La Banque centrale européenne lance sa grande revue stratégique

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La BCE se donne un an pour reconsidérer ses objectifs, son analyse et ses instruments de politique monétaire. En attendant, elle a maintenu ses taux inchangés. La méthode de la revue stratégique est annoncée mais son issue reste floue.

Bienvenue dans les cuisines de la Banque centrale européenne (BCE). Alors que les investisseurs avaient jusqu’à présent l’habitude de s’attabler pour prendre connaissance de la politique monétaire qui leur serait servie en guise de menu, ce sont désormais les recettes et la cuisine interne qui sont au centre de l’actualité de l’institution monétaire.

Ce jeudi, la BCE a en effet donné le coup d’envoi de sa "revue stratégique", une analyse approfondie des instruments de politique monétaire et de leur efficacité, ainsi que des grandes tendances de l’économie. Cette introspection de la BCE pourrait la conduire à redéfinir son objectif d’inflation. En effet, les traités européens donnent à la banque centrale la mission de maintenir la stabilité des prix. Mais c’est l’institution gardienne de l’euro elle-même qui a estimé que cette stabilité des prix impliquait d’atteindre un niveau d’inflation légèrement inférieur à 2%, un seuil symbolique aujourd’hui remis en cause par de nombreux économistes.

Mais en attendant le résultat de la revue stratégique, cet objectif demeure en vigueur. C’est pourquoi la BCE a répété, jeudi, qu’elle maintiendrait ses taux directeurs inchangés, c’est-à-dire à 0% pour le taux de refinancement et à -0,5% pour la facilité de dépôt, jusqu’à ce que ses anticipations d’inflation convergent vers l’objectif de près de 2%. Idem pour les achats d’actifs: ils continueront au rythme de 20 milliards d’euros par mois. Mais ce statu quo de la politique monétaire était largement anticipé.

Un peu plus d’optimisme

Par contre, concernant les paramètres susceptibles d’influencer cette politique monétaire, la BCE a adopté un ton plus optimiste au sujet des perspectives économiques de la zone euro. Les risques "liés aux facteurs géopolitiques, au protectionnisme croissant et aux fragilités des marchés émergents" sont "un peu moins prononcés" parce que "l’incertitude entourant le commerce international a diminué", a expliqué Christine Lagarde, la présidente de la BCE, lors de la traditionnelle conférence de presse qui suit la réunion du conseil des gouverneurs, organe décisionnel de la banque centrale. La BCE prend donc acte de l’accord commercial partiel conclu entre les états-Unis et la Chine, une avancée "cruciale", a jugé Mme Lagarde.

Mais la plus grande attente des suiveurs de la BCE portait sur les modalités de la revue stratégique promise. À cet égard, Christine Lagarde a assuré que la banque centrale viserait large: "Nous allons passer en revue toute une série de questions", a-t-elle promis. Cet exercice portera sur "la manière dont nous décidons, la manière dont nous analysons, les outils à notre disposition et la façon de communiquer". Mme Lagarde a précisé que les conclusions de cette revue stratégique devraient être communiquées avant la fin de l’année.

Concernant la revue stratégique, j'ai ma propre opinion, comme d'autres membres du conseil des gouverneurs. Ma mission est d'exploiter tous les points de vue.
Christine Lagarde

Voilà pour la méthode. Concernant le contenu, les analystes qui suivent la BCE sont restés sur leur faim. "Je ne veux pas exclure ni anticiper ce que nous allons décider", a dit Christine Lagarde. "J’ai ma propre opinion, comme d’autres membres (du conseil des gouverneurs, NDLR). Ma mission est d’exploiter tous les points de vue."

L’issue de la revue stratégique reste donc dans le flou. Ces grandes manœuvres pourraient pourtant avoir un effet considérable. Car dans ce cadre, la BCE pourrait carrément modifier son objectif d’inflation, envisager d’autres manières d’évaluer l’évolution des prix ou encore revoir complètement la manière dont elle utilise ses instruments de politique monétaire (taux directeurs, achats d’actifs, prêts à long terme aux banques).

Depuis quelques mois, plusieurs banquiers centraux européens se sont exprimés en faveur d’un objectif d’inflation symétrique. Au lieu de fixer un plafond (une inflation limitée à près de 2%), la banque centrale pourrait ainsi laisser filer la hausse des prix au-delà du niveau pivot décidé pour compenser une période où elle aurait été inférieure à ce seuil.

Green quantitative easing

Quant à ce niveau pivot, les économistes s’interrogent sur la pertinence des 2% qui sont visés par les grandes banques centrales de la planète. Malgré la croissance économique des dix dernières années, l’inflation n’a pas décollé, un mystère difficile à expliquer par les théories économiques classiques. D’où l’idée de tenir compte de nouveaux facteurs, comme les effets de l’économie de partage ou l’impact des nouvelles technologies, pour éventuellement fixer un niveau d’inflation souhaité plus bas.

La BCE a donc du pain sur la planche. Sa dernière revue stratégique remonte à 2003, quand l’inflation était proche de l’objectif de près de 2%, la croissance était plus ferme et les taux négatifs étaient inconnus. La situation a bien changé. Christine Lagarde a d’ailleurs bouclé sa conférence de presse en évoquant la prise en compte, dans la revue stratégique, d’un possible "green quantitative easing" (achats d’actifs verts), en réponse à la crise climatique.

Les acteurs
Isabel Schnabel

Isabel Schnabel est directrice et administratrice de la BCE depuis le 1er janvier. Elle remplace Sabine Lautenschläger qui avait démissionné suite à son opposition à la reprise des rachats d’actifs.

Philip Lane

L’Irlandais Philip Lane a succédé en juin au Belge Peter Praet. En tant qu’économiste en chef de la BCE, il propose des orientations en matière de politique monétaire au conseil des gouverneurs.

Christine Lagarde

Christine Lagarde a succédé à Mario Draghi le 1er novembre à la tête de la BCE. Elle accorde beaucoup d’attention aux questions climatiques et devrait adopter un style plus consensuel que Mario Draghi.

Fabio Panetta

L’ex-vice-gouverneur de la banque centrale italienne est directeur et administrateur de la BCE depuis le 1er janvier. Il remplace Benoît Cœuré et est responsable des relations avec les institutions européennes.

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