Publicité
Publicité

L'éléphant italien sous le tapis du Conseil européen

Le premier ministre italien Giuseppe Conte, à son arrivée au Conseil européen, ce matin. ©REUTERS

"Dédramatiser", c'est le maître mot. L'Italie présente un budget qui explose toutes les coutures des règles communes européennes, mais plutôt que de chercher à crever l'abcès, les dirigeants européens réunis en Conseil "zone euro" ont décidé ce jeudi de laisser le temps et les procédures de la Commission faire leur office. Qui constate déjà un dérapage "sans précédent".

S'il fallait donner aux sommets européens des noms comme on en donne aux ouragans, on pourrait baptiser celui-ci "Placide". Mercredi, au sortir de la réunion annoncée comme l'heure de vérité sur le Brexit, on s'est quitté en constatant que du temps pour conclure, on en a finalement encore. Rebelote ce jeudi pour l'autre bombe à retardement du moment: le budget Italien. Alors qu'il est avant-dernier de la classe au cours de maîtrise de la dette publique, le gouvernement à Rome annonce avec aplomb qu'il n'est pas question pour lui de respecter les règles de la zone euro.

No pasaràn?

Depuis quelques jours, c'est la soupe à la grimace à la Commission et plus encore chez les gouvernements les plus orthodoxes de la zone. Ce jeudi encore, en amont d'un sommet consacré à l'avenir de l'Union monétaire, le Premier ministre néerlandais Mark Rutte a eu un tête à tête avec son homologue italien, qu'il a conclu dans une poignée de main crispée, digne du couple Macron-Trump, en apportant "son plein soutien à la Commission européenne pour mettre en œuvre nos obligations communes", selon un message diffusé sur Twitter. Le langage est policé mais le message est clair: no pasaràn. Il a répété le message dans le huis clos du Conseil - soutenu à tout le moins par son collègue finlandais, selon une source européenne.

2,4%
.
L'Italie est tenue de suivre une trajectoire vers l'équilibre structurel et s'engageait à 0,8% de déficit en 2019. Or dans son projet de budget envoyé à la Commission lundi, le gouvernement italien prévoit un déficit de 2,4%.

Conte de son côté avait pris soin de bétonner la façade avant la réunion. "Des marges, je dirais qu'il n'y en a pas", avait-il affirmé au sujet du projet de budget qu'il a ficelé pour 2019. Tout en ajoutant s'attendre à "des observations critiques" de la part de ses collègues. Forcément.

On rappelle les rétroactes. En juillet dernier, le Conseil des ministres de l'UE a adopté à l'unanimité - Italie comprise - les recommandations de la Commission à Rome, dans le cadre du pacte de stabilité et de croissance. L'Italie est tenue de suivre une trajectoire vers l'équilibre structurel (corrigé des variations conjoncturelles) et s'engageait à 0,8% de déficit l'an prochain. Or dans l'épure envoyée à la Commission lundi, le gouvernement du Mouvement 5 étoiles (M5S, attrape-tout) et de La Ligue (extrême-droite) s'est donné de l'air. Il prévoit un déficit de 2,4%, qui doit notamment permettre de financer une allocation citoyenne, une revalorisation des petites retraites, des investissements et des réductions d'impôts. Qu'on se le tienne pour dit, a prévenu le vice-premier ministre Matteo Salvini (La Ligue) : le projet ne sera pas changé "d'une virgule".

La Commission doit à présent évaluer si ce projet de budget est en phase avec ces recommandations. On vous le donne en mille: c'est tout cuit. Elle l'avait déjà dit au début du mois sur base des premiers signaux envoyés par Rome: "Les objectifs budgétaires révisés de l'Italie apparaissent prima facie tendre vers une déviation significative de la trajectoire budgétaire recommandée par le Conseil." Jargonnant et pourtant limpide.

"Dédramatiser"

La dette italienne atteint 131% du produit intérieur brut. Avec le pacte de stabilité, les États membres s'engagent à le ramener vers 60% du PIB. Rome considère que ce budget "expansionniste" permettra de soutenir l'économie et n'est pas contradictoire avec une réduction de la dette.

"Il faut dédramatiser. Nous sommes dans le processus du semestre européen, l'heure n'est pas à la prise de décision."

Faut-il craindre une crise de confiance qui fasse flamber le prix d'emprunt du gouvernement italien et déclenche une crise de solvabilité? Pour l'heure, les marchés ne prennent pas cette direction. Mais comment réagiront-ils si la Commission est forcée de constater que Rome contrevient de manière "grave" aux règles et refuse purement et simplement le budget italien? Ca n'est jamais arrivé à ce jour, et la crise politique qu'une telle situation déclencherait a de quoi inquiéter.

Mais pour l'heure, on laisse la poussière retomber et on laisse venir la tempête. "Il faut dédramatiser. Nous sommes dans le processus du semestre européen, l'heure n'est pas à la prise de décision", souligne une source proche de la Commission. À l'issue du sommet, Jean-Claude Juncker a rajouté une couche de pommade : "Nous ne nourrissons aucune espèce de préjugé négatif à l'égard de l'Italie." Et d'ailleurs, la Commission a des remarques à l'égard de "quatre, cinq, six" pays - dont la Belgique.

On a donc pris soin de mettre l’éléphant du budget italien sous le tapis du sommet. La suite de la séquence se déroulait à Rome, où le commissaire aux Affaires économiques Pierre Moscovici est allé remettre en mains propres au ministre italien des Finances une lettre dans laquelle il constate un dérapage "sans précédent dans l'histoire du pacte de stabilité et de croissance". Le nom de "Placide" ne sera peut-être pas adapté pour désigner le prochain sommet.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés