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Lagarde peut-elle dégeler la BCE et la rendre plus "verte"?

©Photo News

La nouvelle présidente de la BCE devrait faire souffler un vent de fraîcheur sur l’institution. Même les changements climatiques devraient bénéficier de toute l’attention.

Deux choses frappent immédiatement sur la photo que Christine Lagarde a partagée mi-novembre sur son compte Twitter. Tout d’abord, elle est la seule femme autour d’une immense table où sont assis 23 hommes, tous collègues du Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE). Elle les avait invités pour des discussions informelles dans un château allemand, avec comme objectif que chacun s’exprime ouvertement.

Mais ce qui est encore plus frappant, c’est qu’une présidente de la BCE partage une telle photo avec le monde entier. Ou diffuse une vidéo où elle joue au ping-pong avec deux patients en chaise roulante et le vice-président de la BCE, comme ce fut le cas cette semaine encore pour attirer l’attention sur un évènement promouvant la diversité.

"Il est certain que son style est très différent de celui de son prédécesseur Mario Draghi, explique Frederik Ducrozet, économiste et observateur de la BCE auprès du gestionnaire de patrimoine Pictet Wealth Management. Lagarde souhaite toucher de manière plus directe un public plus large, notamment via des tweets. Dans sa communication, Draghi s’adressait surtout aux marchés financiers et aux investisseurs. Lors de sa dernière conférence de presse, il mettait encore explicitement en garde contre tout langage simpliste."

"Son principal défi consistera à aplanir les divergences au sein même de la BCE."
Frederik Ducrozet
économiste pictet wealth management

Le style de communication non conventionnel de Lagarde n’est pas une surprise. A son ancien poste de présidente du Fonds Monétaire International (FMI), la Française (63 ans) avait déjà fait preuve de plus de transparence et modernisé son approche. Elle gérait un blog et ne refusait pas une interview avec un magazine de mode comme Vogue. Au même moment, elle a élargi le regard du FMI en lui demandant de s’intéresser à des problèmes tels que les inégalités et les droits des femmes. C’est donc un capitaine au style plus chaleureux et extraverti qui devrait se retrouver à la barre de la BCE par comparaison avec l’économiste Draghi, à qui elle a succédé début novembre.

Le choix de Lagarde comme patronne de la BCE est d’autant moins conventionnel qu’elle n’est pas économiste et qu’elle manque d’expérience en tant que banquier central. Avec son bagage de femme politique habile et d’avocate de haut vol – elle fut ministre française des Finances et présidente du cabinet d’avocats Baker McKenzie – elle pourrait même être en position de force, estiment certains observateurs. En particulier maintenant que la BCE est plus que jamais devenue un panier de crabes aux intérêts politiques divergents.

"Damage control"

En septembre, la dernière mesure prise par Draghi – une nouvelle baisse du taux de dépôt à -0,5% et la relance du rachat d’obligations – a provoqué une levée de boucliers sans précédent au sein de la BCE. Certains banquiers centraux – notamment allemand et néerlandais – ne voyaient aucunement le besoin de maintenir la politique d’assouplissement, craignant au contraire les effets secondaires de cette stratégie, comme son impact négatif sur les épargnants, les banques et les assureurs, et le risque de bulle spéculative.

"Son principal défi consistera à aplanir les divergences au sein même de la BCE, poursuit Ducrozet. Ce manque d’unité nuit à la crédibilité et à l’influence de la banque centrale. Ce sont les possibles dommages collatéraux de l’activisme de Draghi."

Notre ancien ministre des Finances, Johan Van Overtveldt, qui a côtoyé Lagarde à plusieurs reprises pendant la crise de la dette grecque, s’attend à ce que la nouvelle présidente doive d’abord se consacrer à du "damage control" et à la recherche d’un consensus. "Il est préoccupant que les pays qui représentent la moitié de l’économie de la zone euro – y compris la France et l’Allemagne – ne soient pas d’accord avec les récentes mesures d’assouplissement." Van Overtveldt met même en garde contre les conséquences négatives de la politique extrêmement souple de la BCE, qui permet notamment à des "sociétés zombies" de survivre grâce à l’argent bon marché et de peser ainsi sur la hausse de la productivité.

Van Overtveldt ne doute pas des compétences de Lagarde. "Pendant les réunions sur la crise grecque, j’ai constaté qu’elle connaissait bien ses dossiers. Elle maîtrise aussi très bien les technicités économico-financières ainsi que la complexité politique. Elle est rapide sur la balle pendant les réunions et tire la sonnette d’alarme si quelque chose doit se passer ou risque de mal tourner."

Et c’est sans compter sur les sachets de format "familial" de M & M’s que Lagarde a distribués plus d’une fois pour essayer de créer un esprit d’équipe et une bonne ambiance. "Elle en distribuait à tout le monde. Apparemment, elle les adore", poursuit Van Overtveldt.

Sa préparation minutieuse des dossiers est également apparue clairement pendant les négociations franco-belges sur le partage des actifs de Dexia. S’appuyant sur une batterie de spécialistes ayant passé au crible le bilan de la banque, Lagarde était beaucoup mieux informée que les Belges. D’après leurs propres dires, la bataille était inégale.

Ensuite, à la tête du FMI, Lagarde était connue pour diriger les réunions d’une main de fer. Les smartphones devaient être éteints, et elle ne montrait aucune patience pour les bavardages stériles. Les interventions devaient être concises et aller droit au but. Elle écoutait patiemment pour ensuite faire la synthèse des discussions.

Apprendre la langue des banquiers cnetraux

On peut s’attendre à ce qu’elle imprime son style à la BCE, où elle devra s’appuyer sur l’expertise économique de collègues tels que l’économiste en chef Philip Lane, le successeur du Belge Peter Praet. Lagarde – qui aurait déclaré un jour qu’elle détestait les mathématiques – devra écouter avec un esprit ouvert et ensuite convaincre en tant que diplomate aguerrie pour faire accepter les décisions prises. Dans l’intervalle, selon ses propres dires, elle apprend non seulement l’allemand, mais aussi "la langue des banquiers centraux". Avec le message de "ne pas surinterpréter" ses paroles, a-t-elle déclaré cette semaine au Parlement européen.

"Vu le niveau encore très bas de l’inflation, un assouplissement monétaire est plus probable qu’un resserrement."
frederik ducrozet
économiste pictet wealth management


Sa préférence pour une communication directe – elle s’écarte régulièrement de son texte – est d’après Ducrozet une arme à double tranchant. "Il faut trouver un équilibre entre une communication trop vague et trop simple. Comme banquier central, il vaut parfois mieux éviter d’être trop précis. Vous risquez de provoquer des réactions exagérées des marchés financiers si vous simplifiez trop les choses."

Pour Van Overtveldt, Lagarde ne doit pas changer sa communication. "J’espère qu’elle fixera de nouvelles balises. Les banquiers centraux doivent remettre en question leur jargon et la langue de bois qu’ils ne se privent pas d’utiliser. Cela explique en partie pourquoi les gens ne sont pas intéressés. Je m’attends à ce que Lagarde s’exprime plus clairement."

Relance budgétaire

S’il y a un sujet sur lequel Lagarde ne laisse planer aucune ambiguïté, c’est le besoin de relance budgétaire des gouvernements qui disposent de marges de manœuvre suffisantes. Draghi a lui aussi tapé sur ce clou pendant des années, mais sans résultat tangible. Tous deux sont conscients que la BCE a quasiment épuisé ses munitions. Par ailleurs, de nouvelles mesures pourraient s’avérer moins efficaces et avoir des effets secondaires plus importants. Entretemps, l’inflation est encore loin de son objectif d’un peu moins de 2%.

C’est ce qui explique que l’on demande aux gouvernements de reprendre le flambeau, en particulier dans le contexte actuel où ils peuvent emprunter à très faible coût. Ducrozet reste pantois face aux critiques de plusieurs ministres des Finances, dont Alexander De Croo (Open VLD), envers les effets secondaires de la politique de la BCE: "La BCE leur demande depuis des années de prendre eux-mêmes des mesures, ce qui allègerait la pression sur la banque centrale. Mais personne ne fait rien."

Le plus court chemin vers une relance digne de ce nom pour les gouvernements dans la zone euro passe par Berlin, et Lagarde le sait. Ce n’est pas un hasard si un de ses premiers actes en tant que présidente de la BCE fut son discours laudatif lors d’un évènement organisé pour Wolfgang Schäuble, l’ancien ministre allemand des Finances, qui déteste viscéralement les déficits budgétaires. Maintenant que le moteur industriel allemand a des ratés, la probabilité de trouver des incitants budgétaires est peut-être en train d’augmenter. Un des atouts de Lagarde réside dans ses bonnes relations avec la chancelière allemande Angela Merkel.

Ducrozet n’en doute pas. "Le chemin est clairement tracé: nous disposerons de plus d’incitants budgétaires. Mais les choses ne s’arrêtent pas là. Il faut rappeler que Lagarde met aussi l’accent sur d’autres piliers de réformes, comme la finalisation de l’union bancaire européenne. Elle ne pourra pas tout avoir, mais son approche est la bonne. Et c’est une façon de ne pas mettre toute la pression sur l’Allemagne" indique Crozet.

Pour Van Overtveldt, Lagarde se montre davantage politicienne que banquière centrale lorsqu’elle cherche publiquement à amadouer l’Allemagne. "Cela ne me semble pas intelligent de tout révéler au grand jour. Vous risquez ainsi de discuter par médias interposés au lieu de parler dans une atmosphère sereine." Van Overtveldt n’est pas non plus en faveur "d’un simple plaidoyer pour davantage de déficit budgétaire" qu’il estime irresponsable à la lumière des défis, comme l’augmentation du coût du vieillissement et le ralentissement de la hausse de la productivité.

"En-dessous mais pas loin de 2%"

Lagarde insiste sur le fait que dans l’intervalle, la BCE continuera à viser "résolument" l’objectif primaire de stabilité des prix. Elle se dit favorable à la poursuite de la politique ultra souple de Draghi, même si la définition précise de la stabilité des prix – "en-dessous, mais pas loin de 2%" – devrait être revue. Lagarde a annoncé un examen approfondi de la stratégie monétaire, la première depuis 2003.

Il était grand temps, estiment plusieurs observateurs. L’environnement économique n’est plus le même qu’il y a 16 ans. L’inflation reste obstinément basse, avec un taux de chômage faible qui ne semble plus se traduire par des hausses de prix et l’arme des taux qui se réduit comme peau de chagrin. Cette situation a poussé la banque centrale américaine (Fed) à revoir sa propre stratégie. Aujourd’hui, c’est au tour de la BCE qui n’avait pas jusqu’ici consacré du temps à cet exercice, ayant dû mobiliser toutes ses forces pendant les dix dernières années pour lutter contre la crise.

Cette analyse stratégique – qui pourrait prendre un an – devrait aider Lagarde à recoller les morceaux au sein du Conseil des gouverneurs de la BCE. "Si elle adopte la bonne approche, cela peut contribuer à rétablir la cohésion au sein de la BCE, estime Ducrozet. Cette radioscopie deviendra un exercice d’équilibre basé sur le donnant-donnant." Une botte secrète pour arriver à un consensus.

Pour Ducrozet, Lagarde dispose de suffisamment de temps. "Sur ce plan-là, elle a de la chance. Le timing est parfait. Il n’y a aujourd’hui aucune pression sur la BCE pour qu’elle en fasse davantage. Et si cela s’avère nécessaire, Lagarde pourra continuer à assouplir la politique de la banque en prenant de petites mesures ici et là. Vu le niveau encore très bas de l’inflation, un assouplissement est plus probable qu’un resserrement."

Au niveau du contenu, l’économiste de Pictet s’attend davantage à une évolution qu’à une révolution. Même si l’officialisation – ou la pérennisation – des nombreuses mesures stratégiques avec lesquelles la crise a été combattue est en soi une révision "énorme", poursuit Ducrozet.

Il faudra probablement attendre encore quelques semaines l’annonce officielle du lancement de l’étude, mais l’objectif d’inflation et la stratégie de communication feront certainement partie de l’exercice. Les observateurs s’attendent à une adaptation marginale de l’objectif d’inflation. "Ce qui est simple est beau, estime Ducrozet. Et donc l’objectif d’inflation pourrait devenir 2%. Nous en aurons fini avec le stupide ‘en-dessous, mais proche de 2%’ ".

Une telle mesure équivaudrait à un assouplissement structurel, car l’objectif actuel semble plutôt "asymétrique": on tolère plus facilement une inflation trop basse qu’une inflation supérieure à 2%, même si Draghi l’a fermement contesté. C’est là qu’il faudra faire des concessions. "Lagarde pourrait transiger avec les faucons (qui défendent une politique monétaire plus stricte, ndlr) en échange du nouvel objectif d’inflation. Par exemple, les frais de logement pourraient être mieux reflétés dans le calcul de l’inflation de la BCE", poursuit Ducrozet. D’après les économistes, le calcul de l’inflation ne prend pas ces coûts suffisamment en compte en n’intégrant que les locataires et pas les propriétaires. Une telle modification pourrait générer une inflation plus élevée.

Autre sujet encore plus délicat: l’évaluation des effets secondaires de la politique monétaire. "Comment les mesurer et jusqu’où aller? Ce sera la vraie question", estime Ducrozet.

Cela vaut également pour le sujet qui s’est retrouvé au cœur des débats de ces dernières semaines, à savoir si et comment les banquiers centraux doivent jouer un rôle dans la lutte contre les changements climatiques. Lagarde n’a laissé planer aucun doute: les changements climatiques seront bel et bien pris en compte dans l’analyse stratégique de la BCE, car elle estime qu’il s’agit d’une priorité "critique" pour la banque centrale. Van Overtveldt déplore qu’elle ait immédiatement pris le faucon allemand de la BCE, Jens Weidmann, à rebrousse-poil, qualifiant cette démarche "d’erreur de débutante", faisant référence aux morceaux que Lagarde doit recoller.

La BCE dispose de tout un arsenal pour aider à lutter contre les changements climatiques, à commencer par inclure le calcul d’impact dans ses propres analyses économiques, jusqu’à obliger les banques et les agences de notation à tenir compte du risque climatique. La BCE pourrait également refuser d’acheter les obligations d’entreprises polluantes dans son propre fonds de pension ou franchir une étape supplémentaire en excluant les entreprises polluantes du programme de rachat de dettes (Quantitative Easing ou QE) avec lequel elle tente de relancer la croissance et la hausse de l’inflation.

Pour Weidmann, cette mesure va trop loin. Il est soutenu par sa compatriote Isabel Schnabel qui sera bientôt la seconde femme à rejoindre le Conseil des gouverneurs (qui comptera alors 25 membres). Tous deux craignent que cette mesure ne se fasse au détriment de l’objectif primaire de la banque, à savoir garantir la stabilité des prix.

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