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Hongrie: "Avec cette loi anti-LGBTQI, j'ai l’impression d’avoir encore un peu plus perdu mon pays"

Le 14 juin, à Budapest, des manifestants hongrois protestaient contre le Premier ministre Viktor Orban et sa loi anti-LGBTQI. ©REUTERS

À moins d’un an des prochaines élections législatives hongroises, Viktor Orbán, candidat à sa propre réélection, a choisi de stigmatiser encore un peu plus la communauté LGBTQI hongroise, par le biais d’une loi censée à l’origine lutter contre les crimes pédophiles.

"Avec cette nouvelle loi, j'ai l’impression d’avoir encore un peu plus perdu mon pays", confie Ivett Ördög, depuis Berlin, où elle a emménagé en août dernier. Cette transgenre de 40 ans, employée dans le secteur informatique, n’en pouvait plus de vivre en Hongrie, alors que sa procédure de changement de sexe était toujours en attente à l’état civil hongrois. "Mois après mois, je désespère que la Hongrie redevienne un pays européen et je crains qu’il ne transforme en état russe fantoche. Viktor Orbán construit aujourd'hui un pays étrangers aux valeurs européennes, au respect mutuel, à la tolérance, à la déclaration universelle des droits de l’homme", confie-t-elle. "C'est effrayant de voir quel monstre le jeune révolutionnaire Viktor Orbán est devenu, il était notre héros à tous en 1990, moi y compris", explique la quadragénaire avant de conclure. "En Hongrie, la situation est de jour en jour un peu plus polarisée, ce qui ne profite à personne. Beaucoup de Hongrois sont solidaires, mais d’autres montent au créneau."

Une opinion publique polarisée

Effectivement, les fans de Viktor Orbán ont applaudi la loi et salué le fait que leur Premier ministre "protège" leurs enfants. Ses détracteurs, eux, ont été indignés une fois de plus. Alors que la polémique a agité l’Europe (à retardement), les Hongrois s’émeuvent désormais assez peu de cette nouvelle loi anti-LGBTQI. Ils sont déjà passés à autre chose. Il faut dire qu’avec Orbán, ils ont l’habitude des lois polémiques, régulièrement invalidées par la CJUE - plusieurs mois ou années après leur entrée en vigueur - alors que souvent, le mal est fait: les communautés visées sont stigmatisées, voire criminalisées. À de rares exceptions près, Viktor Orbán fait fi des protestations. Comme celle du lundi 14 juin, alors que 10.000 manifestants arc-en-ciel s’étaient rassemblés deux jours avant le vote au parlement pour s’y opposer.

À vrai dire, le parti de Viktor Orbán n’en est pas vraiment à son coup d’essai avec la stigmatisation de la communauté LGBTQI. Cela fait plus de deux ans que celle-ci est dans le viseur: en mai 2020, le changement de sexe à l’état civil devenait impossible pour les transgenres et depuis décembre 2020, les couples de même sexe ne peuvent plus adopter d’enfant. Pourtant, selon un récent sondage international d’Ipsos paru en juin 2021, 46% des Hongrois interrogés se prononcent pour le mariage homosexuel (18% sont contre), soit une progression de 16% depuis 2013 toujours selon Ipsos.

Une loi aux contours flous

Les contours de la loi restent flous, mais c’est le Conseil des médias, entièrement contrôlé par le Fidesz, qui sera chargé de son application. "Tout citoyen peut signaler un contenu LGBTQI diffusé l’après-midi, il sera alors examiné, comme tout contenu pornographique actuellement", estime András Lederer, à la tête du plaidoyer du Comité Helsinki, une ONG hongroise de défense des droits de l’homme. "Bien sûr, le Conseil des médias pourrait se dire que la Hongrie a assez de problèmes comme cela avec l’État de droit et qu’elle n’a pas besoin d’en ajouter en punissant, par exemple, la chaîne RTL d’une amende pour contenu 'pro LGBTQI', mais rien n’exclut que la loi soit appliquée. En tout cas, elle fait peser une épée de Damoclès sur les entreprises de presse: vont-elles prendre le risque?", poursuit András Lederer.

"Bien sûr, le Conseil des médias pourrait se dire que la Hongrie a assez de problèmes comme cela avec l’État de droit, mais rien n’exclut que la loi soit appliquée. En tout cas, elle fait peser une épée de Damoclès sur les entreprises de presse."
András Lederer
Comité Helsinki

À vrai dire, le choix de la communauté LGBTQI relève de la tactique politique. Viktor Orbán, politicien par excellence, gouverne en Hongrie depuis 2010, disposant de la majorité constitutionnelle quasiment sans interruption depuis. En 11 ans, il est parvenu à réduire les espaces de libertés et les contrepouvoirs – la Hongrie a perdu 36 places entre 2013 et 2021 au classement RSF de la liberté de la presse - instaurant un véritable "système" népotique, dénoncé par l’opposition et les ONG et institutions internationales. Viktor Orbán s’est également radicalisé politiquement. Forcé à quitter le PPE européen, il flirte sans ambages avec l’extrême droite européenne, avec laquelle il a encore dîné mercredi à Bruxelles.

Ombre des élections législatives de 2022 et politique clivante

Surtout, à quelques mois des élections législatives du printemps prochain, le premier ministre hongrois est en campagne. Candidat à sa propre réélection, il va devoir compter cette fois-ci avec une opposition unie, qui pourrait bien l’emporter, et qu’il essaie de piéger. Au parlement hongrois la semaine dernière, en plus du Fidesz et des démocrates chrétiens coalisés avec Orbán, le Jobbik ("ex"-extrême droite), qui fait partie de ce "front anti-Orbán", a voté en faveur de la loi, alors même que le reste de l’opposition boycottait le scrutin. Cette nouvelle loi et le torrent de réactions qu’elle provoque sont l’occasion rêvée pour l’homme fort hongrois de se placer une fois de plus en défenseur de l’intérêt des Hongrois les plus conservateurs.

"Viktor Orbán suscite consciemment des conflits qui divisent les Hongrois, puis il opte pour la position la plus populaire qu’il présente comme étant la seule vérité."
Zoltán Lakner
politologue

"Viktor Orbán suscite consciemment des conflits qui divisent les Hongrois, puis il opte pour la position la plus populaire qu’il présente comme étant la seule vérité, stigmatisant ceux qui pensent différemment", analyse Zoltán Lakner, politologue hongrois. "Cette approche a été couronnée de succès lors de sa campagne politique contre les réfugiés", rappelle-il. En 2015, alors que la route migratoire des Balkans se met à passer par la Hongrie, Viktor Orbán adopte une position zéro immigration qu’il incarne par l’érection d’une clôture le long de la frontière sud hongroise. "Le Fidesz a aiguisé le sentiment xénophobe au sein de la société hongroise - qui n'était pas associée à un sentiment anti-réfugié avant 2015, car les Hongrois n'avaient pas rencontré de réfugiés. Au fil des mois, c’est devenu l'un des sujets de politique intérieure dominant et le demeure depuis", ajoute l’analyste. Sauf que, justement, le "vivier" des réfugiés s’est considérablement tari: la route migratoire a dévié. Il fallait donc un nouveau bouc émissaire. "Après la xénophobie, les campagnes anti-George Soros aux relents antisémites, une campagne anti-rom mise en place juste avant la pandémie… il ne restait plus que les LGBTQI", argumente Zoltán Lakner.

Le résumé

  • Entre fans et détracteurs, la loi anti-LBGTQI adoptée à l'initiative du Premier ministre Viktor Orbán polarise la société hongroise.
  • Si la loi est floue, le Conseil des médias est chargé de son application et "rien n'exclut qu'elle soit appliquée", estime András Lederer, à la tête du plaidoyer du Comité Helsinki, une ONG hongroise de défense des droits de l’homme, qui parle d'une "épée de Damoclès pour la presse".
  • Viktor Orbán n'en est pas à son coup d'essai: après les réfugiés et les roms, c'est au tour des LBGTQI d'être stigmatisés depuis deux ans, explique le politologue Zoltán Lakner.

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