analyse

Le grand malaise vert

©BELGAIMAGE

Pourquoi la politique peine-t-elle à se hisser à la hauteur des défis environnementaux? Nicolas Hulot, en France, a mis à jour le grand malaise vert...

La démission fracassante du ministre français de la Transition écologique souligne une difficulté bien au-delà des frontières françaises d’articuler la recherche de modes de vie durables avec le jeu politique. Avant d’annoncer son départ, mardi matin, Nicolas Hulot voulait incarner une promesse de cohérence: la défense de l’habitat serait prise en compte de manière transversale – l’environnementaliste en chef était l’un des deux ministres d’État d’Edouard Philippe. Le ministère "de l’Écologie" ne serait peut-être plus le ministère "de l’Impossible", pour paraphraser le premier occupant de ce poste en France, Robert Poujade.

Le meilleur exemple est Angela Merkel: elle est scientifique, elle est très bien informée et comprend très bien ces sujets. Pourtant elle vient de dire que ce n’est pas le moment d’augmenter l’ambition en matière climatique.
Jean-Pascal van Ypersele
Climatologue

Mais malgré les discours volontaristes du président Emmanuel Macron – "Make the Planet Great Again" –, Nicolas Hulot n’aura eu, en quinze mois, que peu de plumes à se mettre au chapeau. Il a tiré sa révérence sur un constat d’échec: "Je ne veux plus me mentir. Je ne veux pas donner l’illusion que ma présence au gouvernement signifie qu’on est à la hauteur de ces enjeux-là", dit-il, espérant au passage que ce départ contribuera à provoquer un réveil collectif.

Comme les catastrophes qu’on est en train de vivre ne nous touchent pas directement pour l’instant, on agit peu.
Jean-Michel Javaux
Ecolo

Le cas Hulot a ceci de particulier qu’il est celui d’un homme politiquement hors sol, souligne le politologue Jean Faniel, directeur général du Centre de recherche et d’information socio-politique (Crisp):

"Son poids c’était sa notoriété: il n’était pas épaulé par un groupe parlementaire indispensable au gouvernement, n’avait pas même de légitimité électorale."

Mais en constatant ses propres limites, le ministre non encarté a mis sur la table un malaise plus profond.

On le sait depuis longtemps: le développement humain s’accélère sans tenir compte des limites physiques de l’environnement dans lequel il s’opère. Est-ce la maladie d’une démocratie incapable de dépasser les enjeux de court terme, comme Hulot l’évoque? Le cycle électoral – court par définition – n’explique pas tout, poursuit Jean Faniel. La preuve par Michel Ier: "En Belgique, en matière de services sociaux notamment, le gouvernement fédéral opère des changements structurels dont on va voir les conséquences se mettre en œuvre dans les décennies qui viennent. Il y a donc moyen de faire avancer les choses sur du long terme." Pour expliquer son départ, Hulot invoque aussi la force des lobbies, et la difficulté à mobiliser la société civile pour leur opposer un contrepoids efficace.

On ne peut pas attendre que chacun ait fait sa petite révolution individuelle pour faire la comptabilité de ce qui est nécessaire pour atteindre ces objectifs. Il faut une mobilisation citoyenne, mais ça doit se passer aussi et avant tout au niveau des pouvoirs publics.
Christophe Schoune
Inter-Environnement Wallonie

Mais cette frustration n’est-elle pas celle que vivent toutes les tendances idéologiques quand elles n’ont pas atteint une masse critique suffisante? C’est vrai: la liberté d’entreprendre, la justice sociale, la sécurité, sont autant de curseurs que la politique manie suivant des rapports de force. "Mais il y a une spécificité des sujets écologiques, estime Jean Faniel. La planète n’évolue pas au même rythme que l’humain, et celui-ci est en train d’imposer à la nature son propre rythme. Ce n’est pas une question qui se pose de la même manière pour les autres sujets." Le concept de l’anthropocène (voir infographie), qui propulse ces enjeux sur l’échelle des ères géologiques, aide à comprendre pourquoi l’auteur du "Syndrome du Titanic" a quitté la cabine de pilotage: les passagers discutent du prix des petits fours, il leur montre l’iceberg.

"Vision et force de conviction sont aux abonnés absents"

©Mediafin

En d’autres temps, le climatologue Jean-Pascal van Ypersele aurait pu être un Hulot belge: Guy Verhofstadt aurait (selon le "Standaard") proposé Joëlle Milquet d’en faire un ministre de l’Energie et du Climat sur le quota du cdH – "Ça ne m’a jamais été proposé officiellement et c’était de toute façon exclu alors que je faisais campagne pour prendre la vice-présidence du Giec".

Exclue aussi l’idée pour lui d’entrer dans l’arène électorale: "La question doit dépasser les frontières d’un seul ou de quelques partis. C’est une question vitale et il est grand temps que tous les partis politiques aient un chapitre très sérieux de leur programme électoral consacré à l’environnement, au développement durable, qui soit à la hauteur des enjeux et qui soit cohérent avec le reste."

Comme Nicolas Hulot, le climatologue déplore une politique trop vite satisfaite des petits pas. "Il y a une absence de réflexion profonde sur les changements de paradigmes fondamentaux qui sont nécessaires. Et qui passent par l’usage de mesures notamment économiques qui ne sont pas a priori populaires, comme inclure dans le prix de l’énergie les dégâts qu’elle produit sur l’environnement." Il est possible de le faire de manière socio-économiquement porteuse souligne-t-il, "mais cela demande une pédagogie, une vision à long terme, une explication aux électeurs, une force de conviction qui sont très largement aux abonnés absents."

Jean-Pascal Van Ypersele ©Didier Mossiat

Le problème est général et il serait par naïf selon lui de penser que l’absence d’action dans ces matières découlerait d’un déficit d’information et de conscientisation. "Le meilleur exemple est Angela Merkel: elle est scientifique, elle est très bien informée et comprend très bien ces sujets. Pourtant elle vient de dire que ce n’est pas le moment d’augmenter l’ambition en matière climatique. Elle ne veut sans doute pas se mettre une difficulté supplémentaire sur le dos pour l’instant. Elle compose…" C’est pour lui une des nombreuses déclinaisons du court-termisme, "une maladie extrêmement répandue et très confortable qui dans une large mesure nous conduit dans le mur. Nous sommes collectivement incapables de projeter dans l’avenir les conséquences de décisions qui ne sont pas prises aujourd’hui", conclut-il.

"Il faut une union sacrée"

Jean-Michel Javaux, bourgmestre d'Amay, tenait les rênes du parti Écolo à une époque de prise de conscience générale de l’enjeu climatique. "C’était beaucoup plus facile de tenir ce rôle à l’époque qu’aujourd’hui: le gouvernement fédéral allait voir le film d’Al Gore, on donnait des conférences devant des auditoires pleins, on avait le sentiment que la prise de conscience était devenue globale", se souvient-il. "En 2009, les deux tiers de l’attention se portait sur ces sujets; un an après, on tombait dans la crise institutionnelle, la N-VA, le communautarisme, la peur de l’autre…"

Et alors que la compréhension scientifique de ces enjeux s’affine et montre une accélération de la dégradation environnementale, le sursaut n’est pas au rendez-vous:

Jean-Michel Javaux ©Debby Termonia

"C’est une grande frustration: on prend des mesurettes alors que les prochaines vagues migratoires vont être massivement liées au dérèglement climatique. On se rend compte que le manque d’action signifie que de plus en plus personnes vont vraiment mourir."

Même si la démocratie représentative et le scrutin proportionnel sont à son sens le moins mauvais des systèmes, "on est en pleine émocratie: on légifère sous le coup de l’émotion, après une catastrophe ou un drame. Comme les catastrophes qu’on est en train de vivre ne nous touchent pas directement pour l’instant, on agit peu". Mais ces questions ne peuvent pas être seulement l’affaire des dirigeants politiques souligne-t-il: "Il va falloir faire de grandes alliances. Pour lever les freins au changement, on a besoin de tout le monde. Il y a des enjeux qui méritent de voir au-delà de l’intérêt partisan. Il faut que différents acteurs politiques, acteurs sociaux, institutionnels, se rendent compte qu’on doit faire une union sacrée sur des objectifs très importants."

"On éteint l'incendie avec un pistolet à eau"

Christophe Schoune, secrétaire général de la fédération Inter-Environnement Wallonie

Comme Nicolas Hulot, Christophe Schoune est un ancien journaliste (au Soir) reconverti en militant environnemental. Et comme lui, il constate l’échec de la démocratie française et, au-delà, européenne, à aborder ces enjeux: "La question principale des changements climatiques et de l’extinction massive de la biodiversité est apparue depuis vingt-cinq ans maintenant et n’a cessé de s’affirmer dans les rapports d’experts. Mais on éteint l’incendie avec un pistolet à eau." Pour faire face au plus grand péril qui menace l’humanité, il n’y a pas d’union sacrée, déplore-t-il. "Quand on s’est fait envahir par les Allemands en 1940, on ne s’est pas posé la question de savoir combien cela coûterait de combattre le nazisme. Aujourd’hui, on se pose toujours pas la question de savoir si ce n’est pas trop cher d’investir dans la transition." Cela pose la question de la capacité du système démocratique à apporter des réponses, souligne-t-il: "Et la réponse est à l’évidence: non. La démocratie représentative telle qu’elle est organisée aujourd’hui ne permet plus de répondre à la hauteur des enjeux. On est face à des questions de temps et d’échelle auxquelles on n’a jamais été confrontés."

Même lorsque la société civile produit des recommandations par consensus aux décideurs, "on s’assied globalement dessus", déplore-t-il. Et cela s’explique selon lui par le système démocratique:

Christophe Schoune ©RV DOC

"La nécessité d’être réélu et donc de devoir plaire à des corps électoraux qui sont segmentés." Les propositions pour sortir de cette impasse sont légion poursuit-il: assemblées citoyennes, renforcement de la démocratie participative, assises territoriales… "Elles vont toutes dans le sens d’une plus grande inclusion de la société civile dans la participation au débat public, pour nourrir utilement la décision."

En attendant, le poids du lobbying industriel est un frein clé estime-t-il. "Si on parle d’environnement et de développement durable, la plupart des législations aujourd’hui sont écrites au niveau européen, où la pression et les moyens déployés par l’industrie sont considérables." Et de prendre l’exemple du "Diesel Gate", où les représentants d’un secteur qui a trafiqué les tests d’émissions sont parvenus à faire différer les objectifs d’émissions qui étaient pourtant fixés dans la loi. "Face à cela, on doit retrouver une forme de souveraineté. Il est normal que l’on consulte les parties prenantes, mais le problème avec le lobby industriel tel qu’il existe aujourd’hui, c’est qu’il s’exerce en direct. Certains cabinets ministériels ont tendance à ne plus avoir recours aux instances consultatives et à aller directement vers certains acteurs industriels pour faciliter des décisions qui vont dans le sens souhaité. C’est toxique pour la démocratie."

Christophe Schoune insiste aussi sur la structure des gouvernements et des administrations: le fonctionnement ministériel en silo n’aide pas:

"Comment un ministre du climat peut-il être efficace s’il n’a pas la compétence des transports ou le levier du logement, qui sont des leviers majeurs pour mener une politique climatique? Avec ce fonctionnement, les enjeux écologiques peuvent rester pour certains des variables d’ajustement."

Reste le citoyen, qui peut se mobiliser, parfois descendre dans la rue et bien sûr changer ses comportements. "Ce peut être très inspirant: s’il y a quelque chose qui a fait bouger, qui a renforcé la mobilisation positive de la société civile et des citoyens, c’est le film "Demain" (de Cyril Dion et Mélanie Laurent). Chacun dans sa sphère a pu comprendre qu’il avait des leviers pour agir. Mais ça ne suffit pas dans une démocratie par rapport à la hauteur de l’enjeu. On ne peut pas attendre que chacun ait fait sa petite révolution individuelle pour faire la comptabilité de ce qui est nécessaire pour atteindre ces objectifs. Il faut une mobilisation citoyenne, mais ça doit se passer aussi et avant tout au niveau des pouvoirs publics", estime le secrétaire général d’IEW.

Regardez le film Demain sur Youtube

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