La dangereuse pente de la divine rente

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Sans verbiage technique, mais avec mille pages, l’économiste français Thomas Piketty passe en revue trois siècles d’évolution des inégalités de revenus et de patrimoine. "Le Capitalisme au XXIe siècle" met en lumière une nouvelle forme d’inégalité et alerte sur les dangers d’une "société de petits rentiers".

Il est quand même rare qu’un ouvrage d’économie, de près de mille pages, ait tant d’écho. On peut voir cinq raisons à ce succès: la clarté et l’accessibilité des propos de l’économiste français, un sujet les inégalités qui concerne tout le monde, une profondeur d’étude sans précédent dans cette matière, une réflexion nouvelle sur le sujet et enfin des propositions concrètes aux problèmes soulevés.

Après 15 années de recherche, Thomas Piketty l’affirme: les inégalités se creusent à nouveau. Le taux de rendement du patrimoine privé progressant bien plus vite que le taux de croissance du revenu et de la production, les inégalités ne peuvent qu’aller croissant. Aucun mécanisme naturel ne peut y contrevenir, mais des choix politiques, oui. La mesure phare suggérée par Thomas Piketty est l’instauration d’un impôt progressif sur le capital.

Pourquoi estimez-vous qu’il n’y a que l’impôt progressif sur le capital qui permettra de "reprendre le contrôle du capitalisme"?

Je n’ai pas dit qu’il n’y avait que ça. Il y a plein de façons de faire, mais beaucoup sont illusoires. En bref, il y a toujours deux grandes façons de procéder pour réguler le capitalisme: soit la coopération internationale, avec comme forme ultime et parfaite l’impôt progressif sur le capital, soit des solutions non coopératives du type repli national, protectionniste ou surtout à base de contrôle des capitaux. Parfois ça peut marcher, mais je pense qu’il est préférable de préserver l’ouverture sur les marchés et de réguler la dynamique capitaliste par un impôt progressif qui est une façon de faire raisonnable et civilisée.

On en revient à imposer les grandes fortunes qui en ont déjà ras la casquette… N’est-elle pas risquée cette voie-là?

J’ai plutôt entendu des grandes fortunes qui disaient qu’elles payaient moins d’impôts que leur secrétaire. Voyez Warren Buffett ou Liliane Bettencourt, dont le taux d’imposition était en dessous du salarié moyen de L’Oréal. Ca dépend de quelle réalité on parle. Mais la réalité que tout le monde accepte, c’est que, si on regarde les classements de fortunes dans tous les pays, à chaque fois ça donne le même résultat: sur les 20 à 30 dernières années, les plus hauts patrimoines progressent à des rythmes extrêmement rapides, de l’ordre de 6 à 8% par an, en plus de l’inflation. Ce qui est donc 3 à 4 fois plus rapide que la croissance de l’économie mondiale ou que la croissance du revenu moyen ou du patrimoine moyen. Je crois qu’il faut regarder posément cette réalité et voir sereinement ce que ça signifie à long terme. Si vous prolongez ce phénomène sur les 40 années à venir, ça pose un problème. C’est très bien que certaines personnes fassent fortune. Que leur patrimoine progresse au même rythme que la croissance économique, ça c’est très bien, c’est naturel. Mais si c’est au rythme de 3 ou 4 fois plus vite que l’économie, ça ne va pas. C’est logiquement insoutenable. J’insiste là-dessus, ce n’est pas un problème d’idéologie, mais de logique.

Quel bon usage ferait l’État de cet impôt sur le patrimoine?

Le but n’est pas de lever de l’argent en plus. S’il y a des recettes en plus avec l’impôt sur le capital, c’est pour le réduire ailleurs: sur la TVA, sur les cotisations sur le travail et les salaires. Il ne s’agit pas d’augmenter de façon globale le niveau des impôts, mais d’adapter la structure de prélèvement des impôts aux réalités actuelles. On a des impôts qui ont été construits avant le capitalisme patrimonial et financier actuel. Il s’agit de rationaliser. Concrètement, avoir un marché unique européen avec 28 formes d’impositions différentes, c’est un système insensé. Chacun fait des cadeaux fiscaux pour faire venir chez lui les oligarques du pays d’à côté. Et une fois qu’on l’aura tous fait, on sera bien avancés! C’est l’absurdité totale. Vous vous rendez compte que, chaque matin, vous avez des bouchons interminables sur les autoroutes vers le Luxembourg simplement parce qu’on a décidé que, de l’autre côté de la frontière, on pouvait avoir des activités bancaires consistant simplement à faire des PV bidons sur des filiales bidons. Il n’y a aucune rationalité économique là-dedans, ça ne correspond pas à de l’activité économique réelle, à de la vraie création de richesse. C’est purement parasite, en fin de compte. Il y a quand même mieux à faire en Europe.

"Les patrimoines qui viennent du passé dévorent l’avenir", dites-vous. Est-on en route vers une guerre des générations?

C’est surtout à l’intérieur des générations qu’on a de très fortes disparités. Vous avez d’un côté des personnes qui vont beaucoup hériter et, de l’autre, des personnes qui n’auront que leur travail. C’est ce que, dans mon livre, j’appelle "la société des petits rentiers". C’est-à-dire qu’aujourd’hui, vous avez moins de personnes qui héritent d’une fortune colossale, comme à l’époque de Balzac, au point de pouvoir arrêter de travailler, par contre vous avez plus de petits rentiers. Ce sont des personnes qui vont hériter, par exemple, d’un million d’euros. Ce n’est pas assez pour vous arrêter de travailler, vous n’êtes pas un gros rentier, mais en même temps, vous avez quand même plus d’argent que ce que gagne la moitié de la population en travaillant toute sa vie. Pour les générations actuelles, il y a un peu plus de 10% qui héritent l’équivalent de ce que 50% de la population gagnent en une vie de salaire. Et ça, c’est une forme d’inégalité qui est assez nouvelle et qui est assez perturbante par rapport à notre idéal méritocratique. Ce n’est pas une forme d’inégalité qu’on nous enseigne dans les livres d’histoire, mais c’est celle à laquelle font face les jeunes générations aujourd’hui.

Ce développement d’une "société de petits rentiers" peut-il, à long terme, mettre en danger la classe moyenne apparue au cours du XXe siècle?

C’est très difficile à dire. Ce que ça a comme premier effet, c’est qu’il y a plus de reproduction, dans le temps, des classes. Ca limite la mobilité sociale par rapport à la période des Trente Glorieuses. Maintenant, est-ce que ça limite aussi la taille de la classe moyenne patrimoniale dans l’absolu, on ne sait pas encore. Actuellement, on a très clairement un décrochage des très, très hauts patrimoines et ce qu’on ne sait pas trop, c’est jusqu’à quel point ça reste vrai lorsqu’on descend vers les hauts patrimoines. Tant que ce décrochage ne concerne que les milliardaires, on peut dire que, si ce n’est pas forcément satisfaisant moralement, d’un point de vue économique ce n’est pas trop grave car ils ne sont pas trop nombreux. Maintenant, si le phénomène s’étend dans les couches en dessous, chez les millionnaires, alors là on pourra avoir un effet de très forte polarisation du patrimoine sur un petit groupe de la population et avec une érosion graduelle de la classe moyenne. Et là, le phénomène devient beaucoup plus inquiétant. Est-ce que ça va se produire et quand? On n’est pas capable de le prédire. En même temps, on n’est pas obligé de jouer avec les dés. Il n’y a aucune logique naturelle qui empêche cette évolution. Moi je n’ai aucun goût pour l’apocalypse, ce que je dis simplement dans mon livre, c’est qu’il faut se donner les moyens, démocratiquement, de contrôler ce processus. On a besoin d’un cadastre financier du monde, ou au moins de l’Europe en ce qui nous concerne. Actuellement, on est dans une situation où les pays ne savent même pas qui possède leurs entreprises…

Concrètement, comment établir ce cadastre financier mondial?

La première chose, c’est d’avoir un impôt minimal sur les actifs détenus par les uns les autres, simplement comme droit d’enregistrement, permettant de savoir qui détient quoi. Ensuite, le taux d’imposition sur ces patrimoines individuels dépend de ce qu’on observe. Vous pouvez ajuster les barèmes d’imposition de façon, non pas à punir qui que ce soit, mais à essayer de faire en sorte que tout le monde, dans la société, bénéficie de la croissance dans des proportions qui ne sont pas en contradiction flagrantes comme actuellement.

Vous ne voulez pas être un théoricien. Vous tenez à apporter des propositions. La vôtre (un impôt mondial sur le capital) est, vous le reconnaissez d’emblée, utopique. À première vue, il y a contradiction entre votre volonté de donner du concret et votre proposition utopique.

Elle est utopique au niveau mondial. C’est-à-dire avoir un gouvernement mondial qui arriverait à se mettre d’accord sur un barème d’imposition des fortunes au niveau mondial et qui se répartirait harmonieusement les recettes. Ca effectivement, ce n’est pas pour demain. Mais entre l’idéal mondial et le repli sur soi nationaliste, il y a tout un continuum de possibilités. En particulier au niveau européen, je pense qu’il y a des possibilités de coopération. Créer une monnaie unique européenne sans aller plus loin dans l’unification budgétaire, fiscale et politique, ça ne tient pas. Il y a certains impôts, sur les sociétés ou sur le patrimoine notamment, qui sont presque impossibles à prélever correctement aujourd’hui sans coopération. On est obligé d’aller plus loin dans cette unité et ça ne me paraît pas totalement utopique.

Même si on arrivait à trouver un mode de fonctionnement au niveau européen, ça n’empêcherait pas que les patrimoines partent dans le reste du monde.

Oui, mais on représente un quart du PIB mondial et on a le droit d’adopter la politique qu’on veut par rapport aux autres parties du monde. Voyez la Chine qui représente une toute petite partie du PIB mondial et qui impose ses règles d’entrée et de sortie du capital sur son territoire. Je ne dis pas que la Chine est un modèle! Je pense que l’Europe peut développer un modèle plus conforme à ce qui se fait dans un État de droit. Le problème, c’est qu’on se complaît, en Europe, à dire qu’on est un nain politique et une passoire fiscale. Mais c’est un choix, ce n’est pas une fatalité. La bonne nouvelle de mon livre, c’est que l’Europe est riche. C’est vrai, il y a des dettes, publiques et privées, mais pour finir, il y a surtout des patrimoines qui sont beaucoup, beaucoup plus élevés que nos dettes. Nous sommes la partie la plus riche du monde, non seulement en revenus, mais aussi en patrimoine, et pourtant on se flagelle, disant qu’on est dans la pire crise de la dette. La réalité, c’est que les fondamentaux économiques sont bons, mais le problème vient de ce que nos institutions politiques sont totalement dysfonctionnelles, inadaptées. Il nous suffit de mieux nous organiser. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut changer les choses.

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