carte blanche

L’inflation, c'est comme le ketchup...

Tout le monde a déjà vécu cette expérience. Le flacon de ketchup est encore à demi rempli, mais le ketchup ne veut pas sortir – ou si peu. Vous le tenez à l’envers et vous tapez sur le fond du flacon. Toujours pas de ketchup en vue. Après quelques tentatives, c’est tout le contenu qui se déverse sur votre assiette.

Ces quinze dernières années, les banquiers centraux ont fait tourner la planche à billets comme si c’était une bagatelle. Crise financière, crise de l’euro, menace de déflation ou Covid-19 – il y a toujours une bonne raison de pousser sur l’accélérateur de la planche à billets. Malgré tout, pendant tout ce temps, l’inflation est restée pratiquement invisible.

Peter De Keyzer. ©Ian Segal

De nombreux macro-économistes, analystes ou professeurs y voient la preuve qu’elle a définitivement disparu. C’est comme prétendre que le ketchup ne sortira jamais du flacon – tout simplement parce que vous n’arrivez pas à le faire sortir pendant 30 secondes. Ceux qui ont suffisamment d’expérience savent que tôt ou tard il finira par sortir. Parfois lentement, parfois plus rapidement. Mais au final, il sortira. C’est exactement la même chose avec l’inflation.

Aujourd’hui, l’augmentation rapide des dettes souveraines et de la création d’argent ne s’accompagne apparemment pas d’une inflation élevée. L’histoire de l’inflation au cours des derniers siècles est pourtant particulièrement bien documentée. Les périodes pendant lesquelles les pouvoirs publics ont imprimé de l’argent de manière débridée ou durant lesquelles les Etats se sont fortement endettés ont toujours été suivies par une rapide dépréciation de la monnaie. Lisez: par une inflation galopante.

Les périodes pendant lesquelles les pouvoirs publics ont imprimé de l’argent de manière débridée ou durant lesquelles les Etats se sont fortement endettés ont toujours été suivies par une rapide dépréciation de la monnaie. Lisez: par une inflation galopante.
Peter De Keyzer
Managing partner Growth Inc

Nous ne devrions pas connaître une poussée inflationniste dans les mois et trimestres à venir. Aujourd’hui, nous subissons plutôt un choc déflationniste. Une économie frappée par des périodes de confinement, des déplacements limités et des entreprises fermées, limite la pression sur les prix. Un salon de coiffure fermé ne peut augmenter ses prix. Les travailleurs au chômage temporaire consomment moins que lorsqu’ils percevaient un salaire complet.

Une économie "stop and go"

Actuellement, la combinaison entre le nombre limité de personnes vaccinées et les différentes vagues de contamination par la Covid-19 créent une économie «stop and go». Celle-ci ne pourra recommencer à tourner à plein régime que lorsque la majeure partie de la population sera vaccinée et que nous aurons atteint une immunité collective. Ce n’est qu’ensuite que la plupart des restrictions de travail, de voyages, de rencontres, de divertissements et de sport pourront être levées.

Nous verrons peut-être la population se ruer pour faire du shopping, voyager, fêter, inviter sa famille et ses amis et profiter de la vie. L’épargne accumulée jusqu’ici trouvera rapidement sa place dans l’économie, ce qui pourrait mettre de la pression sur les prix. L’économie basée sur la distanciation physique est également inflationniste. Les magasins, les hôtels et les restaurants devront répercuter les périodes d’inactivité sur les prix.

D’autres arguments justifient que nous attendions une hausse de l’inflation. Par exemple, la mondialisation que nous avons connue ces dix dernières années a beaucoup réduit l’inflation. Les bas salaires en Europe centrale ou de l’Est nous ont permis de construire nos maisons à meilleur prix et de faire cueillir nos poires à des conditions financières intéressantes. La Chine a exporté massivement des produits bon marché et a donc créé de la déflation dans nos contrées.

La force déflationniste de la mondialisation est en train de disparaître. Le nationalisme et le protectionnisme augmentent partout – tout comme la méfiance des Occidentaux envers la Chine.
Peter De Keyzer
Managing partner Growth Inc

En Occident, des usines ont été fermées et des magasins proposant des articles importés bon marché ont ouvert leurs portes. Les travailleurs font concurrence à leurs semblables à l’autre bout du monde et perdent leur pouvoir de négociation. Cette force déflationniste de la mondialisation est en train de disparaître. Le nationalisme et le protectionnisme augmentent partout – tout comme la méfiance des Occidentaux envers la Chine.

L’attitude des Chinois envers les Ouïghours ou Hong Kong et ses mensonges à propos du coronavirus auront également des conséquences géopolitiques et commerciales. Quoi qu’il en soit, le multilatéralisme et la mondialisation sont aujourd’hui en recul. Plus encore, le protectionnisme signifie que nous devrons à nouveau acheter des produits locaux donc plus chers.

Cocktail explosif

La problématique climatique devrait également faire augmenter les prix. Ces dix dernières années, nous n’avons jamais tenu compte dans nos activités de production ou de consommation des coûts externes liés aux changements climatiques ou aux émissions de CO2. Cette attitude a maintenu nos prix d’achat à des niveaux artificiellement bas. Lorsque nous devrons intégrer ces coûts sociaux réels, la plupart des prix augmenteront. Qu’il s’agisse de voitures, de vêtements, d’électronique, de voyages ou de produits alimentaires.

Beaucoup de choses devraient changer après la crise. Le retour de l’inflation semble aujourd’hui impensable pour beaucoup d’entre nous. Cependant, les importants déficits budgétaires, la création illimitée d’argent et la fin de plusieurs forces structurellement déflationnistes constituent un cocktail explosif. Ceux qui continuent à frapper suffisamment fort et longtemps sur le flacon se verront tôt ou tard inondés de ketchup.

Peter De Keyzer
Managing partner Growth Inc

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