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Les "illibéraux" à l'offensive dans le Saint des saints européen

©AFP

Les dirigeants européens devraient passer une nuit blanche sur la question migratoire, lors du sommet qui s’ouvre ce jeudi. Ils devraient aussi acter la poursuite des discussions sur le budget de la zone euro.

Budget de la zone euro

Le projet de budget de la zone euro porté par Emmanuel Macron, et désormais Angela Merkel, avait du plomb dans l’aile avant même de décoller. La question est de savoir s’il peut néanmoins prendre son envol ainsi lesté. Les Pays-Bas se sont faits les porte-parole d’une dizaine d’États membres sceptiques sur l’utilité du projet. Ils concèdent néanmoins une chose à ce stade – et ne pas le faire aurait été pour le moins délicat vu les auteurs de la proposition: ce budget de la zone euro peut être mis à l’agenda. Et "c’est beaucoup", assure une source diplomatique favorable au projet. "Les Néerlandais avaient refusé le principe, l’idée même d’un budget, la considérant comme fondamentalement contradictoire avec leur conception de la zone euro, où chacun fait ses réformes et tout ira bien", poursuit cette source.

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Le sujet avait déjà été discuté par la plupart des chefs d’État et de gouvernement directement concernés dimanche, en marge du "mini" sommet sur la migration organisé par la Commission Juncker. Le projet n’est donc pas consensuel, mais l’ébauche de conclusions du sommet de la zone euro, qui se tient vendredi, demande que le dossier soit instruit, et plus largement que le travail d’approfondissement de la zone euro soit remis sur le métier. Merkel et Macron ont plaidé pour la création d’un (embryon de) budget dès 2021.

"Les Néerlandais avaient refusé le principe, l’idée même d’un budget, la considérant comme fondamentalement contradictoire avec leur conception de la zone euro, où chacun fait ses réformes et tout ira bien."

→ Construire sur Meseberg

C’est l’une des questions les moins consensuelles sur la table de l’Eurogroupe, comme l’a indiqué Mario Centeno dans une lettre au président du Conseil européen Donald Tusk. Le Portugais espère voir aboutir d’ici à la fin de l’année les négociations avec le Parlement européen sur la "réduction des risques bancaires", une pierre supplémentaire au parachèvement de l’Union bancaire.

Cette avancée pourrait permettre à l’Eurogroupe d’avancer sur le renforcement du Mécanisme européen de stabilité (MES). Angela Merkel et Emmanuel Macron souhaitent utiliser cet outil intergouvernemental conçu pour le sauvetage de pays en crise comme "filet de sécurité" (ou "backstop") de l’outil chargé de la résolution des crises bancaires, le Fonds de résolution unique. Ce qui doit rendre ce dernier plus crédible, et donc renforcer la stabilité du secteur. "Il y a un consensus" sur cette question, indique Mario Centeno. Le projet de communiqué que les Dix-neuf devraient publier vendredi marque effectivement un accord au plus haut niveau pour que le MES puisse intervenir pour le sauvetage de banques en faillite. Restera à définir les contours de ce "filet": son poids, ses modalités d’activation, sa date de lancement – autant de questions à préciser d’ici la fin de l’année. La dernière pierre d’angle de l’Union bancaire est par contre renvoyée aux calendes grecques: la discussion sur un système européen de garantie des dépôts devrait reprendre, aucun accord pour une protection des épargnants à l’échelle de l’Union n’est attendu avant les prochaines élections européennes.

20 milliards
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La Commission prévoit une dotation de plus de 20 milliards d’euros pour créer une Union européenne de la défense.

Autre pilier de la déclaration franco-allemande de Meseberg, le renforcement du MES, pour en faire une sorte de "Fonds monétaire européen" reçoit un accueil favorable. "L’Eurogroupe est invité à se mettre d’accord sur une feuille de route pour développer encore le MES d’ici décembre 2018", indique le projet de communiqué final, selon l’agence de presse Reuters, qui y a eu accès. Paris et Berlin veulent rouvrir le traité qui l’institue pour lui donner plus de pouvoir dans la conception des programmes d’assistance financière, mais aussi dans leur surveillance. Le MES, estiment la France et l’Allemagne, devrait pouvoir évaluer la situation économique d’ensemble des États membres (ce que fait déjà la Commission européenne). Quant à savoir dans quelle mesure il doit être habilité, comme le FMI, à évaluer l’état de santé des dettes, le débat reste ouvert: "Les questions de soutenabilité de la dette restent les plus sensibles" en la matière, indique Mario Centeno. Donc celles sur lesquelles une clarification de la part des chefs d’État et de gouvernement est nécessaire.

Asile et immigration

La migration est le principal point à l’ordre du jour du sommet de jeudi et vendredi. Le président du Conseil européen Donald Tusk l’annonce en toutes lettres dans un courrier adressé mercredi aux chefs d’État ou de gouvernement.

Tusk appelle les Vingt-huit à s’accorder sur trois mesures. Mettre en place des "plateformes de débarquement" hors de l’UE, prévoir des fonds dans le prochain budget européen pour combattre l’immigration illégale et organiser une meilleure collaboration avec les pays de transit ou d’origine des migrants, comme la Libye.

L'Europe a beaucoup de défis mais celui lié à la question migratoire pourrait décider du destin de l'Union européenne.
Angela Merkel

Dans sa missive, Donald Tusk rappelle que les arrivées de migrants en Europe ont considérablement baissé. "Après la crise migratoire de 2015, il est devenu clair que la situation devait changer et que nous devions nous concentrer sur l’endiguement de la migration illégale, écrit le président du Conseil. Le résultat est que les arrivées illégales ont été réduites de 96% depuis le pic d’octobre 2015."

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La "crise migratoire" est passée, mais les séquelles sont importantes. Il n’existe toujours pas de politique d’asile européenne digne de ce nom. Après trois ans de discussions, les Vingt-huit n’ont pas réussi à réformer le règlement de Dublin qui détermine le pays d’arrivée comme étant celui qui doit instruire la demande d’asile. Or le système de Dublin fait porter à l’Italie et à la Grèce tout le poids de la migration en provenance d’Afrique et du Moyen-Orient.

Giuseppe Conte, le Premier ministre italien, a d'ailleurs averti qu'il pourrait bloquer l'adoption d'un texte commun si l'Italie n'obtenait pas de garanties sur une plus grande solidarité des autres pays de l'UE face au défi migratoire. "L'Italie n'a plus besoin de signes verbaux, nous attendons des actes concrets", a déclaré l'exécutif italien.

Début juin, les divisions politiques ont été ravivées par le camp des "durs", composé de l’Italie, de l’Autriche et des pays de Visegrad (Pologne, Hongrie, République Tchèque et Slovaquie). Le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini (la Ligue, extrême droite), a interdit au navire humanitaire Aquarius d’accoster en Italie. Quelques jours plus tard, l’Autriche, où l’extrême droite est au pouvoir, évoquait la création d’un "axe" contre la migration entre Rome, Vienne et Berlin.

Sebastian Kurz, chancelier autrichien, espère un changement dans la politique migratoire européenne. "C'est important car nous avons demandé un changement systémique depuis des années. Pendant des années, nous avons demandé à réduire le nombre de personnes venant en Europe illégalement. Je pense que c'est aujourd'hui possible."

"Nous avons besoin d'une réponse commune à un défi commun qui est la migration et nous devons combiner responsabilité et solidarité"
Pedro Sanchez
Premier ministre espagnol

La chancelière allemande a réitéré la nécessité de défendre les frontières externes et de dialoguer avec les pays de départ. "Nous pouvons parler de débarquer des bateaux dans d'autres pays, par exemple en Afrique du nord. Mais nous devons parler avec ces pays", a souligné Angela Merkel. "La défense de nos frontières extérieures est quelque chose qui unit l'Europe (...) Les pays qui reçoivent beaucoup de réfugiés ont besoin de soutien. Mais les réfugiés et migrants ne peuvent choisir dans quel pays ils demandent l'asile."

Cette crise politique place la chancelière allemande Angela Merkel dos au mur. La CSU, l’alliée traditionnelle de la CDU, exige de fermer les frontières du pays aux migrants déjà enregistrés dans un autre État européen.

Le ministre de l’Intérieur Horst Seehofer, président de la CSU, menace de passer aux actes, ce qui pourrait entraîner son limogeage, voire la chute du gouvernement allemand.

"Des réponses simples aux questions compliquées"

Pour le président du Conseil européen, la crise migratoire de 2015 a permis à des groupes politiques "durs" de gagner en puissance et de proposer "des réponses simples aux questions les plus compliquées".

"De plus en plus de personnes commencent à croire que seule une autorité à poigne, à l’esprit anti-européen et anti-libéral, avec un penchant pour l’autoritarisme flagrant, est capable de stopper la vague d’immigration illégale, ajoute Donald Tusk. Si les personnes pensent qu’eux seuls peuvent offrir une solution efficace à la crise migratoire, alors ils vont croire à tout ce qu’ils diront d’autre. Les enjeux sont très élevés. Et le temps presse."

Quand Charles Michel offre un maillot des Diables rouges à Theresa May...

Un peu de détente avant l'entame d'un sommet européen qui s'annonce particulièrement difficile. Le Premier ministre belge Charles Michel a offert un maillot floqué du nom du capitaine des Diables rouges Eden Hazard à son homologue britannique Theresa May. Un clin d'oeil au match de la coupe du monde de football qui oppose les deux pays ce jeudi à 20 heures. Le cadeau a été accueilli par un "O, my!" de la part de la Première ministre britannique.

Charles Michel ne s'est pas arrêté là et a également offert une écharpe de supporter à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne ainsi qu'à ses homologues du Luxembourg, Xavier Bettel, et des Pays-Bas, Mark Rute.

Leo Varadkar, le Premier ministre irlandais, qui plus tôt dans la journée avait annoncé son soutien à l'équipe belge, s'est vu remettre également une écharpe de supporter. "Je suis ici à Bruxelles, donc je vais bien sûr supporter l'équipe locale. Mais si la Belgique gagne, l'Angleterre aura probablement un prochain tour plus facile. C'est donc peut-être une situation win-win", a plaisanté le dirigeant.

 


Ces derniers jours, le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker et Donald Tusk ont multiplié les initiatives pour déminer la crise politique.

Une des mesures souhaitées, "les plateformes de débarquement", rallie un nombre important d’États. Mais elle apparaît difficile à réaliser. La Commission européenne appuie le principe de ces "camps de rétention" où les migrants économiques seraient séparés des réfugiés. L’idée avait été avancée, et rejetée, en 2015, par le Premier ministre hongrois Viktor Orban.

Mais l’installation de tels camps nécessite l’accord des pays tiers concernés. L’Albanie, citée dans le projet initial, a fait savoir mercredi qu’elle n’accepterait jamais d’en accueillir sur son sol. Pour le Premier ministre albanais Edi Rama, cela reviendrait à "décharger n’importe où, comme des produits toxiques, des gens désespérés dont personne ne veut".

Brexit

Une phrase fait déjà consensus entre les Vingt-Sept au sujet du Brexit: les États membres, entreprises et autres acteurs "doivent se préparer à tous les scénarios". Le Conseil européen n’aura pas grand-chose de plus à dire, au terme du petit-déjeuner de vendredi, si ce n’est que les avancées espérées au sujet de la gestion de la frontière irlandaise et de l’avenir de la relation entre le Royaume-Uni et l’Union n’ont pas eu lieu.

C'est d'ailleurs ce qu'a souligné le Premier ministre irlandais Leo Varadkar ce jeudi. "La date limite pour l'accord de retrait a toujours été octobre et c'est le cas depuis le premier jour. Cependant, nous espérions que nous aurions fait plus de progrès, ou quelques progrès, lors du sommet de juin...Cela n'a pas été le cas", a déploré le responsable irlandais.

"Ce que je dirai à la Première ministre Theresa May, c'est que nous avons tous besoin maintenant d'accentuer nos efforts. Nous tous souhaitons un accord, nous avons besoin d'un accord, l'Europe en a besoin, la Grande-Bretagne aussi, mais comme confirmé en décembre et en mars, il ne peut y avoir d'accord de retrait sans un accord sur le backstop irlandais", a-t-il poursuivi.

Un cri d'alarme relayé par le Premier ministre néerlandais Mark Rutte. "Je ne veux pas parler en des termes apocalyptiques mais je crois que la première, deuxième et troisième priorités désormais est de résoudre le problème de la frontière irlandaise. Une fois cela résolu, alors beaucoup d'autres problèmes seront plus faciles à évoquer."

Theresa May a déjà fait savoir qu’elle présenterait un livre blanc avec "plus de détails sur le partenariat solide que le Royaume-Uni veut voir avec l'UE dans le futur"  dans le courant du mois de juillet. "Les deux côtés souhaitent poursuivre ce travail à une cadence plus rapide que jusqu'alors", a ajouté la Première ministre.

Le Conseil devrait donc publier des "conclusions" sur le Brexit, et pas des "orientations": "Les progrès ne sont pas suffisants, on ne peut donc que répéter notre position", indique un diplomate.

Ils n’ont pas besoin de mettre sur Londres d’autre pression que celle de l’horloge qui tourne: plus le gouvernement May tarde à fixer sa position, plus les risques qu’un accord ne soit pas trouvé à l’automne augmentent. Et avec eux la possibilité d’un Brexit désordonné, sans accord. Qu’on se tienne donc prêt au scénario du pire, même si l’intérêt de chacun est d’aboutir à une sortie ordonnée.

Commerce

Il en va pour le commerce comme pour le Brexit: "Nous devons nous tenir prêts à préparer notre Union pour le scénario du pire", a indiqué le président du Conseil, Donald Tusk, dans sa lettre d’invitation aux Vingt-Huit. "Malgré nos efforts infatigables pour maintenir l’unité de l’Occident, les relations transatlantiques sont sous une immense pression en raison des politiques du président Trump." Les divergences entre l’Union et l’administration américaine vont au-delà des questions commerciales.

En l’occurrence, les dirigeants devraient avoir un débat sur le sujet, alors que l’imminence de la mise en place de contre-mesures européennes aux décisions américaines sur l’acier et l’aluminium pourrait annoncer l’emballement d’une guerre commerciale, Donald Trump ayant menacé de s’en prendre aux automobiles allemandes. "Ce ne sont pas simplement des incidents, ça commence sérieusement à ressembler à une tendance, un schéma très préoccupant pour les Européens d’une nouvelle doctrine américaine où il n’y a pas d’amis, pas d’ennemis, où le système international fondé sur les règles n’est plus la valeur première", a déploré un haut responsable européen auprès de l’agence AFP.

"Nous allons parler afin de voir si l'Union européenne entre en discussion avec les Etats-Unis dans le but d'viter une spirale des barrières douanières", a de son côté prévenu la chancelière allemande Angela Merkel. Même objectif pour le Président français Emmanuel Macron. "Nous aurons une discussion sur le commerce, avec l'objectif de préserver la souveraineté commerciale européenne (...) de défendre les intérêts européens et le multilatéralisme du commerce mondial", a-t-il avancé.

Fort d’un message clair du Conseil, le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, pourrait se rendre à Washington dans une tentative de "résoudre les problèmes commerciaux de manière amicale".

Défense

Les chefs d’État et de gouvernement de l’UE devraient s’engager à intensifier leurs efforts de coopération en vue d’une plus grande indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, selon le projet de conclusions du Conseil. La politique protectionniste de Donald Trump et le départ du Royaume-Uni de l’Union ont poussé les États européens à accroître leurs efforts de défense. Dans sa lettre envoyée mercredi aux dirigeants européens, le président du Conseil Donald Tusk mentionne expressément "l’immense pression" imposée aux États européens par les déclarations et les politiques du président Trump.

Les leaders européens débattront avec le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenbergde la coopération entre l’UE et l’Otan en vue du sommet de l’Alliance atlantique, les 11 et 12 juillet prochains à Bruxelles.

Les Vingt-Huit aborderont les propositions de la Commission Juncker pour créer une défense européenne, la mobilité militaire, du fonds européen de la défense par an et du programme industriel dans le domaine de la défense. La Commission prévoit une dotation de plus de 20 milliards d’euros pour cette Union européenne de la défense.

Le projet de budget de la zone euro porté par Emmanuel Macron et Angela Merkel peut-il prendre son envol malgré la réticence de certains Etats membres. ©EPA

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