernier de mettre de côté leur aversion face une mutualisation des dettes?

L’Allemagne est la grande bénéficiaire, sur le plan commercial, du marché unique européen. Elle y réalise près de deux tiers de ses exportations, soit 800 milliards d’euros par an. Et la monnaie unique lui garantit que ses partenaires ne dévalueront plus.

Sans obstacle tarifaire, réglementaire et monétaire, les artères commerciales du marché unique sont comme des autoroutes gratuites pour les exportations de l’industrie allemande. Il y a derrière le changement d’attitude d’Angela Merkel la prudence intéressée du commerçant qui ne veut pas que ses clients fassent faillite.

Avec la crise sanitaire, on a beaucoup parlé de relocalisation. S’agit-il d’une tendance durable?

Ce n’est pas si sûr. On ne fera pas revenir les usines de T-shirt ou l’industrie électronique. Par contre, il est possible que l’on se montre à l’avenir plus vigilant pour les nouvelles implantations, notamment par rapport à la Chine.

Face aux ambitions chinoises, ne faut-il pas mettre un frein à la mondialisation?

Le plus grand mérite de Donald Trump est sans conteste d’avoir fait barrage aux ambitions chinoises. Plutôt que de finasser comme Obama, il a dit aux Chinois "ça suffit". Si les Européens ont suivi, c’est parce que les États-Unis ont ouvert la voie. Il faut protéger nos commandes publiques, protéger nos frontières et – pourquoi pas – taxer les produits chinois aux frontières extérieures de l’Union. En Chine, on ne peut pas accéder aux marchés publics, ni aux Etats-Unis d’ailleurs. En Europe, les marchés publics sont ouverts à n’importe qui, ce n’est pas normal.

"Quoi qu’il en coûte!", François Lenglet, éd. Albin Michel, 250 pages, 17,90 euros

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés