interview

Paolo Gentiloni: "Nous devons utiliser cette reprise pour éviter les erreurs du passé"

Alors que la Commission européenne se prépare à présenter sa proposition de plan de relance pour l'Europe, le commissaire à l'Économie plaide pour ne pas "répéter l'erreur" de sacrifier l'investissement sur l'autel de la consolidation budgétaire.

Cette crise est différente de toutes les autres et ne doit en aucun cas mener à un retour des politiques d’austérité, défend le commissaire à l’Économie Paolo Gentiloni dans une visiointerview avec L’Echo et quatre autres quotidiens européens (Handelsblatt, El Mundo, Jornal de Negocios et Rzeczpospolia). Son mot d’ordre à tous les États membres: investissez!

Paris et Berlin proposent que l’Europe emprunte en commun 500 milliards d’euros pour subsidier les régions et secteurs les plus touchés. Pensez-vous que cela ouvre la voie d’un accord à Vingt-Sept alors que plusieurs États membres sont rétifs ?

"Nous avons eu une grande dépression il y a 90 ans, une grande récession il y a 10 ans, nous devons éviter la grande fragmentation après cette crise."

Nous sommes sur la bonne voie pour la définition de la proposition que la Commission proposera la semaine prochaine. La Commission a fait un excellent travail pour définir les besoins financiers de cette relance. Et la position franco-allemande aide beaucoup à bâtir un consensus. Je n’ignore pas le fait qu’il y a des positions différentes. Mais je pense que la proposition de la Commission sera très solide. Je pense que tous les États membres devraient tenir compte du caractère sans précédent de la situation. Nous avons eu la grande dépression il y a 90 ans, la grande récession il y a 10 ans, nous devons éviter la grande fragmentation après cette crise.

Prévoyez-vous des conditionnalités entre l’utilisation du fonds de relance et la mise en œuvre des réformes recommandées par la Commission ?

Je n’utiliserais pas le terme conditionner. Ces financements seront liés à des priorités plus qu’à des conditionnalités. Nous avons publié ce mercredi un paquet (de recommandations par pays, NDLR) sans précédent, parce que la Commission demande à tous les États membres de mener une politique budgétaire expansionniste. Nous allons faire face à un déficit d’investissements privés cette année et probablement en 2021 de centaines de milliards. Cela souligne l’importance d’avoir des investissements publics. Traditionnellement, la Commission demande que les pays qui ont une marge budgétaire l’utilisent, mais que ceux qui ont un endettement élevé fassent plus attention à leurs dépenses. Cette fois, nous ne nous concentrons pas sur les réformes – oui il y a des réformes que nous recommandons, mais aussi des investissements et des dépenses. Le lien avec un des instruments de la stratégie de relance ne doit pas être considéré avec le terme traditionnel de "conditionnalité": ce fonds donnera plus de puissance de feu à notre coordination des politiques économiques.

Mais les centaines de milliards d’aide serviront-ils aussi à mettre en œuvre des réformes dans des pays comme l’Italie ?

"la Commission demande à tous les États membres de mener une politique budgétaire expansionniste."

La réponse est: oui, mais. Ça ne doit pas être le seul objectif. D’abord, il est clair que nous devons financer la solidarité pour éviter des divergences excessives entre États membres, les citoyens, les régions au sein des pays. Un second objectif est de soutenir l’investissement, en particulier pour nos principaux objectifs stratégiques communs – la transition verte, la durabilité sociale et la transition numérique. Et bien sûr nous devrions utiliser cette opportunité d’une reprise, et d’une contribution commune, pour mettre en œuvre les réformes qui sont depuis longtemps nécessaires dans plusieurs pays.

Cela peut-il signifier de nouveaux programmes d’austérité en Europe?

Absolument pas. Je pense que nous ne devrions pas utiliser la logique et les mots des crises précédentes. La réponse n’est pas celle qui suit la logique et le cadre culturel ou économique d’il y a dix ans. Tous les acteurs devraient en tenir compte. L’Allemagne et la France l’ont fait.

Les 500 milliards du Fonds de relance qu’ils proposent vous semblent-ils suffisants ?

La proposition de la Commission ne sera bien sûr pas exactement celle du communiqué franco-allemand, mais pour plus de détails vous devez attendre la semaine prochaine.

Comment prévoyez-vous de répartir l’aide ?

Le Conseil européen parle des secteurs et zones géographiques les plus affectés. Nous avons une cartographie très robuste sur ces deux aspects. Il va falloir la traduire en critères formels qui devront être approuvés par les États membres.

Le creusement des disparités entre États membres se poursuit, diriez-vous qu’un échec à trouver un accord sur le plan de relance en juin mettrait en péril la stabilité de la zone euro?

"La réponse n’est pas celle qui suit la logique et le cadre culturel ou économique d’il y a dix ans. Tous les acteurs devraient en tenir compte. L’Allemagne et la France l’ont fait."

Je ne peux pas imaginer un échec potentiel du processus dans lequel nous sommes. Nous avons une responsabilité commune, la Commission, le Parlement et les États membres. Je respecte toutes les positions, mais je suis convaincu que la responsabilité prévaudra. 

En attendant, le marché unique se dégrade. Sur 1,9 milliard d’euros d’aides d’État notifiées à la Commission, 52% d’entre-elles ont été financées par l’Allemagne: peut-on encore parler de règles du jeu équitables ?

À la Commission, nous sommes clairement inquiets pour le fonctionnement du marché unique. Un des outils dont on parle pour le plan de relance est un soutien transeuropéen pour la solvabilité des entreprises. Il s’agit donc aussi de soutenir des entreprises qui sont stratégiques pour l’Europe, mais qui ne sont pas en position d’être soutenues dans leur État membre. C’est pertinent pour les chaînes de valeur: vous pouvez avoir des segments de cette chaîne soutenus au niveau national et d’autres pas, par manque de marge budgétaire – et cela affecte l’ensemble de la chaîne.

Les règles budgétaires inscrites dans le pacte de stabilité et de croissance sont mises en suspens. Quand seront-elles levées, et faudra-t-il envisager un traitement différencié des pays selon leur niveau de reprise ?

"Ce sera un défi pour les prochaines années: comment maintenir un niveau d’investissement élevé aussi quand on reprendra le chemin de la réduction des déséquilibres budgétaires."

Nous n’avons pas d’expérience antérieure à laquelle nous référer. Nous désactiverons la clause dérogatoire générale du pacte quand le ralentissement économique grave affectant l’Europe dans son ensemble sera terminé. On ne l’annulera pas dès que la situation sera redevenue bonne dans deux ou trois pays, mais quand nous aurons une situation économique saine dans la majorité des pays européens. Si nos prévisions se confirment, ce sera probablement le cas l’an prochain.

Le retour à la normale ne rimera pas avec le retour de politiques d’austérité ?

Je ne sais pas si l’expression retour à la normale est quelque chose que nous allons vivre dans les prochains mois. D’abord, parce que nous avons devant nous une situation de coexistence assez longue avec la pandémie. Ensuite, parce que nous devons utiliser cette reprise pour éviter les erreurs du passé. D'une part en utilisant cette opportunité pour remettre nos modèles économiques dans la bonne direction, je pense avant tout à la durabilité environnementale. Et ensuite parce que, si nous regardons vers les crises précédentes, nous ne devrions pas répéter l’erreur de sacrifier l’investissement en entamant la consolidation budgétaire. Ce sera un défi pour les prochaines années: comment maintenir un niveau d’investissement aussi élevé quand on reprendra le chemin de la réduction des déséquilibres budgétaires?

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