La Commission européenne accusée de greenwashing

La part des aides à l'agriculture que la Commission estampille comme "action pour le climat" est surestimée, selon la Cour des comptes de l'Union. ©BELPRESS

Un ex-directeur général accuse la Commission européenne de greenwashing, alors que la Cour des comptes s’inquiète de la comptabilité des dépenses dédiées au climat.

C’était l’engagement phare de la Commission européenne en matière de lutte contre le réchauffement planétaire: consacrer au climat un euro sur cinq de son budget de près de 1.000 milliards d’euros pour la période qui court de 2014 à 2020. Une gageure qu’elle est sur le point de réaliser puisqu’elle évalue qu’à la fin de l’année, 19,7% de ses dépenses auront servi la cause – sachant que son estimation de cette performance augmente chaque année et que le bilan définitif de la période ne sera scellé que dans trois ans, elle pourrait même dépasser l’objectif. Bravo?  

«Ce que fait la Commission, c’est du greenwashing.»
Karl Falkenberg
Directeur général Environnement de la Commission de 2009 à 2015

Pas si vite. Dans un document publié jeudi, la Cour des comptes de l’Union alerte sur le "risque de surestimer l’action climatique de l’UE" en l’absence de "méthode fiable". Karl Falkenberg prend moins de pincettes. Directeur général de l’administration Environnement de la Commission jusqu’en 2015 et actif au sein de l’exécutif jusqu’il y a trois ans, il estime que "ce que fait la Commission, c’est du greenwashing".

Une question de méthode

Reprenons: comment détermine-t-on qu’une dépense sert à lutter contre le réchauffement? Quand on l'interroge, la Commission nous assure par courriel "déterminer la pertinence climatique (d'un projet) en appliquant la méthodologie des marqueurs de Rio", une nomenclature très simple mise en place par l’OCDE. Ça commence mal: ce n’est pas exact.

"Le risque de surestimer l'action climatique de l'UE perdure."
Cour des comptes de l'Union européenne

Ces marqueurs permettent de classer les projets selon qu’ils contribuent un peu, beaucoup ou pas du tout à l’objectif. Quand un projet européen coche la case "beaucoup", la Commission met 100% du budget qu’elle y a alloué dans son Excel "action climat". Oui, mais. L’OCDE considère que seuls peuvent entrer dans cette catégorie les projets dont l’objectif principal est de lutter contre le réchauffement; la Commission, elle, estime que s’ils font une "contribution significative" pour le climat, le compte est bon. Flou artistique?

Certes, reconnaît la Cour des comptes, "cette méthode a l’avantage d’être simple et pragmatique". Le problème, c’est qu’elle "peut mener à des estimations surévaluées". La version Karl Falkenberg: "On simplifie à l’excès pour trouver des justifications ex post de manière à arriver à des pourcentages qui dans certains cas sont parfaitement arbitraires."

Étude de cas

La moitié des dépenses que la Commission estampille "climat" sont issues des aides agricoles. Or cette contribution est surestimée, estime la Cour des comptes dans son style policé. "J’ai un problème avec le fait de reconnaître des activités comme pertinentes climatiquement dans des pratiques agricoles normales", dit de son côté Karl Falkenberg. Sans même parler du fait que certaines dépenses agricoles et de cohésion peuvent accélérer le changement climatique – c’est un rapport de la Commission qui le constate. En mars dernier, 3.600 scientifiques s’en prenaient à la politique agricole commune (PAC), affirmant qu’elle est un moteur central des crises du climat et de la biodiversité et que même ses fonds consacrés au "verdissement" sont "peu susceptibles d’améliorer de manière significative les performances environnementales et climatiques de la PAC".

D’autres postes de dépenses "climatiques" posent questions. Dans les aides régionales et de cohésion par exemple, qui forment près du tiers des dépenses "climat", des investissements liés aux énergies fossiles peuvent être considérés à 100% comme relevant de "l’action climat" – investir dans le renouvellement d’un gazoduc par exemple.

Plus généralement, souligne encore la Cour des comptes, les aides européennes qui continuent d’alimenter le réchauffement climatique (de l’élevage industriel à l’investissement dans des énergies fossiles) ne sont pas défalquées du bilan de l’action climat.

"Ils montreront s’ils sont sérieux sur le Pacte vert ou s’ils poursuivent un exercice de greenwashing, ce qui serait très mauvais pour la réputation du budget européen."
Markus Trilling
Expert budgétaire, Climate Action Network

"Pour la prochaine période de financement, la Commission doit améliorer sa méthodologie, être plus précise, ne compter que ce qui est véritablement de l’action climat et défalquer tous les subsides nuisibles au climat", souligne Markus Trilling, expert budgétaire à la plateforme d’ONG environnementales Climate Action Network. L’exécutif européen doit présenter d’ici la fin de l’année un acte délégué (précision technique de la législation) sur la méthodologie de suivi climatique. "Là, ils montreront s’ils sont sérieux sur le Pacte vert ou s’ils poursuivent un exercice de greenwashing, ce qui serait très mauvais pour la réputation du budget européen."

Pour les années 2021 à 2027, la Commission veut porter à "un euro sur quatre" ses dépenses consacrées au climat. Reste à voir ce qu'elle entend précisément par là.

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