interview

Paolo Gentiloni: "Les écarts entre les États se creusent dangereusement"

C'est maintenant que la réaction budgétaire est nécessaire, souligne le commissaire européen à l'Économie Paolo Gentiloni (ici lors d'une conférence de presse en juin dernier). ©EPA

Le commissaire à l'Économie alerte: la situation de la zone euro s'aggrave et les écarts entre États se creusent, l'adoption d'un plan de relance européen est plus urgente que jamais.

La situation est plus grave que la Commission européenne ne l’évaluait encore en mai. Selon ses dernières prévisions économiques, la croissance reculera de 8,7% cette année et les disparités entre États membres seront plus prononcées encore que prévu. Raison de plus pour adopter sans tarder le plan de relance de 750 milliards d’euros proposé par Ursula von der Leyen pour contenir le risque de fragmentation du marché unique et de la zone euro, souligne le commissaire à l’Économie. Paolo Gentiloni a accordé une visiointerview à L’Echo et trois autres journaux européens (La Stampa, El Pais et Die Welt).

L’économie européenne va plus mal encore que vous ne le prédisiez en mai. Est-ce que vos nouvelles prévisions changent quelque chose au plan de relance proposé par la Commission?

Ces prévisions renforcent les arguments en faveur du plan de relance, "Next Generation EU". Pour deux raison. D’abord, nous sommes exactement au moment où la reprise commence, mais les chiffres de récession sont très graves, et le besoin de soutenir nos économies est très clair. Ensuite, et c’est peut-être plus important encore, ces prévisions, en comparaison à nos prévisions de printemps,  sont plus pessimistes, et les différences entre États membres sont plus claires encore. Donc la justification d’une réponse commune, qui est le fondement de ce plan, est plus forte encore après ces prévisions. Nous voyons des groupes de pays avec une croissance négative autour de 10-11% (Italie, France, Espagne, NDLR) et d’autres autour de 5-6% (Danemark, Pologne, Allemagne notamment, NDLR). Donc le risque d’avoir une grande fragmentation après la grande récession est clairement présent.

"Le risque d’avoir une grande fragmentation après la grande récession est clairement présent."

Les Etats membres devraient-ils tenir compte de ces nouvelles prévisions pour envisager un plan plus ambitieux encore? Que dites-vous à Charles Michel, qui prépare le Conseil européen de la semaine prochaine?

Mon message à Charles Michel est que je lui souhaite le meilleur, parce que nous avons besoin d’un accord rapidement, avant la pause estivale. Je pense que la base de la discussion sur le fonds de relance sera la proposition de la Commission et je pense qu’elle ne devrait pas être trop influencée par les séries successives de prévisions. Nous ne pouvons pas faire un plan aussi important sur base de chiffres qui évoluent de mois en mois: les prévisions confirment la nécessité d’une réponse commune de grande ampleur, comme celle que la Commission a proposée.

"Je pense que la proposition de plan de relance ne devrait pas être trop influencée par les séries successives de prévisions."

Vous dites: le risque de fragmentation de la zone euro reste présent. S’est-il aggravé ?

Oui, clairement. On doit se souvenir que les États membres ont réagi à la crise de manière très forte, en partie en raison de la décision de la Commission d’activer la clause dérogatoire générale du pacte de stabilité et d’adopter le cadre temporaire pour les aides d’État. Si vous cumulez les dépenses et mesures de liquidités, on est autour de 30% du produit intérieur brut (PIB) en quelques semaines. C’était absolument nécessaire. Mais nous avons identifié un risque spécifique d’augmentation des divergences entre États membres. C'est un risque pour le marché unique, qui pourrait même devenir un risque pour la zone euro et qui doit être adressé. Ce risque est-il en train de se matérialiser ? La réponse que donnent nos nouvelles prévisions est oui.

"C'est un risque pour le marché unique, qui pourrait même devenir un risque pour la zone euro et qui doit être adressé."

Dans le meilleur des cas, le plan de relance européen ne livrera ses premiers effets qu’au printemps prochain, comment voyez-vous la situation évoluer d’ici-là ?

Ce qui sera crucial après l’approbation du Conseil européen du plan "Next Generation EU", ce seront les plans de relance et résilience (que les États devront déposer pour bénéficier du plan, NDLR). Ils devront contenir des propositions d’investissements et de réformes très précises, avec des échéances claires et suivant les priorités que nous partageons en Europe et les recommandations par pays émises par la Commission. Nous espérons les recevoir dès octobre, parce que nous avons besoin de temps pour dialoguer, pour construire ces plans de la bonne manière.

"L’approbation de notre plan de relance (...) peut contribuer à une reprise plus rapide et plus forte dès l’automne."

Pour l’automne, nous devons rester vigilants. En particulier, nous devons garder à l’esprit le risque d’insolvabilité des entreprises dans les secteurs les plus affectés et les conséquences sociales. Si vous regardez les chiffres de chômage, vous pourriez sous-estimer ces risques : ces chiffres sont influencés par les instruments de soutien de court terme, comme le chômage partiel, qui ne dureront pas éternellement.

Nous avons besoin d’une reprise. Et elle sera influencée par la confiance. L’incertitude est liée à l’évolution épidémiologique, mais je pense que l’approbation de notre plan de relance sera une contribution forte pour construire de la confiance. Et cela peut contribuer à une reprise plus rapide et plus forte dès l’automne.

Elle sera aussi influencée par les impulsions nationales. Dans le cas de la Belgique, dont l’endettement public avoisinera 113% du PIB cette année, pensez-vous, comme le gouverneur de la Banque nationale de Belgique, que la marge de manœuvre est très limitée ?

Il est absolument raisonnable de garder un œil sur le niveau d’endettement. À un horizon de moyen terme, il faut garder le problème de la dette à l’esprit, mais c’est maintenant que la réaction budgétaire est nécessaire. Donc je comprends le besoin de rappeler la nécessité de répondre au problème d’endettement dans les pays qui ont une dette élevée, mais ça ne devrait pas empêcher ces pays d’avoir la possibilité d’une réaction budgétaire à cette crise.

"Il faut garder le problème de la dette à l’esprit, mais c’est maintenant que la réaction budgétaire est nécessaire."

Quel est le meilleur mix de réaction budgétaire dans chaque pays, ce n’est pas à la Commission d’en décider. Mais quand nous avons fait l’évaluation des besoins à la base de notre proposition de plan de relance, nous avons évalué à 800 milliards d’euros le déficit d’investissement privé cette année. Le niveau d’investissement dans l’UE au cours des dix dernières années n’a pas été satisfaisant, nous avons besoin d’investissements plus forts, et en particulier cette année et l’an prochain, nous avons besoin d’investissements publics pour compenser la baisse des investissements privés. L’investissement aurait dû être une priorité au cours de la décennie passée, et sera à coup sûr la priorité dans les années qui viennent.

Considérez-vous que l’Union soit prête à réagir au risque d’une seconde vague de Covid-19 et éviter un impact économique aussi fort que celui qu’on a vécu au printemps ?

La route vers la relance est pavée d’incertitudes. Notamment sur l’évolution épidémiologique – pour l’heure au niveau mondial plus qu’en Europe. Je ne parle pas de risque de "deuxième vague", parce que ce terme renvoie à des comparaisons avec la grippe espagnole. Or je pense que le risque auquel nous faisons face est celui d’apparition de foyers de contamination locaux graves nourrissant cette incertitude – comme lorsqu’on entend que Melbourne repasse en confinement pour au moins six semaines. Quand on voit les chiffres aux États-Unis, notre principal partenaire commercial, nous sommes bien sûr inquiets. Donc nous devrions essayer de toutes nos forces d’éviter pas tant une "deuxième vague" au sens large que ces foyers de contamination graves. On doit poursuivre des interventions très rapides lorsque des contaminations locales apparaissent pour éviter que cette incertitude ne se maintienne.  Nous avons besoin d’une reprise plus rapide et plus solide, et pour cela nous devons réduire les incertitudes.

"Je pense que le risque auquel nous faisons face est celui d’apparition de foyers de contamination locaux graves nourrissant cette incertitude."

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